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La science de l’âme


Voici ce que publiait la revue officielle du spiritisme en 1923 puis 1977. Ces propos mettent en lumière l’invitation de l’éminent parapsychologue, Ernesto Bozzano, de qualifier le spiritisme de « science de l’ âme ».

« Le spiritisme, s’il réalisait pleinement les vues de son fondateur, s’il assurait sa totale expansion dans tous les domaines où l’esprit se manifeste, devrait être, en propre, la science de l’Esprit et sa philosophie, donc aussi, la science de l’âme, qui n’est que l’esprit incarné.

Seulement, la tendance invincible et dangereuse des modernes vers la classification et la spécialisation, a, peu à peu, détaché les spirites de l’étude des phénomènes « animiques », comme si ces phénomènes n’intéressaient pas le spiritisme, alors qu’ils constituent le premier stade de ses recherches. Certes, ce reproche ne s’adresse pas aux grands spirites qui, tels Léon Denis Denis, Gabriel Delanne, Bozzano, Aksakof et tant d’autres, n’ont jamais perdu de vue le grand enseignement d’Allan Kardec : à savoir que pour démontrer scientifiquement et logiquement la survivance de l’âme, la théorie des vies successives et la possibilité des communications posthumes, il faut, tout d’abord, étudier et démontrer l’existence indépendante de l’âme dans le vivant.

Ma critique fraternelle s’adresse à ceux qui croient que l’on peut et que l’on doit séparer les psychismes des spirites, parce que leurs études respectives ne s’exerçant pas tout à fait dans le même plan , doivent être soigneusement distinguées et même pour certains, opposées. Ceux-là n’ont rien compris à l’enseignement des maîtres du spiritisme, depuis et y compris Allan Kardec : ils se sont attachés à la lettre de leurs œuvres au lieu d’en évoquer et d’en pénétrer l’esprit. Et comme la lettre tue … , ils ont, tout simplement, mis le spiritisme en danger de sombrer dans l’étroite cristallisation d’un dogme entaché de mysticisme, destiné à être rejeté par tous les esprits libres.

Ce qui a pu les entraîner dans cette erreur – il faut le dire à leur décharge – c’est Allan Kardec, conformément à l’esprit de son temps, a insisté plutôt sur le côté philosophique du spiritisme, tout en soulignant, toutefois, qu’il devait demeurer « scientifique » et suivre les progrès de la science en s’y adaptant.

Or, toute philosophie comporte une doctrine – dans le sens très libéral et non dogmatique du mot – c’est-à-dire un ensemble théorique coordonné, visant à donner une explication logique aux phénomènes universels, en établissant des rapports entre eux et en remontant aux causes communes. La distance avec une doctrine dogmatique, comme le sont les religions, c’est que la première s’adapte aux découvertes nouvelles, tandis que la seconde tente de s’y opposer et conduit ainsi à l’obscurantisme.

Il ne faut absolument pas, sous quelque prétexte que ce soit, que le spiritisme tombe dans cette catégorie doctrinale ; il faut qu’il demeure, même avec un corps de doctrine précis, une philosophie de progrès, de libre pensée, de libre examen, de libre discussion : c’est là l’esprit vrai de toute l’œuvre kardéciste. »

Louis Gastin

(première publication in « Revue Spirite », juin 1923,
deuxième publication in « Renaître 2000 », page 53.)

Historique : « Renaître 2000 » continue depuis janvier 1977:

a) l’œuvre de la « revue Spirite » (journal d’Études psychologiques), fondée en 1858 par Allan Kardec et dirigée successivement par Pierre-gaétant Leymarie depuis 1869, Jean Meyer (1916-1931), Hubert Forestier (1931-1971) et André Dumas depuis 1971 ;

b) l’œuvre aussi de la « Revue scientifique et morale du spiritisme », fondée en 1896 par Gabriel Delanne et fusionnée à la mort de son fondateur en 1926 avec la « Revue spirite » ;

c) l’œuvre enfin de « Survie de l’âme humaine », organe de l’Union Spirite Française (USF), fondée en 1919 par Jean Meyer et Gabriel Delanne et devenue aujourd’hui « Union scientifique francophone pour l’investigation psychique et l’étude de la survivance (USFIPES).

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Les anges gardiens


Lecture pour gens pressés

Les anges sont des mythes suscités par la plus ancienne des religions, le zoroastrisme, sur laquelle s’est fondée le judaïsme, l’islam et le christianisme. Dans des moments de grandes épreuves collectives, l’être humain s’est cru abandonné de son Dieu et a recherché le soutien de protecteurs capables d’intercéder auprès de ce Dieu inaccessible. Le christianisme d’obédience catholique a inventé de toutes pièces la notion d’ange gardien c’est-à-dire la privatisation des anges. L’angélologie (1) est un imbroglio complexe entre les textes sacrés et l’imagination débridée.

Le spiritisme, qui collecte l’enseignement des esprits, ne connaît pas d’angélologie mais opère la typologie des esprits et leurs modes de fonctionnement. La notion la plus proche d’ange gardien est celle de guide spirituel sur lesquels les esprits ont apporté des enseignements. C’est ce que nous pouvons retenir avec certitude.

1Angélologie (parfois écrit de manière erronée « angéologie »): La doctrine relative aux anges.

2 L’angélologie dans les trois religions du Livre

2.1 Rappel historique

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

  1. La religion qui instaura la croyance en un dieu unique, la croyance en un messie envoyé par Dieu pour sauver l’humanité, né de manière exceptionnelle d’une vierge est le zoroastrisme. Elle fut la religion officielle de l’empire perse qui s’imposa durant des siècles sur l’Asie, le Moyen Orient et le continent européen entre – 1 400 et – 1 000 avant notre ère. Le zoroastrisme est l’une des plus anciennes religions et l’une de celles qui a la plus longue durée de vie puisqu’elle perdure aujourd’hui. On estime qu’elle rassemble actuellement environ 250 000 adeptes, répartis essentiellement entre l’Inde, l’Iran et le Kurdistan, ainsi que dans les diasporas installées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada et en Australie.
  2. Cette religion qui, à bien des égards était un progrès dans l’évolution des mœurs , évoquait l’existence d’anges. Le zoroastrisme a fortement inspiré le judaïsme puisque les hébreux ont longuement vécu au coeur de l’empire perse puis l’islam qui s’appuyait sur les premiers textes et, en dernier, le christianisme.
  3. Les trois religions du Livre partagent la dimension théophanique de l’ange telle que le prescrivait le zoroastrisme.

2.2 Références communes aux Juifs, musulmans, chrétiens

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

Les anges sont les messagers de Dieu, ils annoncent, conseillent, avertissent : (Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

L’ange peut prendre l’apparence d’un être humain : Daniel 10:5-7 ; Tobit 5:4.

L’ange peut exterminer : Sagesse 18:22.

2.3 Selon le judaïsme

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

C’est à partir de 587 avant notre ère, lors de la fin du royaume de Juda et du commencement de l’exil du peuple israélite à Babylone, que se développe véritablement une angélologie juive. Dans cette période de souffrances, le peuple hébreu avait le sentiment que Dieu s’était séparé de lui. Il découvrait au coeur de l’empire perse que la religion officielle apportait une consolation avec ces intermédiaires entre Dieu et les êtres humains que sont les anges. Alors s’élabore progressivement une adaptation de cette doctrine qui conduira plus tard, après l’exil, à personnifier les créatures angéliques. Celles-ci reçoivent des noms selon la fonction qu’ils occupent. Un écrit apocryphe, le livre d’Hénoch (IIème siècle avant notre ère) élabore une distinction entre quatre archanges : … Dans la kabbale , l’angélologie est très complexe.

Selon la tradition juive, un ange est un être spirituel et ne présente pas de caractéristiques physiques. Les descriptions des anges faites par les prophètes – parlant d’ailes, de bras, etc – sont purement anthropomorphiques et désignent leurs capacités et leurs tâches spirituelles.

Les premiers anges dont les noms sont mentionnés dans la Bible sont … Maïmonide explique que tous les anges se répartissent en dix rangs, …

Les anges sont les messagers de Dieu pour accomplir diverses missions. … Selon le Zohar, l’une des tâches des anges est de transporter les mots que nous prononçons lors de la prière et de l’étude de la Torah jusque devant le trône de Dieu.

Un autre type d’anges est celui des anges créés par les actions de l’homme. …

Rabbi Chalom DovBer de Loubavitch soulève une question pertinente : … « Où sont passés tous les anges ? ».

2.4 Selon l’islam

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

La croyance en les Anges constitue un des fondements de la foi. C’est en effet par l’intermédiaire de l’ange Gabriel (en arabe : Djibril), « l’envoyé illustre », que le prophète Mohammed reçut la révélation du Coran. … « Le Messager a cru en ce qu´on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants : tous ont cru en Allah, en Ses anges, à Ses livres et en Ses messagers. »…

La lumière est la matière dont ils sont issus … Leur date de création est inconnue mais elle est antérieure à celle d’Adam, le Père des humains … Les gens ne peuvent les voir car Allah n’a pas doté nos yeux de capacité permettant cette vision. Les Anges ont des ailes … A propos des Anges de l’Enfer … Les anges de la mort sont représentés, à travers la figure d’Azraël… A propos de l’ange Gabriel (en arabe, Gibril) : … Le Messager d’Allah a vu l’ange Gabriel deux fois … Les demeures des Anges et leurs habitations se situent au ciel … Les anges sont les liturges de Dieu : « Ils célèbrent ses louanges jour et nuit » … Les Anges sont chargés de l’adoration d’Allah, de Lui obéir et d’exécuter Ses Ordres sans épuisement ni ennui, tout en n’étant nullement touchés par ce qui affecte les humains …

2.5 Selon le christianisme d’obédience orthodoxe

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

Les acathistes et les canons sont deux formes typiques de la liturgie et de la prière de l’Église orthodoxe. Les acathistes sont généralement des compositions de louange, adressées le plus souvent au Christ, à la Mère de Dieu ou à un saint … Le canon est un hymne liturgique. D’origine ancienne, le canon a connu une évolution complexe au fil des siècles et les canons actuels sont en fait des compositions simplifiées par rapport aux canons anciens…

« Les Anges, les Archanges, les Vertus, les Principautés, les Trônes, les Dominations, qui se tiennent devant le trône même de ta gloire, ne peuvent soutenir l’intensité de ta perfection ; les Chérubins aux multiples yeux et les Séraphins aux six ailes, se couvrant le visage, seulement se disent l’un à l’autre avec amour et tremblement : « Saint, saint, saint le Seigneur Sabaoth ». Quant à nous qui ne sommes que cendre et rebut, combien plus il nous faudrait garder le silence, mais devant telle tendresse de Dieu qui nous a créés puis rachetés en versant son sang pour nous, afin de ne pas paraître oublieux et ingrats, nous voulons imiter la céleste doxologie en clamant avec amour et foi … Saint es-tu, Seigneur notre Dieu, invincible force des Puissances d’en-haut et pouvoir élevé des célestes Vertus, saint es-tu notre Dieu, joyeuse nouvelle annoncée par les Archanges, message que les Anges ne peuvent taire à jamais …» (Extrait de …).

« Je suis venu au monde faible enfant sans défense, mais ton ange a étendu ses ailes lumineuses, protégeant mon berceau… ». Extrait de …

« Loué sois-tu qui nous enveloppes de la lumière de la foule des anges et des saints … ». Extrait de …

2.6 Selon le christianisme d’obédience protestante

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

Le protestantisme se fonde sur l’étude minutieuse de la bible. Or, la bible présente environ 300 occurrences du terme « ange » (le nombre varie selon les traductions). Par exemples :

Agar et à l’annonce de la naissance d’Ismaël … ;
Le sacrifice d’Isaac, où Abraham est arrêté dans son geste par un ange … ;
Un ange visite aussi le prophète Élie pour le relever dans un moment de dépit … ; Dans les Actes des apôtres (notamment chapitres … ;
Un ange est présent pour l’annonce de la naissance de Jésus (annonciation) … ;
Un ange est présent lors de sa torture et de sa mise à mort … ;
Dans l’Apocalypse … ;

Les divers mouvements protestants se cantonnent strictement aux textes de la bible et ne développent pas d’angilologie. Les anges ne sont que des messagers, des médiateurs entre Dieu et l’humain. Ils ne peuvent pas être invoqués ou appelés. Ils n’existent qu’au service de Dieu, et leur rôle s’efface lorsque leur service est accompli.

2.7 Selon le christianisme d’obédience catholique

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

2.7.1 Ce que dit le Nouveau testament (ou Nouvelle Alliance) testament
  1. Il est écrit dans l’épître aux Colossiens 2:18 :

«  Que personne ne vous enlève à son gré le prix de la course, sous prétexte d’humilité, et par un culte des anges, pénétrant dans des choses qu’il n’a point vues, étant follement enflé par ses pensées charnelles »

2.7.2 Ce que dit le Concile de Laodicée de l’an 364
  1. Le Canon n° 35 du concile de Laodicée interdit à peine de la plus grave des sanctions le culte des anges en termes particulièrement clairs :
  2. « Il ne faut pas pratiquer le culte des anges.
  3. Les chrétiens ne doivent pas abandonner la gloire de Dieu et son église pour s’en aller invoquer les anges et faire des réunions en leur honneur ; cela est défendu. S’il y a donc quelqu’un qui s’adonne à cette idolâtrie occulte, qu’il soit anathème (Cf. note en bas de la présente page n° 2), parce qu’il a oublié notre Seigneur Jésus Christ et qu’il a passé à l’idolâtrie ».

2Anathème : L’anathème est la forme la plus sévère de l’excommunication car elle ajoute à ses peines une sentence de malédiction. Les hérétiques anathémisés étaient chassés de chez eux et hors de toute civilisation. Qui les dépouillait ne commentait pas un vol, qui les frappait ne commettait pas de faute, qui les tuait ne commettait pas de meurtre.

2.7.4 Le contraire selon le pape actuel :

  1. « La présence invisible de ces esprits bienheureux nous est une grande aide, et d’un grand réconfort : ils marchent à côté de nous, ils nous protègent, en toute circonstance, ils nous défendent dans les dangers, et nous pouvons avoir recours à eux à tout moment. » (Benoît XVI).

2.7.5 Le contraire selon l’église catholique aujourd’hui :

  1. « Ange : Esprit pur créé par Dieu, qui nous est spécialement attaché pour veiller sur nous en permanence et nous protéger du mal. » (Source : Le site de l’« Église catholique en France », édité par le « Concile des évêques de France » https://eglise.catholique.fr/glossaire/ange-gardien/ )
  2. « De nombreux saints ont été dans l’amitié des anges, ce dont témoignent les nombreuses situations où ils ont reçu leur aide. Ces esprits bienheureux sont envoyés par Dieu pour servir qui héritera du salut, ainsi que le rappelle l’épître aux Hébreux. Leur aide est donc précieuse tout au long de notre pèlerinage terrestre vers la patrie céleste ». pape Benoît XVI (Source : VIS 080929 (160).

3 Les anges selon le spiritisme

(Ceci est un extrait, la version complète avec les références et notes est envoyée gratuitement aux participants des rencontres Spirites).

Les textes ci-après sont extraits du Livre des Esprits d’Allan Kardec.

« Les Esprits appartiennent à différentes classes et ne sont égaux ni en puissance, ni en intelligence, ni en savoir, ni en moralité. Ceux du premier ordre sont les Esprits supérieurs qui se distinguent des autres par leur perfection, leurs connaissances, leur rapprochement de Dieu, la pureté de leurs sentiments et leur amour du bien : ce sont les anges ou purs Esprits. Les autres classes s’éloignent de plus en plus de cette perfection ; ceux des rangs inférieurs sont enclins à la plupart de nos passions : la haine, l’envie, la jalousie, l’orgueil, etc. ; ils se plaisent au mal. Dans le nombre, il en est qui ne sont ni très bons ni très mauvais, plus brouillons et tracassiers que méchants, la malice et les inconséquences semblent être leur partage : ce sont les Esprits follets ou légers ». Source : « Le Livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, Introduction § VI.
Question n° 128. Les êtres que nous appelons anges, archanges, séraphins forment-ils une catégorie spéciale d’une nature différente des autres Esprits ?
Réponse n° 128 : « Non, ce sont les purs Esprits : ceux qui sont au plus haut degré de l’échelle et réunissent toutes les perfections ».

Question n° 129. Les anges ont-ils parcouru tous les degrés ?
Réponse n° 129 : « Ils ont parcouru tous les degrés, mais comme nous l’avons dit : les uns ont accepté leur mission sans murmure et sont arrivés plus vite ; les autres ont mis un temps plus ou moins long pour arriver à la perfection ».

Question n° 130. Si l’opinion qui admet des êtres créés parfaits et supérieurs à toutes les autres créatures est erronée, comment se fait-il qu’elle soit dans la tradition de presque tous les peuples ?
Réponse n° 130 : « Sache bien que ton monde n’est pas de toute éternité et que, longtemps avant qu’il existât, des Esprits avaient atteint le suprême degré ; les hommes alors ont pu croire qu’ils avaient toujours été de même ».

Question n° 131 : Y a-t-il des démons dans le sens attaché à ce mot ?
Réponse n° 131 : « S’il y avait des démons, ils seraient l’œuvre de Dieu, et Dieu serait-il juste et bon d’avoir fait des êtres éternellement voués au mal et malheureux ? S’il y a des démons, c’est dans ton monde inférieur et autres semblables qu’ils résident ; ce sont ces hommes hypocrites qui font d’un Dieu juste un Dieu méchant et vindicatif, et qui croient lui être agréables par les abominations qu’ils commettent en son nom ».

Commentaire d’Allan Kardec à la réponse n° 131

_____________________

  1. Le mot démon n’implique l’idée de mauvais Esprit que dans son acception moderne, car le mot grec daimôn d’où il est formé signifie génie, intelligence, et se disait des êtres incorporels, bons ou mauvais, sans distinction.
  2. Les démons, selon l’acception vulgaire du mot, supposent des êtres essentiellement malfaisants ; ils seraient comme toutes choses, la création de Dieu ; or, Dieu, qui est souverainement juste et bon ne peut avoir créé des êtres préposés au mal par leur nature et condamnés pour l’éternité. S’ils n’étaient pas l’oeuvre de Dieu, ils seraient donc comme lui de toute éternité, ou bien il y aurait plusieurs puissances souveraines.
  3. La première condition de toute doctrine, c’est d’être logique ; or, celle des démons, dans le sens absolu, pèche par cette base essentielle. Que dans la croyance des peuples arriérés qui, ne connaissant pas les attributs de Dieu, admettent des divinités malfaisantes, on admette aussi des démons, cela se conçoit ; mais pour quiconque fait de la bonté de Dieu un attribut par excellence, il est illogique et contradictoire de supposer qu’il ait pu créer des êtres voués au mal et destinés à le faire à perpétuité, car c’est nier sa bonté. Les partisans des démons s’étayent des paroles du Christ ; ce n’est certes pas nous qui contesterons l’autorité de son enseignement que nous voudrions voir dans le coeur plus que dans la bouche des hommes ; mais est-on bien certain du sens qu’il attachait au mot démon ? Ne sait-on pas que la forme allégorique est un des cachets distinctifs de son langage, et tout ce que renferme l’Evangile doit-il être pris à la lettre ? Nous n’en voulons d’autre preuve que ce passage :
  4. « Aussitôt après ces jours d’affliction, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel et les puissances du ciel seront ébranlées. Je vous dis en vérité que cette race ne passera point que toutes ces choses ne soient accomplies ».
  5. N’avons-nous pas vu la forme du texte biblique contredite par la science en ce qui touche la création et le mouvement de la terre ? N’en peut-il être de même de certaines figures employées par le Christ qui devait parler selon les temps et les lieux ? Le Christ n’a pu dire sciemment une chose fausse ; si donc, dans ses paroles, il y a des choses qui paraissent choquer la raison, c’est que nous ne les comprenons pas, ou que nous les interprétons mal. (suite sur colonne de droite)

Les hommes ont fait pour les démons ce qu’ils ont fait pour les anges ; de même qu’ils ont cru à des êtres parfaits de toute éternité, ils ont pris les Esprits inférieurs pour des êtres perpétuellement mauvais. Le mot démon doit donc s’entendre des Esprits impurs qui souvent ne valent pas mieux que ceux désignés sous ce nom, mais avec cette différence que leur état n’est que transitoire. Ce sont des Esprits imparfaits qui murmurent contre les épreuves qu’ils subissent, et qui, pour cela, les subissent plus longtemps, mais qui arriveront à leur tour quand ils en auront la volonté. On pourrait donc accepter le mot démon avec cette restriction ; mais comme on l’entend maintenant dans un sens exclusif, il pourrait induire en erreur en faisant croire à l’existence d’êtres spéciaux créés pour le mal.A l’égard de Satan, c’est évidemment la personnification du mal sous une forme allégorique, car on ne saurait admettre un être mauvais luttant de puissance à puissance avec la Divinité, et dont la seule préoccupation serait de contrecarrer ses desseins. Comme il faut à l’homme des figures et des images pour frapper son imagination, il a peint les êtres incorporels sous une forme matérielle avec des attributs rappelant leurs qualités ou leurs défauts. C’est ainsi que les anciens, voulant personnifier le Temps, l’ont peint sous la figure d’un vieillard avec une faux et un sablier ; une figure de jeune homme eut été un contre-sens ; il en est de même des allégories de la Fortune, de la Vérité, etc.. Les modernes ont représenté les anges, ou purs Esprits, sous une figure radieuse, avec des ailes blanches, emblème de la pureté ; Satan, avec des cornes, des griffes et les attributs de la bestialité, emblèmes des basses passions. Le vulgaire, qui prend les choses à la lettre, a vu dans ces emblèmes un individu réel, comme jadis il avait vu Saturne dans l’allégorie du Temps.

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Spiritisme et religion


C’est par la méthode scientifique seule que nous avançons dans la recherche de la vérité.

La croyance religieuse ne doit pas se substituer à l’examen impartial, défions-nous constamment des illusions.

Le Spiritisme sera scientifique ou ne sera pas. Il importe de le transformer, et l’heure en est venue.

Camille Flammarion
(Après la mort, chap. 11)

Traiter de la nature, de l’origine et de la destinée des Esprits, et de leurs rapports avec le monde corporel et des relations que l’on peut établir avec eux est l’objet même du spiritisme. Ontologiquement, le spiritisme est donc une activité spirituelle. Il ne relève pas toutefois de la religion.

Contrairement à la religion, le spiritisme n’affirme aucun dogme, ne suit aucun rituel, ne consacre aucun lieu de culte, ne dispose d’aucun ministre du culte (prêtre, pasteur, imam, rabbin, etc.). S’il est vrai que les groupes spirites ont leurs habitudes, leurs pratiques, leur jargon, ceci n’est le fait que des usages répétés comme il advient dans toute activité humaine.

La religiosité, qui est une disposition religieuse à forte tendance affective, sans référence à une religion particulière, sans contenu dogmatique précis, reste une faiblesse humaine. Si certains groupes spirites peuvent emprunter un vocabulaire ou des manières des églises chrétiennes, ce sont des pratiques dévoyées. A supposer qu’il puisse en exister qui empruntent tout ou partie des attributs de la religion (rituels, dogmes, culte, gourou, etc), ils ne pourraient plus être considérés comme spirites.

La spiritualité et la religion sont des domaines qui, peut-être, devraient idéalement se recouvrir. Étymologiquement la religion est le fait de se relier à Dieu. Que Dieu soit considéré comme un Esprit ou qu’il soit considéré comme une énergie cosmique absolue, ou le lieu de synthèse de forces, il préside toute activité spirite ou spirituelle. Or l’Homme s’est ingénié à chasser Dieu de la religion. Il a domicilié Dieu dans ses lieux de cultes mais nul ne réside à une adresse de domiciliation. A peine y relève-t-on le courrier et encore si quelques braves gens en ont pris soin. La spiritualité est plus vaste que la religion car elle embrasse la déité dans la multiplicité de ses déclinaisons.

La spiritualité n’a besoin d’aucun support (bougie, encens, musique, éclairage, tenue vestimentaire, etc.) pour s’exprimer. Tout support matériel ne sert que de béquille à ce qui flageole. Dans le cadre des études et pratiques spirites, la spiritualité s’exprime dans la simplicité, dans la liberté, dans la décontraction et, autant que possible, dans la joie.

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Intuition


Ceci est un extrait de la fiche d’étude.
La fiche intégrale est réservée aux participants des Rencontres Spirites
qui leur est envoyée gratuitement et sur simple demande.

1 Intuition et intelligence

 L’intuition est une forme de connaissance directe et immédiate …

« L’intuition est une pensée qui arrive presque spontanément, parfois comme une évidence voire une révélation …

L’intelligence est la capacité à traiter rationnellement l’information pour atteindre des objectifs.

L’intuition est une production de type réflexe par le cerveau des informations qu’il a reçues …

Ces informations sont inconsciemment filtrées …

2 Intuition et conscience

La conscience est le processus involontaire qui permet à un être humain incarné de ressentir qu’il existe.

La conscience diffère de l’intelligence car .

La conscience permet à l’être humain d’être pro-actif (il peut préparer son lendemain par exemple) à la différence de …

La conscience est liée à l’activité cérébrale, sur un plan scientifique …

On peut distinguer différents niveaux de conscience …

Après désincarnation, la conscience peut être altérée …

C’est le constat qui peut être établi lors de l’aide aux esprits souffrants.

3 Intuition et mémoire

La mémoire s’inscrit dans le temps passé. L’intuition est dans le temps présent …

La mémoire, comme l’intuition, s’amenuise avec l’âge.

4 Intuition et instinct

« L’instinct est ce mouvement intérieur, surtout chez l’animal, qui pousse le sujet à exécuter des actes adaptés à un but dont il n’a pas conscience …

«L’instinct a quelque chose d’animal. C’est ce qui est encodé dans notre cerveau depuis des millénaires. C’est l’héritage de …

L’intuition est une sensation fluide, douce, …

« Intuition et instinct ne font pas référence à la même capacité …

6 Intuition et réincarnation

Extrait du « Livre des medium », 1861, A. Kardec,
Chapitre XV – Mediums écrivains ou psychographes § 2 Mediums intuitifs n° 180

« La transmission de la pensée a aussi lieu par l’intermédiaire de l’Esprit du médium, ou mieux de son âme, puisque nous désignons sous ce nom l’Esprit incarné. L’Esprit étranger, dans ce cas, n’agit pas sur la main pour la faire écrire ; il ne la tient pas, il ne la guide pas ; il agit sur l’âme avec laquelle il s’identifie. L’âme, sous cette impulsion, dirige la main, et la main dirige le crayon. Remarquons ici une chose importante à savoir, c’est que l’Esprit étranger ne se substitue point à l’âme, car il ne saurait la déplacer : il la domine à son insu, il lui implique sa volonté. Dans cette circonstance, le rôle de l’âme n’est point absolument passif ; c’est elle qui reçoit la pensée de l’Esprit étranger et qui la transmet. Dans cette situation, le médium a la conscience de ce qu’il écrit, quoique ce ne soit pas sa propre pensée ; il est ce qu’on appelle médium intuitif.

S’il en est ainsi, dira-t-on, rien ne prouve que ce soit plutôt un Esprit étranger qui écrit que celui du médium. La distinction est en effet quelquefois assez difficile à faire, mais il peut arriver que cela importe peu. Toutefois, on peut reconnaître la pensée suggérée en ce qu’elle n’est jamais préconçue ; elle naît à mesure que l’on écrit, et souvent elle est contraire à l’idée préalable qu’on s’était formée ; elle peut même être en dehors des connaissances et des capacités du médium.

Le rôle du médium mécanique est celui d’une machine ; le médium intuitif agit comme le ferait un truchement ou interprète. Celui-ci, en effet, pour transmettre la pensée, doit la comprendre, se l’approprier en quelque sorte pour la traduire fidèlement, et pourtant cette pensée n’est pas la sienne : elle ne fait que traverser son cerveau. Tel est exactement le rôle du médium intuitif. »

8 Annexe 1 – Témoignage

Je vis ma médiumnité par intuition sereinement car c’est une fonction parfaitement intériorisée sur laquelle je ne me pose plus de question. Elle fait partie de ma respiration. Elle est moi.

Bien évidemment, je me suis souvent interrogé et me surprend encore de temps à autre à ces questionnements : « Qui » parle ? A qui « Je » parle ? Est-ce que je fantasme ? …

Le salut dans le christianisme


1 L’intérêt de la question

Le spiritisme scrute les relations extrasensorielles possibles avec un environnement immatériel dans des conditions objectives. Le spiritisme peut attirer par curiosité. C’est un fait. Ceci étant, le spiritisme apporte une connaissance que nulle institution ne diffuse. Cette connaissance, quelle est-elle ? Il s’agit de ce qui se rapporte à la destinée humaine, à la permanence de la conscience après la mort, aux relations et aux modes de communication entre les êtres vivants et ceux désincarnés. Non sans ambition, le spiritisme se qualifie de science d’observation.

L’humanité a toujours été tentée de justifier ce qu’elle ne comprenait pas par des affirmations invérifiables qu’elle s’imposait. Pour conjurer leurs peurs ou assoir leur pouvoir, les êtres humains se sont affligés de rites, de rituels, de pensées obligatoires et ont réprimé les hérésies. Ainsi les religions sont-elles nées. La prospérité des différentes acceptions religieuses polluent la réflexion sur le monde spirituel en martelant des dogmes (3) dénués de lien avec sa réalité.

En Europe occidentale, le fanatisme chrétien a laissé des reliefs (4). Si nous focalisons cette étude spirite sur les conceptions du salut dans le christianisme, c’est pour que l’étudiant en sciences spirites du XXIème siècle puisse dépolluer la littérature spirite et cesser de jargonner (5) en messes basses (6). Prenons l’exemple de « L’évangile selon le spiritisme » (1864) par lequel Allan Kardec commente la dimension spirite des textes bibliques canoniques (7). A cette occasion, il évoque la « voie du salut ». Dans une approche christianisante, c’est-à-dire mal comprise, un étudiant des sciences spirites pourrait effectuer un fâcheux contresens (8) et retenir que le spiritisme adopte ce dogme du salut. La difficulté pousserait à l’aberration puisque le dit dogme est chargé de significations multiples ayant donné lieu à d’effroyables massacres entre chrétiens et protestants, c’est-à-dire entre « frères en Christ ».

La science spirite établit que la situation de l’Esprit après sa désincarnation puis sa progression dans le monde spirituel est dénuée de tout lien avec l’une ou l’autre des acceptions du salut.

2 Éléments de sotériologie (9)

Le salut dans le christianisme est la manière idoine pour être délivré de l’état de péché (10) et de souffrance, pour échapper à la damnation (11) et ainsi obtenir le bonheur post-mortem éternel (12).

Le christianisme s’est bâti sur l’instrumentalisation des peurs et en cultivant la culpabilité. Ces peurs sont cristallisées (13) par le concept de « Mal » (14), lequel est personnifié par le « Diable » (15). Les chrétiens se disputent là encore sur les lieux dans lequel le « Diable » exercerait ses malfaisances. Pour les catholiques, qui ont façonné un commerce particulièrement profitable de rachat des péchés (16), coexistent deux succursales à diableries : le purgatoire (17) et l’enfer (18). Les protestants, horrifiés par ce commerce indigne du Vatican et de ses succursales, ont farouchement nié la nécessité de ce rachat et l’existence du purgatoire. Les orthodoxes, écoeurés par les manoeuvres politiques du Vatican, s’accordent sur cette question avec les protestants. La barque de l’évangile tanguant dans ces disputes théologiques, si le purgatoire tombe à l’eau, il n’en reste pas moins l’enfer.

La logique est simpliste : des principes rigides difficiles à respecter sont lourdement sanctionnés par des peines terrifiantes (19). Pour échapper aux sanctions, on achète une diminution de la peine et, si l’on peut, on achète sa relaxe (20). Comment ? Nous simplifions à outrance des raisonnements difficultueux (21) :

  1. Soit par la commission d’actes agréables à Dieu ; c’est ce que l’on a nommé le salut par les œuvres ou la « justification par les œuvres », «Sola acta » ;
  2. Soit par le bon plaisir de Dieu ; c’est ce que l’on a nommé le salut par la grâce (« Sola gratia ») et le salut par la foi « Sola fide »

3 Le salut uniquement par les œuvres (Sola acta)

Pour comprendre la suite, rappelons-nous que le sauveur des chrétiens (Yéshoua ben Yosef, alias Jésus) est non seulement juif mais aussi rabbin, que ses compagnons de route (aussi qualifiés de disciples) sont tous juifs pratiquants. Tous ne conçoivent le salut que selon la conviction judaïque, à savoir que ce sont les choix que nous opérons dans notre existence terrestre qui façonnent notre vie future après la mort (22). Cette conception est nommée par Saul : « le salut par les oeuvres ».

Jean (l’apôtre) écrit (Jean 4:22) : « Le salut vient des juifs »

Jacques, vrai apôtre et vrai frère de Yéshoua, contredit l’apôtre auto-proclamé Paul avec fermeté, contredisant mot à mot ses épîtres Galates 3 : 6 (23) et Romains 4 : 3 (24), en soulignant qu’Abraham fut justifié par les œuvres (Jacques 2 : 21) (25).

Jacques persiste dans son opposition à Paul avec fermeté (Jacques 2:24) (26) :

« Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres et non par la foi seulement ».

Relevons ici que les premiers dirigeants « chrétiens » ont méprisé en la rejetant en fin de bible la lettre (ou épître) de Jacques, frère et véritable disciple de Yéshoua ainsi que la lettre de Pierre, qui fut aux côtés du Maître et fut le fondateur de la première communauté de croyants à Jérusalem (abusivement qualifiée de « chrétienne » par les rédacteurs des textes bibliques). Par contre, ils n’ont pas craint de sur-valoriser l’inventeur du christianisme en plaçant en bonne place 7 des lettres de celui qui n’a jamais écouté ou rencontré Yéshoua et 6 contrefaçons de lui, soit 13 épîtres attribués à Saul, alias Saint Paul (27).

4 La version paulinienne du salut (Sola fide)

Pourquoi présenter une version « paulinienne » ? (28) Les adeptes de « Saint Paul » (catholiques et luthériens) n’auront de cesse de se disputer sur la question du salut, se perdant en querelles d’autant plus byzantines (29) qu’un clan adoptait tout ou partie des arguties de son adversaire. La stratégie politique n’était jamais loin de ces controverses (30).

Synthétiser ces arguties sera toujours une trahison car l’exercice requiert d’élaguer des subtilités dont chaque camp revendique l’importance puisqu’elles ont provoqué des meurtres, des batailles rangées.

En rupture avec l’« Ancien testament », le « Nouveau testament (ou Nouvelle Alliance) » que Dieu choisit ses élus. Mais comment ? Sur quels critères ?

Le feu de la discorde est allumé par quelques versets de Paul (pratiquement tous les chapitres 3 à 5 de l’épitre aux Romains) en forme de syllogisme (31) : 1°) Prémisse majeure : « Il n’y a pas d’être humain juste, pas même un seul » (Romains 3:9) 2°) Prémisse mineure : « Il n’y a personne qui fasse le bien. Il n’y en a pas, pas même un seul ! » (Romains 3:9) 3°) Conclusion : « Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu. Par quelle loi ? Par la loi des œuvres ? Non, mais par la loi de la foi car nous comptons que l’homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi » (Romains 3:27 et 28).

Cette épître aux Romains fonde le christianisme. Elle est si importante qu’elle est classée immédiatement après les évangiles et les « Actes ». Les lettres des vrais apôtres de Yéshoua sont rejetées à la fin de la bible, après tous les épitres de Paul, même les faux.

Une contrefaçon de Paul, l’épître aux Éphésiens (32) affirme ce qui suit. Ceci est d’autant plus ballot que ce brûlot est dû à un illuminé inconnu voulant maladroitement imiter son mentor. « En effet, c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Éphésiens 2 : 8).

Cette théorie de Paul se nomme la « justification ».

L’évêque nord africain d’Hippone, Augustin (33), qui soutenait initialement que l’homme peut être sauvé par sa volonté, son comportement, proclama ensuite très exactement le contraire, à savoir que le salut n’est conféré que par le bon vouloir de Dieu (34). Selon lui, tout serait irrémédiablement (35) déterminé. Augustin affirme que Dieu choisit ses préférés pour bénéficier de son salut. Les uns sont donc les élus, prédestinés au salut, les autres sont écartés. Cette théorie est nommée la « prédestination ».

L’épître de Paul aux Romains convainc Martin Luther en 1516 d’enseigner à s’humilier devant Dieu, à renoncer à la prétention de ses propres mérites et à s’en remettre exclusivement à la grâce divine. En effet, selon lui, Dieu aurait secrètement choisi de toute éternité ceux qui seront graciés et auront droit à la vie éternelle. Cette « doctrine de la prédestination » n’est, ni facilement partagée, ni acceptée en bloc, même chez les protestants.

Lors du concile d’Orange, le 3 juillet 529, les chefs de l’Église révélèrent que :

« Rien de bien, l’homme ne peut sans Dieu.
Beaucoup de bien, Dieu fait en l’homme, que l’homme ne fait pas ;
aucun bien l’homme ne fait, sinon celui que Dieu veut. »

L’homme n’a donc aucun libre arbitre.

Plus tard, en 1540, Jean Calvin croira devoir préciser que Dieu prédéterminera non seulement qui sera sauvé (les élus) mais aussi qui sera perdu (les damnés). Cette doctrine est nommée la « double prédestination ». Le protestantisme calviniste professe donc que tout est fait, tout dépend de la grâce de Dieu, on n’y revient plus. Elle s’oppose au système des mérites qui fait croire que l’être humain coopère à son salut, qu’il y est pour quelque chose.

Lors du concile dans la ville de Trente du 13 décembre 1545 au 4 décembre 1563 (18 ans), les prélats catholiques adoptent de multiples décisions au nombre desquelles le compromis très politique  (36) selon laquelle l’homme est justifié par la foi ET par les œuvres tout en réaffirmant la pratique si rémunératrice des reliques et des indulgences.

5 Le salut par la connaissance : Cognitio gratias (37)

5.1 La gnose

Les vrais disciples de Yeshoua (alias Jésus), ceux qui ont cheminé avec lui, ont transmis l’idée que tout homme pouvait percevoir Dieu et s’adresser à lui comme à un père. Tout être humain peut parvenir à l’illumination. C’est ce qui fut qualifié de « gnose ». Certains ont précisé que l’étincelle de l’esprit était en prison dans son corps de chair (38) durant son existence terrestre. C’est ce qui fut qualifié de gnose dualiste. (39)

Paul de Tarse (alias « Saint Paul »), le premier, a violemment et méchamment critiqué cette compréhension des enseignements du Maître, il instillera la haine en la qualifiant de « pseudo-gnose » (40). Puis ses héritiers intellectuels ont repris sa haine phobique (41) pour en arriver à organiser des crimes contre l’humanité par tortures de masse (42) et massacres.

L’amour fraternel s’exprime remarquablement dans la manière dont les chefs de l’Église réglèrent la distorsion entre ceux qui respecteront les dieux et la religion romains et feront des compromis (ce qui deviendra l’Église catholique officielle !) et ceux qui s’y opposeront au péril de leur vie (les donatistes). Réunis sur ordre de l’Empereur romain à Carthage en conférence en juin 411 six cents évêques, pour moitié catholiques, pour moitié donatistes, s’affrontèrent physiquement sous la présidence d’un représentant de l’empereur romain Ce fut une bagarre généralisée entre évêques ! … Les donatistes, mis en minorité, seront chassés des villes et privés de leurs églises, soumis à des amendes exorbitantes, condamnés à l’exil, à la déportation, torturés, assassinés (43) .

Il se forme aujourd’hui une sorte de communalisation (44) du spiritisme avec d’autres expressions spirituelles qui partagent l’acception de conscience dans une approche gnostique.

5.2 Le spiritisme dans tout cela ?

Rassurons l’étudiant du spiritisme. Toute cette construction du salut ne résiste pas à l’analyse objective :

  1. La notion d’un dieu (au surplus sadique) est (heureusement) indémontrable. Scientifiquement, toute cause produit un effet. En remontant la chaine des causes (45), nous sommes confrontés à la problématique de la cause qui n’a plus de cause, c’est-à-dire la source originelle de toutes choses, ou encore « l’Incréé ». Allan Kardec utilise le terme de « Intelligence suprême » que l’on peut entendre comme une sorte d’« absolu mathématique ». Force est de supporter le terme « Dieu » pour l’évoquer en raison de l’universalité de sa compréhension mais cela reste un compromis linguistique.
  2. Nous avons précédemment expliqué que le bien et le mal n’existait pas (Voir notre article « Le bien et le mal »). Nous n’y reviendrons pas ici. Par suite, la culpabilité perd tout fondement.
  3. Il n’existe aucun lieu cosmique de tortures assimilable à l’enfer des chrétiens ou au purgatoire des seuls catholiques. Il n’existe pas davantage de bourreaux assermentés par le Diable, agissant sur délégation de pouvoirs de Dieu (46) Des souffrances après la mort existent, elles sont constatées par la science spirite et sont objectivables.

Le spirite peut donc avoir la tranquille assurance suivante :

Si salut il doit y avoir, c’est par la CONNAISSANCE seulement qu’il s’obtient !

On vous l’écrit en latin pour vous taquiner :

Cognitio gratias !

_____________________

NOTES

1 Marc Aurèle : empereur, philosophe stoïcien et écrivain romain né le 26 avril 121 à Rome et mort le 17 mars 180 à Sirmione ou à Vindobona.

2 Lors de campagnes militaires entre 170 et 180, Marc Aurèle écrit ses pensées en grec comme source d’inspiration et d’amélioration personnelle. Le titre original de cette œuvre, si elle en avait un, est inconnu. Le titre Pensées pour moi-même, parfois simplement Pensées, est adopté plus tard. Les Pensées sont considérées comme un chef-d’œuvre de littérature et de philosophie, et contiennent les principales maximes du stoïcisme.

3 Dogme : Affirmation présentée comme une vérité indiscutable par une autorité qui en impose le respect.

4 Relief : Deux significations possibles : a) Les restes d’un repas ; b) Le droit payé par un vassal à son seigneur pour acheter son domaine (aujourd’hui, on achète aussi le nom des domaines ...).

5 Jargonner : s’exprimer dans le langage spécifique d’un groupe socio-culturel qui est hermétique pour les étrangers à ce groupe.

6 Messes basses : Murmurer à l’oreille de quelqu’un de façon à ce que personne n’entende.

7 Allan Kardec n’avait aucune appétence pour la théologie. Il n’est pas improbable qu’il ignorait l’existence des textes apocryphes.

Canonique : Qui entre dans la collection de textes proclamés officiels. Pour ce qui est des textes théologiques, chaque autorité a déclaré canonique la propre liste de texte. Les canons ne sont donc pas les mêmes pour tous les courants religieux.

Apocryphe : texte exclu du canon.

8 Contresens : Interprétation contraire au sens véritable d’un texte, voire contraire au bon sens, à la raison.

9 Sotériologie : Étude des différentes doctrines religieuses du salut de l’âme.

10 L’état de péché : Situation de celui qui a offensé Dieu ou lui a désobéi.
Les curés, pasteurs et autres ministres du culte ont eu l’accusation facile d’être dans le péché pour abuser de l’innocence, de la naïveté, de la soumission de leurs ouailles ou seulement par pulsion sadique de tyranniser les gens.

11 Damnation : Invention malicieuse du clergé signifiant la condamnation irréfragable, éternelle et irréversible de Dieu. La menace d’une telle punition extrême et définitive a pour but de terroriser le croyant. Si cette menace a perdu en efficacité au XXIème siècle, elle continue néanmoins à produire des effets.

12 Post-mortem : Après la mort (en latin).

13 Cristallisé : fixé, installé, devenu sensible.

14 Le Mal : (Bien noter qu’il s’agit du concept et non de l’adjectif « mal », c’est pourquoi j’ai placé devant l’article « Le » et, pour encore le souligner, j’ai mis des majuscules) Le Mal est ce qui, en opposition au Bien, suscite ou provoque des malheurs, des souffrances, des atrocités. C’est une vieille et difficile question philosophie car le mal ne peut exister qu’en opposition au bien. Ensuite, le bien et le mal ne peuvent agir que s’ils sont des entités dotés d’une activité autonome, une forme d’existence, une sorte d’« être ».

15 Ce qui est amusant , c’est de questionner le dictionnaire CNRTL sur le terme « diable » car la réponse automatisée du logiciel est : « Cette forme est introuvable ! » (sic).

16 Rachat des péchés : Vaste et odieux commerce de l’institution catholique qui lui a permis de s’enrichir en vendant des titres permettant de bénéficier de l’indulgence de ce Dieu puissant, terrible et vengeur pour les fautes (péchés) commises. Ces titres furent nommés « indulgences ». Ce commerce provoqua la révolte de certains croyants, appelée la « réforme protestante » donnant naissance au protestantisme.

17 Purgatoire : Étape de purification. Ni les protestants, ni les orthodoxes de reconnaissent l’existence du purgatoire. Il s’agit d’une pure invention de l’archevêque de Tours, Hildebert de Lavardin en 1133 qui fut repris par le pape Grégoire le Grand puis dans les canons du Concile de Trente (Session XXV). On retrouve la définition dans le Catéchisme de l’Église catholique au § 210.

18 L’enfer : Le mythe apparaît environ 20 siècles avant notre ère en Mésopotamie. Toutes les variantes théologiques ont adapté ce mythe.

19 C’est très exactement ce que reprochait Yéshoua aux pharisiens, dirigeants religieux juifs …

20 Lorsque l’on est « puissant », on achète même son immunité …

21 Difficultueux : hérissé de difficultés.

22 Sources hébraïques :

  1. https://www.sefarim.fr/?Library=Pentateuque&Book=Deut%C3%A9ronome&Chapter=1&Verse=1&Library=Pentateuque&Book=Deut%C3%A9ronome&Chapter=1&Verse=1
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Devarim_(parasha)
  3. https://www.torah-box.com/vie-juive/mitsvot/tsedaka/la-tsedaka-un-concept-revolutionnaire_10964.html

23 Galates 3 : 6 : « C’est ainsi qu’il est dit au sujet d’Abraham : « Il eut confiance en Dieu, et Dieu le considéra comme juste en tenant compte de sa foi. »

24 Romains 4 : 3 : « En effet, que déclare l’Écriture ? « Abraham eut confiance en Dieu, et Dieu le considéra comme juste en tenant compte de sa foi. »

25 Jacques 2, 21 : « Abraham, notre ancêtre, n’a-t-il pas été reconnu comme juste à cause de ses actes, parce qu’il a offert son fils Isaac sur l’autel ? »

26 Il n’existe pas de preuves décisives confirmant ou infirmant l’authenticité de l’épître. Le texte est généralement attribué à des courants judéo-chrétiens de l’Église primitive. La plupart des spécialistes admettent que le Jacques en question ne saurait être autre que celui qualifié de « frère du Seigneur » dans l’Épître aux Galates (1, 19). Jacques, que l’on devrait plus correctement appeler Jacob, est mentionné parmi les frères de Jésus dans les évangiles (Marc 6, 3 / Matthieu 13, 55).

27 Les épitres authentiques, qualifiés de « proto-pauliniennes » ont été rédigées entre les années 45 et 49 ou entre 51 et 58. Elles sont dans l’ordre supposé de leur écriture : 1 Thessaloniciens, 1 Corinthiens, Galates, 2 Corinthiens, Philippiens, Philémon, Romains.

Le groupe de faux épitres rédigées dans les années 80 est pudiquement appelé « deutéro-paulinien ». Il s’agit de l’Épître aux Éphésiens, l’Épître aux Colossiens et le Deuxième épître aux Thessaloniciens. Le groupe de faux épitres rédigées dans les années 90, soit une trentaine d’années après la mort de Paul, est appelé « trito-paulinien » est composé de la Première épître à Timothée, de la Deuxième épître à Timothée et de l’Épître à Tite.

28 Paulinien : Provenant de la doctrine de Saul de tarse, alias Saint Paul.

29 Byzantin : Qui ne présente ni objet ni intérêt réels, qui se perd en subtilités oiseuses.

30 Controverse : Discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait.

31 Un exemple très connu de syllogisme est : « Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme; donc Socrate est mortel ».

32 L’épître aux Éphésiens est une grossière contrefaçon car cette lettre évoque une situation postérieure à la mort de Saül en l’an 65 lorsque l’église s’est stabilisée, institutionnalisée, structurée. Relève du catholicisme naissant et non pas celle de l’église primitive (Voir pour le détail livre à paraître de Bernard). 

33 Dans «L’Évangile selon le spiritisme » (1864), Allan Kardec nous SIDÈRE en attribuant le titre catholique de « Saint » à Augustin, le qualifiant de «grand philosophe chrétien » et l’honorant de l’exceptionnelle qualité de « l’un des plus grands vulgarisateurs du spiritisme » (Cf. Chap. I, § 11).

Augustin d’Hippone ou Saint Augustin, né le 13 novembre 354 à Thagaste (l’actuelle Souk Ahras, Algérie) et mort le 28 août 430 à Hippone (l’actuelle Annaba, Algérie). Cet aristocrate est l’un des quatre Pères de l’Église occidentale et l’un des trente-six docteurs de l’Église. Il fut d’abord un manichéen convaincu (non-violent, convaincu de la réincarnation, végétarien, convaincu de l’Éveil, etc). Lors de son séjour à Rome en 386, il adopte tout le contraire, le christianisme, et devient un adversaire acharné du manichéisme qu’il s’emploiera (avec succès) à faire disparaître par toutes les formes de violence. Les manichéens seront persécutés : battus, torturés, déportés, massacrés. Augustin caricaturera tant et si bien le manichéisme que ses méchancetés deviendront la position officielle de la « Sainte Église Catholique » lorsqu’elle ordonnera les persécutions de bien des peuples et des cultures (et pas seulement des cathares).

34 Ce qui se traduit dans le jargon biblique par « grâce divine ».

35 Étonnantes les trois dernières syllabes de l’adverbe « Irrémédiablement », n’est-il pas ?

36 Pour séduire et attirer les protestants.

37 « Cognitio gratias » est une expression latine créée par Bernard (mais oui !).

38A ppelé « chemise de peau » par les cathares.

39 (Cf. https://www.yhwh.fr/gnosechretienne

40 Cf. 1er épître à Timothée 6 : 20

41 Cf. Irénée de Lyon.

42 Cf. l’Inquisition : tribunaux ecclésiastiques de la Sainte Église Catholique chargés d’interroger les hérétiques sous des tortures raffinées, les juger et les supplicier jusqu’à ce que mort s’en suive.

43 Voir références :

  • Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard (dirs.), Histoire du christianisme, vol. 2 : Naissance d’une chrétienté (250-430), Desclée, 1995 (ISBN 2-7189-0632-4), chap. 3, III (« Les difficultés du nouveau système en Occident : la querelle Donatiste »), p. 445-451
  • Pierre Maraval, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Nouvelle Clio », 2006 (ISBN 978-2-13-054883-6), p. 310
  • Pierre Maraval, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Nouvelle Clio », 2006 (ISBN 978-2-13-054883-6), p. 311
  • Antonio Ibba et Giusto Traina, L’Afrique romaine : De l’Atlantique à la Tripolitaine (69-439 ap. J.-C.), Bréal, 2006 (ISBN 978-2-7495-0574-9), p. 202
  • Pierre Maraval, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Nouvelle Clio », 2006 (ISBN 978-2-13-054883-6), p. 312
  • Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard (dirs.), Histoire du christianisme, vol. 2 : Naissance d’une chrétienté (250-430), Desclée, 1995 (ISBN 2-7189-0632-4), chap. 3, III (« Les difficultés du nouveau système en Occident : la querelle Donatiste »), p. 451

44 Weber dans Économie et Société (1920) distingue deux types de sociétés

  • La communalisation est une relation sociale basée sur un sentiment d’appartenance, telle que la famille ou la nation.
  • La sociation repose sur un accord délibéré (rationnel) sur des intérêts partagés, souvent fixés par un compromis : l’échange et les associations à but déterminé en sont des exemples.

45 C’est-à-dire l’arborescence des causes.

46 Ce serait le Dieu du sado-masochisme s’il torturait éternellement ses propres enfants.

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Et si la mort n’était qu’un passage dans un autre Espace-Temps ?


Cet article fut initialement publié le 24 janvier 2021 sur le site www.energie-sante.net qui, de ce fait, dispose des droits d’auteur. C’est avec leur aimable autorisation que nous le republions ici. Nous ajoutons dans le texte des liens hypertexte qui n’existaient pas initialement.
Bernard de la Piouse

Où allons-nous après la mort ?  Qu’est-ce que la conscience ? existe t-il une vie après la vie ?
Toutes ces questions sont sans réponses et pour cause.

Nous vivons dans un monde bien étrange, et les plus grands physiciens ne contrediront pas ces faits. En effet, nous évoluons dans un monde où cohabitent deux physiques, qui à première vue tout oppose. Nous avons d’une part, la relativité d’Einstein, la physique du macrocosme. D’autre part, la mécanique quantique, qui est la physique du microcosme. Or, le pont entre ces deux physiques est la conscience. En effet, la conscience joue un rôle essentiel dans la perception de la réalité. On ne peut concevoir une théorie unifiant ces deux physiques sans prendre en considération la conscience. Mais qu’est-ce que la conscience ?

La conscience

Le problème de la conscience perdure depuis des siècles. Celle-ci est considérée unitaire, dualiste, matérialiste ou encore spirituelle. Sa nature est la cause même de nombreux débats. Or, la conscience dont la nature n’est pas déterminée, est indissociable de la réalité. Cette réflexion nous pousse à nous demander ce qu’est concrètement la réalité ?

mort

Pour tenter de répondre à ces questions, des modèles novateurs sont proposés. La physique moderne commence à accepter certaines idées nouvelles. Par exemple l’idée que l’univers ne se limite pas seulement à ce qui nous entoure. Ou encore la découverte de nouvelles particules qui nous pousserait à envisager la réalité sous un autre angle.

Sur ce dernier point, nous allons étudier un modèle de conscience assez surprenant, mais néanmoins réfléchi. Ce modèle a été proposé dans les années 1990 par le professeur de physique et de biophysique Regis Dutheil. Or nous verrons que ce modèle n’a suscité que peu d’intérêt, car il ne cadre absolument pas avec la conception matérialiste de la conscience. 

Toutefois nous verrons à la fin de cet article que son raisonnement métaphysique se rapproche d’un modèle mathématique étudié récemment.

Où allons-nous après la mort ?

Imaginez un instant, qu’il n’existe pas un univers unique comme le nôtre, mais trois.
Selon Régis Dutheil, il y aurait d’une part, notre univers considéré comme sous-lumineux. Puis l’univers des photons (voir des neutrinos) associé au « mur de lumière ». Et enfin, un troisième univers doté de son propre espace-temps dédié aux particules supra-lumineuses hypothétiques, (les tachyons).

mort

Avant de poursuivre, revenons d’abord à la théorie d’Einstein. Depuis un siècle, en physique rien ne peut se concevoir en dehors de la relativité. Ce qui signifie que théoriquement, un corps matériel doué d’une masse pourra se rapprocher indéfiniment de la vitesse de la lumière sans jamais l’atteindre.

Pour atteindre la vitesse de la lumière, et la franchir, il faudrait une énergie imaginaire infinie, ce qui n’a pas de sens physique. C’est pour cette raison que Feinberg émet l’hypothèse qu’il existe de l’autre côté du mur de lumière des particules qui vont TOUJOURS plus vite que la lumière.

En effet, le fait de rester constamment à une vitesse supérieure à celle de la lumière, sans qu’il y ait d’accélération ne contredit pas la relativité restreinte d’Einstein. Sur ce point, Feineberg appellera ces particules hypothétiques les Tachyons.

Rappelons que les Tachyons sont repris dans plusieurs modèles théoriques. Le tachyon apparaît dans certains modèles de la théorie des cordes, en particulier la théorie des cordes bosoniques, ainsi que dans certains calculs de la théorie quantique des champs.

La théorie de la conscience supra-lumineuse

Régis Dutheil va ainsi comparer l’univers supra et sous-lumineux à un vêtement qui possède un endroit et un envers. Ce tout formerait l’univers total. Seulement, nous n’en connaissons que la doublure, l’espace sous-lumineux constitué de matière telle que nous la connaissons.

mort

L’endroit de ce vêtement serait l’espace temps supra-lumineux, constitué de sa propre matière. Il faut prendre en compte qu’entre l’endroit et la doublure, il existe une zone intermédiaire qui contient un peu des deux. Cet espace correspondrait au mur de lumière. Le vêtement constitue une réalité unique qui ne se limite pas à sa doublure. Selon cette analogie, il en serait de même pour notre univers.

L’idée qu’il existerait des particules supra-lumineuses, signifie que cet univers supra-luminique posséderait sa propre matière. Cette matière serait dotée de propriétés en tous points différentes de celles que nous connaissons.

Seulement pour la théorie de Régis Dutheil, cette matière exotique et ses propriétés permettraient de résoudre certaines énigmes de notre univers sous lumineux. Pourquoi la conscience interfère-t-elle avec la mécanique quantique ? Comment l’intrication quantique est-elle possible ? L’intuition, la télépathie ou encore les synchronicités proposées par Jung.

Car dans cet univers supra-lumineux où rien ne descend en dessous de la vitesse de la lumière, le concept de vitesse n’a plus de sens. Dans cet univers le temps ne s’écoule plus, tout serait dans l’instantanéité. Il n’y a plus de notions de passé, de présent ou de futur.

Le problème de la causalité

Toutefois, si l’on parvient un jour à découvrir une particule supra-lumineuse, cela créerait un problème théorique. En effet, que deviendrait la causalité ? C’est pour cette raison que les physiciens mettent en doute l’existence des tachyons.

Cependant, les calculs entrepris par Régis Dutheil, montrent que dans cet univers super-lumineux, l’ordre augmente en permanence. Or, dans notre univers, il se passe tout le contraire, c’est un fait. Dans notre univers, la causalité représente un principe d’organisation de l’information suivant un mode temporel (un avant, un après). Le temps s’écoule à mesure que l’entropie (désordre) augmente.

L’univers supra-lumineux quant à lui tend à s’ordonner et serait considéré comme un principe d’information maximum. Ces informations à l’état brut pourraient laisser transiter des messages sous forme de signes à l’origine des synchronicités.

Un modèle physique symétrique au nôtre

De plus, l’auteur de la théorie, a tenté d’édifier une théorie de la relativité qui s’appliquerait à des corps ou particules ayant une vitesse supérieure à celle de la lumière. L’analyse mathématique montre qu’il existe une telle possibilité. En effet, il y a seulement deux façons de concevoir la théorie de la relativité restreinte. Une, sous-lumineuse, et une supra-lumineuse. Einstein ayant développé la sous lumineuse sans développer la deuxième possibilité mathématique.

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Cette théorie de la relativité restreinte dans l’univers superlumineux serait en quelque sorte symétrique à la relativité sous-lumineuse. Il faut ainsi considérer l’existence d’un espace-temps supra-lumineux différent du nôtre, mais qui lui est symétrique .

L’univers supra-lumineux serait le reflet de notre propre univers. Il serait comme une sorte de miroir. Cet effet miroir n’est pas sans rappeler un des plus célèbre texte de la littérature hermétique « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Comme nous l’avions signalé, les expériences visant à mettre en évidence des particules supra-lumineuses ont échoué, cela ne veut pas dire que ces particules n’existent pas. En considérant bien les choses, cet échec est logique. En effet, découvrir une particule voyageant à une vitesse supérieure à celle de la lumière, viendrait violer la microcausalité. Or, cette microcausalité est la condition nécessaire à l’existence de notre univers sous lumineux.

Cependant, la réinterprétation des équations de la mécanique quantique à la théorie de Régis Dutheil, l’emmène à penser que les antiparticules, ou du moins certaines d’entre elles, que nous observons de manière furtive dans notre univers, seraient des tachyons ayant réussi à franchir le mur de lumière pour devenir des particules sous lumineuses.

Un conscience faite de matière supra-lumineuse

Tous ces évènements nous emmènent à formuler l’hypothèse suivante. Notre conscience, qui rappelons-le, est une énigme pour notre science, ne serait-elle pas constitué de cette matière supra-lumineuse, d’un champ de matière tachyonique ? Un champ situé au-delà du mur de lumière ?

Suivant cette hypothèse, la conscience de chaque être vivant, abriterait une partie de l’univers superlumineux, avec son champ de matière superlumineuse représentant la conscience véritable.

Cette hypothèse est en corrélation avec les théories de Sir John Eccles, selon laquelle le cerveau n’est pas émetteur de conscience, mais un récepteur. Cela sous-entend bien évidemment des interactions physiques entre le cerveau qui joue un rôle de détecteur appartenant à l’univers sous-lumineux. Et la conscience faite de matière supra-lumineuse qui envoie des informations physiques au cortex.

Que se passe-t-il au seuil de la mort ?

L’orient et l’occident se sont toujours opposés face à la mort. En occident, la mort est un sujet tabou, nous écartons tout ce qui se rapporte à la mort. Mais en orient le rapport avec la mort n’est pas le même.

Dans le livre des morts tibétains, les différentes étapes de la mort y sont décrites. D’après le Bardo Thodol, un bruit strident se fait entendre à l’oreille de l’agonisant quand il meurt (grondement, sifflement). Le défunt se trouve ensuite comme enveloppé d’une lumière grise et brumeuse, il quitte son corps, voit et entend ses parents à son chevet, mais ne peut leur parler. Il constate qu’il a un nouveau corps. Avec ce corps brillant, il peut traverser la matière, se déplacer instantanément.

Ces affirmations ne sont pas sans rappeler les découvertes du Dr Moody. Ce pionnier dans l’étude des expériences de mort imminentes a recensé 11 étapes lors d’une EMI.

1 L’incommunicabilité. 2 L’audition du verdict. 3 La sensation de paix et de calme. 4 Le bruit. 5 Le tunnel obscur. 6 La projection extra-corporelle. 7 Des rencontres. 8 L’être de lumière. 9 Le bilan de la vie. 10 La frontière. 11 – Le retour.

Maintenant, considérons ces différentes étapes comme le passage de la conscience sous-lumineuse à la conscience supralumineuse. Et si l’EMI consiste à franchir ce mur de lumière ?

Conscience supra-lumineuse et expérience de mort imminente (NDE)

1 – L’incommunicabilité qui subvient après une EMI, empêche les expérienceurs de décrire ce qu’ils ont vu, ils n’ont tout simplement pas les mots adéquats pour exprimer leur ressentis.
Selon la théorie de Regis Duteuil, lors de la mort, la conscience bascule complètement dans l’espace supra-lumineux. Or cet espace supra-lumineux possède des propriétés totalement différentes de celles que nous connaissons. On peut facilement concevoir qu’il est difficile d’exprimer verbalement quelque chose d’inconnu.

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2 – L’audition du verdict signifie qu’un patient en état de mort clinique entend et voit les médecins annoncer sa propre mort.
Avec cette théorie, malgré nos organes qui ne fonctionnent plus, nous continuons de percevoir des sensations par la conscience supra-lumineuse, le mourant se retrouve à la source des sensations sans passer par les filtres cérébraux.

3 – La sensation de paix et de calme décrit par les victimes d’EMI s’explique par le fait qu’au moment de la mort, la conscience est débarrassée de tous les influx associés au monde sous lumineux, c’est-à-dire au désordre.
Les nouvelles sensations provenant du monde supra-lumineux, de la conscience totale, de l’ordre de l’information à l’état pur parviennent au mourant. Ces sensations ne peuvent être que positives, car elles émanent de l’univers ou l’ordre augmente constamment.

4 – Il arrive lors d’une EMI qu’un phénomène sonore accompagne l’expérience.
On sait qu’un sujet placé dans une chambre sourde croit quelquefois entendre du bruit qui lui semble intense; comme la sensation, nous l’avons dit, ne fait pas partie de l’espace-temps habituel, mais de l’espace-temps de la conscience, on pourrait dire qu’analogiquement, sur la conscience séparée du corps un phénomène semblable peut exister.

5 – Le tunnel obscur fait partit des étapes vécues par les expérienceurs. Or, certains cosmologistes réputés à l’image de David Elbaz, émettent l’hypothèseque notre univers pourrait se trouver à l’intérieur même d’un trou noir.
Cette idée est reprise dans la théorie de Régis Dutheil qui compare ce tunnel obscur avec la sortie de la conscience de l’univers sous lumineux en passant par ce trou noir pour atteindre l’univers supra lumineux.

6 – La décorporation, ou sortie hors du corps est souvent accompagnée de sens développé, d’une modification de l’espace et du temps.
Au cours de cette phase, la partie lumineuse de la conscience se détache du corps physique. Ce phénomène expliquerait l’impression qu’ont les témoins d’avoir leur conscience habituelle, mais à l’état pur avec les sensations développées qui l’accompagne.

7 – La rencontre avec les proches, ainsi que l’intense lumière racontée par les victimes d’Emi, se traduit par l’arrivée dans ce champ de matière superlumineux.

8 – Pour Régis Dutheil, la matière y serait moins dense, les photons ne sont pas absorbés comme dans notre univers sous lumineux. Ces photons remplissent de manière uniforme l’espace-temps de la conscience ce qui explique cette intense lumière. De plus, ces particules lumineuses transporteraient de l’information. Cette information serait responsable du côté apaisant que cette lumière procure.

9 – La neuvième étape est particulière, car elle est commune à plusieurs traditions religieuses. La vision panoramique de sa propre vie jugée par le défunt.
Il s’agit en fait d’un dialogue entre le moi sous-lumineux du sujet et la conscience totale superlumineuse qui est infiniment plus riche en informations et en connaissances. Comme il n’y a plus de notion de temps dans l’espace superlumineux, cela explique cette sensation de voir sa vie se dérouler en un temps nul.

10 – Cette étape fait référence à une limite infranchissable à ne pas dépasser. Beaucoup de témoignages font mention de cette frontière. Cette limite conduit obligatoirement pour les victimes d’EMI à la onzième étape.

11 – Cette étape décrit le retour à la vie, la réintégration du corps. La théorie de Régis Dutheil l’explique ainsi.
La conscience partielle et sous-lumineuse du défunt cherche au cours de cette expérience à pénétrer dans l’univers superlumineux et à se fondre dans la conscience totale. Vraisemblablement, cette fusion ne peut s’opérer qu’à la suite d’un échange d’informations- puisque le monde superlumineux est le monde de l’information.
Si la quantité d’informations accumulées par la conscience partielle n’est pas suffisante pour la faire adhérer au monde superlumineux, elle est repoussée et tenue de repasser le mur de la lumière, pour regagner le monde sous-lumineux et revenir à la vie.

Une théorie du tout ?

Ces faits sont bien évidemment purement théoriques. Toutefois, si l’on considère la mort comme un phénomène physique, on ne peut que constater l’étrangeté de cette physique. La physique moderne ouvre des horizons étranges sur la nature de la réalité. 
Au niveau des particules, l’univers est totalement différent de celui qui nous est familier à notre échelle. Cette hypothèse part du principe que le monde tel que nous le percevons ne représente qu’une partie d’un tout. 
Ce postulat, rejoint le modèle holographique proposé par Karl Pribram et David Bohm. Cependant, le principal enjeu pour les physiciens du XXIe siècle est de formuler une théorie du tout. Une théorie permettant d’expliquer toutes les interactions dans notre univers. Une théorie permettant d’unifier relativité d’Einstein et mécanique quantique.

Unifier la relativité et la mécanique quantique

Or, une récente étude publiée le 24 mars 2020 dans la revue Journal Of Physics, vient en partie de réconcilier ces deux physiques qui à première vue tout oppose.

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En effet, la plupart des physiciens partent du postulat que la Théorie d’Einstein est un phénomène émergent de la mécanique quantique, faisant de celle-ci la plus fondamentale des deux.

Cependant les deux physiciens à l’origine de cette étude, démontrent mathématiquement que l’inverse est également possible. Le travail de ces deux physiciens, pourrait découler sur une théorie qui engloberait ces deux physiques.

Ainsi, les chercheurs ont montré que la mécanique quantique peut se déduire de la relativité à une condition. Cette condition déplairait fortement à Einstein, car pour cela, il faudrait faire entorse à la relativité restreinte. Et ainsi considérer les équations de Lorentz de manière plus générale. C’est-à-dire décrire les phénomènes en dessous de la vitesse de la lumière, mais également au-dessus de cette vitesse.

« Ici, nous montrons que si nous conservons les termes supraluminiques et prenons au sérieux les mathématiques résultantes de la transformation de Lorentz, alors la notion d’une particule se déplaçant le long d’un seul chemin doit être abandonnée et remplacée par une propagation le long de nombreux chemins, exactement comme dans la théorie quantique. »

C’est l’approche qu’avait apporté le Pr Régis Dutheil dans les années 1990. Ses calculs et ses travaux, ont également montré que la théorie de la relativité n’était pas incompatible avec celle des tachyons. À condition de considérer une double réalité, l’une sous lumineuse, l’autre super-lumineuse.

Dans son livre, la théorie de l’auteur, ne fait que décrire les implications philosophiques de ce modèle mathématique, qui semble en corrélation avec la mécanique quantique. Science Mystérieuse d’après l’ouvrage du Pr Régis Dutheil : L’homme superlumineux

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« L’Homme superlumineux » de Régis et Brigitte Dutheil – Éditions Sand

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La structure de notre conscience et celle de l’univers : une problématique au cœur des préoccupations des physiciens d’aujourd’hui.
Grâce aux nouveaux accélérateurs de particules, les physiciens arrivent à propulser des particules (les tachyons) à une vitesse proche de celle de la lumière (300 000 km par seconde). À ces vitesses extrêmes, les lois qui régissent notre univers n’ont plus cours. Le professeur Régis Dutheil a montré par ses calculs et ses travaux que la théorie de la relativité n’était pas incompatible avec celle des tachyons, à condition de considérer une double réalité, l’une sous-lumineuse, l’autre super-lumineuse. La première est celle de notre monde où le temps va du passé au futur en suivant le rythme des événements.La seconde est celle d’un univers complémentaire et symétrique au nôtre, qu’il a baptisé « espace-temps superlumineux », où la lumière peut se déplacer de 300 000 km/s à l’infini, où tout est instantané.Notre notion de temps n’existe donc plus et l’être superlumineux peut se déplacer d’un bout à l’autre de l’espace. Cet univers n’est constitué que d’informations et de conscience : toutes les informations (passé, présent, futur) et la conscience de toute l’humanité.
C’est une thèse qui rejoint les intuitions de certains philosophes de l’Antiquité et bouleverse les notions mêmes de naissance et de mort.

La conscience

Où allons-nous après la mort ?

Allan Kardec écrit à propos de la pluralité des mondes (Cf. « Le Livre des Esprits » (1857), items 55 à 58 :


« 55. Tous les globes qui circulent dans l’espace sont-ils habités ?

« Oui, et l’homme de la terre est loin d’être, comme il le croit, le premier en intelligence, en bonté et en perfection. Il y a pourtant des hommes qui se croient bien forts, qui s’imaginent que ce petit globe a seul le privilège d’avoir des êtres raisonnables. Orgueil et vanité ! Ils croient que Dieu a créé l’univers pour eux seuls ».

Dieu a peuplé les mondes d’êtres vivants, qui tous concourent au but final de la Providence. Croire les êtres vivants limités au seul point que nous habitons dans l’univers, serait mettre en doute la sagesse de Dieu qui n’a rien fait d’inutile ; il a dû assigner à ces mondes un but plus sérieux que celui de récréer notre vue. Rien d’ailleurs, ni dans la position, ni dans le volume, ni dans la constitution physique de la terre, ne peut raisonnablement faire supposer qu’elle a seule le privilège d’être habitée à l’exclusion de tant de milliers de mondes semblables.

56. La constitution physique des différents globes est-elle la même ?

« Non ; ils ne se ressemblent nullement ».

57. La constitution physique des mondes n’étant pas la même pour tous, s’ensuit-il pour les êtres qui les habitent une organisation différente ?

« Sans doute, comme chez vous les poissons sont faits pour vivre dans l’eau et les oiseaux dans l’air ».

58. Les mondes qui sont le plus éloignés du soleil sont-ils privés de lumière et de chaleur, puisque le soleil ne se montre à eux que sous l’apparence d’une étoile ?

« Croyez-vous donc qu’il n’y ait pas d’autres sources de lumière et de chaleur que le soleil ; et comptez-vous pour rien l’électricité qui, dans certains mondes, joue un rôle qui vous est inconnu, et bien autrement important que sur la terre ? D’ailleurs, il n’est pas dit que tous les êtres soient de la même matière que vous, et avec des organes conformés comme les vôtres ».

Les conditions d’existence des êtres qui habitent les différents mondes doivent être appropriées au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre. Si nous n’avions jamais vu de poissons, nous ne comprendrions pas que des êtres pussent vivre dans l’eau. Il en est ainsi des autres mondes qui renferment sans doute des éléments qui nous sont inconnus. Ne voyons-nous pas, sur la terre, les longues nuits polaires éclairées par l’électricité des aurores boréales ? Y a-t-il rien d’impossible à ce que, dans certains mondes, l’électricité soit plus abondante que sur la terre et y joue un rôle général dont nous ne pouvons comprendre les effets ? Ces mondes peuvent donc renfermer en eux-mêmes les sources de chaleur et de lumière nécessaires à leurs habitants. »

La loi de causalité

C’est un principe fondateur de la science que de postuler que toute cause produit un effet et que, réciproquement, il n’y a pas d’effet sans cause.

Sur ce principe de causalité se fonde la discipline spirite.


Un modèle physique symétrique au nôtre

Cette présentation d’une structure en miroir entre en cohérence avec notre thèse de la projection de la pensée selon laquelle toute pensée dotée d’une force suffisante produit son image diffractée ou réfractée dans l’espace cosmique, conventionnellement nommé « monde spirituel ». La pensée étant conçue comme une simple onde vibratoire à une fréquence au-delà de celle de la lumière.






Conscience supra-lumineuse et expérience de mort imminente

Ces 11 étapes nous apparaissent en harmonie avec les connaissances spirites ou théosophiques. Cet article ne peut évidemment pas les résumer. Nous conseillerons à ce propos les ouvrages de :

Léon Denis « Le problème de l’Être et la destinée » (1905) intégralement reproduit ici ;

Léon Denis « Après la mort » (1889) (cliquez pour télécharger)

Allan Kardec « le livre des Esprits » (1857) (cliquez pour télécharger)

Les tourments de la conscience


Le texte commenté ici dans la présente étude est l’évocation d’un esprit, prénommé Suzanne, le samedi 15 février 2020 dans les conditions exposées au § 3 ci-après. Sur l’enregistrement, il s’agit de la dernière des quatre évocations enregistrée de 49 mn 15 jusqu’à la fin à 1 h 03 mn 43 s.

1 Ce qui fut dit

1 – (49 mn 16 s) L’orienteur : « Je vais confier à Isabelle l’esprit prénommé Suzanne qui est la maman d’Elizabeth. Peux-tu me dire frère, si cet esprit peut venir auprès de nous ? Comment est-il maintenant ? S’il poursuit son évolution ? »

2 – (50 mn 25 s) Le Mentor : « Les conditions s’y prêtent mon frère pour lui permettre son évolution. La grandeur de l’âme se réalise graduellement mais il faut être patient (1). C’est ce qui reste encore à comprendre pour cette sœur sur son chemin d’évolution. Les contraintes de la matière quelles qu’elles soient ne suffisent pas pour permettre de faire de grands pas.
Nous lui proposons toujours d’être patiente, indulgente dans son examen de conscience, car il y a tant de choses à construire dans ce temps infini, tant d’espoirs à réaliser qu’il ne faut guère s’inquiéter d’hier et cela quelque soit la nature des actes ou des incompréhensions que l’on en avait. La voilà ajustée, prête à se communiquer ; laissons-lui ce temps. »

3 – (53 mn 43 s) L’orienteur : « Tu te grandis maintenant pas à pas, tu dois avancer avec patience pour ton évolution. Il ne servira à rien d’aller trop vite et de regretter le passé car seul l’espoir qui te porte pourra te faire avancer, aller plus loin encore. »

4 – (54 mn 48 s) Suzanne : « C’est pourtant honteuse que je me présente ici, tête basse, je ne suis pas bien à l’aise avec ce que je ressens, je ne veux pas qu’on me juge surtout. (2)
Je voudrais bien faire, c’est déjà ce que je me disais avant, j’essayais de bien faire et je me rends compte que je reproduis la même erreur maintenant. On croit bien faire mais c’est pas ça, je ne peux pas dire que j’ai tout raté, je n’ai pas fait que des mauvaises choses, mais si je fais le bilan, c’est pas brillant. (3)
Alors oui, je voudrais rattraper, je voudrais refaire, je voudrais m’excuser mais apparemment ça ne va pas aller aussi vite que je voudrais On me demande de prendre le temps, d’analyser la situation, d’analyser ce que j’ai fait pour ne pas reproduire les mêmes erreurs, j’aurai des excuses à formuler. Ceux qui m’ont fait appeler aujourd’hui comprendront. J’ai été maladroite, je n’ai pas toujours donné le temps qu’il fallait, je n’ai pas toujours les mots tendres. Oui, je voudrais pouvoir rattraper maintenant, tout de suite, j’ai honte.
Personne ne m’accable pourtant, c’est ma propre conscience qui m’accable (4) et je sais qu’il faut en passer par là. Dis-moi quelque chose, réconciliez-moi avec moi-même, j’ai honte. » (5)

5 – (58 mn 00 s) L’orienteur : « Les frères qui t’entourent te disent de regarder plus loin maintenant, de garder l’espoir dans les pas que tu as à réaliser, de ne pas t’inquiéter des actes que tu as faits hier. »

6 – (58 mn 28 s) Suzanne : « Pourtant ça me hante, ça m’empêche de trouver le repos. »

7 – (58 mn 32 s) L’orienteur : « Chacun d’entre nous a sa conscience chargée tu sais ; notre terre est un lieu d’expiation, est un lieu où chacun doit faire des progrès, est un lieu où par la loi de la réincarnation nous revenons régulièrement, parce qu’à chaque fois nous essayons de progresser un peu. » (6)

8 – (59 mn 05 s) Suzanne : « Pourtant je n’ai pas voulu faire souffrir crois-moi, je n’ai pas voulu ça. »

9 – (59 mn 14 s) L’orienteur : « Si nos actes étaient parfaits à chaque fois, nous n’aurions pas besoin de revenir. (6-2) Mais Dieu nous donne cette grâce de pouvoir recommencer encore et encore afin de nous améliorer et nous laisse le temps de progresser, de réfléchir, de comprendre et c’est ainsi que chacun d’entre nous avance. Tu n’as donc pas à t’inquiéter au delà de ce progrès que tu dois réaliser. » (6-3)

10 – (1h 00 mn 04 s) Suzanne : « Je voudrais pouvoir les regarder en face quand ils me rejoindront ; est-ce qu’ils voudront bien me regarder, est-ce qu’ils voudront bien me pardonner, est-ce que j’aurai le courage de les affronter ? Oh oui, j’ai encore tant à faire pour en arriver là, me présenter devant eux sans cette honte, sans cette peine. » (6-4)

11 – (1 h 00 mn 28 s) L’orienteur : « Mais tu y parviendras si tu fais les efforts nécessaires. »

12 – (1 h 00 mn 33 s) Suzanne : « Je le veux, oui, je le veux. »

13 – (1 h 00 mn 36 s) L’orienteur : « Si tu le veux, si tu pries chaque jour, si tu montres l’exemple. » (7)

14 – (1 h 00 mn 43 s)Suzanne : «Il va falloir qu’on me montre comment faire alors, je me montrerai disciplinée. J’apprendrai parce que je les aime tu sais. » (8)

15 – (1 h 01 mn 03 s) L’orienteur : « Alors progresse ; lorsqu’ils viendront tu pourras leur parler, leur montrer le chemin, le chemin que tu as à accomplir, le chemin que eux devront prendre également, tu feras ce que tu n’as pas terminé sur terre. Tu vois, tu as cette chance de continuer à vivre maintenant pour réparer sans cesse. »

16 – (1 h 01 mn 42 s) Suzanne : « Je rends grâce (9) pour ça, je sais la chance que j’aie, et même si venir ici m’a demandé un effort d’humilité, d’acceptation de ce que je suis, je sais que j’ai beaucoup de chance pour refaire et refaire encore. »

17 – (1 h 02 mn 17 s) L’orienteur : « Alors sois courageuse, continue dans tes efforts, regarde droit devant toi avec indulgence, avec amour, écoute les conseils qui te sont donnés et tu verras le chemin lumineux qui s’ouvrira à toi. »

18 – (1 h 02 mn 43 s) Suzanne : « J’ai confiance, je vais suivre les conseils qu’on me donne avec confiance. Je remercie les personnes qui m’ont permis de venir ici et les frères qui me tendent la main. Je vais donc y aller maintenant. »

19 – (1 h 03 mn 14 s) L’orienteur : « Je te dis au revoir. »

20 – (1 h 03 mn 24 s) Suzanne : « Au revoir et merci à tous. »

21 – (1 h 03 43 s) FIN.

2Comment cette « discussion »
s’est-elle réalisée ?

La présente relation expose la situation réelle d’une personne décédée qui a été autorisée à communiquer et qui a aussi bien voulu répondre à l’invitation formulée par le groupe spirite du « Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec » (CESLAK) le samedi 15 février 2020. Celui-ci a la condescendance de publier l’enregistrement audio de sa réunion et le texte afférent. Il s’agit d’un véritable témoignage.

L’entretien avec ces quatre esprits se nomme une « évocation ». Allan Kardec écrit à ce sujet dans « Le livre des Esprits » (1857), introduction à l’étude de la doctrine spirite, § 30 :

« Les Esprits se manifestent spontanément ou sur évocation. On peut évoquer tous les Esprits : ceux qui ont animé des hommes obscurs, comme ceux des personnages les plus illustres, quelle que soit l’époque à laquelle ils ont vécu ; ceux de nos parents, de nos amis ou de nos ennemis, et en obtenir, par des communications écrites ou verbales, des conseils, des renseignements sur leur situation d’outre-tombe, sur leurs pensées à notre égard, ainsi que les révélations qu’il leur est permis de nous faire ».

Comment cela s’organise-t-il ? Tout d’abord, les participants à une telle réunion doivent être des spirites aguerris, formés, expérimentés et dotés d’une moralité, d’une hygiène de vie exemplaire les mettant à l’abri de facéties du bas astral.

Ensuite, le monde spirituel obéit à des lois dont on ne s’affranchit pas. Les participants se doivent de se préparer spirituellement à cette rencontre et demander au Divin, aux Autorités spirituelles, l’autorisation de procéder à cette évocation.

Enfin, le jour venu, la réunion spirite se tient sur le plan spirituel, d’une part, et sur le plan matériel, d’autre part. Au niveau spirituel, un Esprit supérieur expérimenté, d’une grande sagesse, organise et dirige le dispositif. Ce Mentor préside à l’intégralité de cette activité, depuis sa préparation jusque dans les prolongements qui peuvent suivre la fin de la réunion. C’est lui qui entre en relation avec celui qui exerce la fonction d’Orienteur dans le groupe des humains incarnés. Au niveau terrestre, l’activité se déroule dans le lieu habituel des rencontres spirites. Le groupe humain est composé de plusieurs personnes dont deux exercent la fonction de médium psychophone (ou à incorporation) (1). Dans le cadre de cette fonction, celles-ci prêtent leur voix, l’une à l’Esprit évoqué, l’autre au Mentor. Une autre exerce la fonction d’Orienteur, laquelle consiste à animer l’échange avec l’Esprit incorporé par le médium, à « orienter » la discussion pour qu’elle puisse servir à cet Esprit de conseil utile, d’exhortation.

L’évocation se déroule en deux phases. Dans une première, le Mentor et l’Orienteur s’entretiennent de la situation de l’Esprit qui est invité à s’exprimer. Outre la situation personnelle de chacun, c’est un véritable enseignement qui est donné. Peu de groupes spirites parviennent à une telle connivence avec le Mentor. Ce document est donc exceptionnel. La seconde phase est celle d’entretien avec l’Esprit évoqué.

On peut déplorer la brièveté de ces échanges. Celle-ci se justifie par la capacité humaine limitée d’entretenir une relation médiumnique d’un tel niveau.

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1 Pour en savoir plus sur ce type de médium, Cf. « Le Livre des médiums » (1861), Allan Kardec, Chap. 15.

3 – Commentaires

(1) §2 :
Sur la patience ou l’impatience, voir nos commentaires sur « L’impatience »
Sur l’âme, voir notre article « L’âme ou la quête de la bonne clef »

(2) § 4 : Suzanne refuse d’être jugée. Sa conscience lui pèse et c’est bien la notion de « jugement » qui s’impose à elle.

(3) § 4 : C’est la situation de ce qui sont « tièdes » pour laquelle la bible est d’une extrême sévérité :
« 16. Mais tu n’es ni bouillant ni froid, tu es tiède, de sorte que je vais te vomir de ma bouche ! » (Apocalypse 3:16) 

(4) § 4 : Conscience :

En soutenant «  C’est ma propre conscience qui m’accable », l’Esprit Suzanne exerce une réflexion sur elle.

Sur la conscience, voir notre article : La conscience est-elle une bastille à prendre ?

(5) § 4 :

a) En considérant que c’est sa propre conscience qui l’accable, Suzanne s’affranchit déjà elle-même de toutes ses chaines. Cette « prise de conscience », ce jugement intérieur, la libère. Savoir ce qui accable, produit un effet libérateur efficient pour se dégager des idées préconçues, des illusions, des préjugés et, surtout, des fausses croyances.
Il est possible (mais non certain) que Suzanne eut des acceptions de la mort (qui n’en a pas y compris chez les étudiants en spiritisme ? – Nota : ceci est distinct de la notion de « finitude » selon laquelle l’être humain considère qu’il a la mort en lui en chaque instant comme le soutiennent Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre).
Songer à la mort est une chose, en avoir l’expérience en est une autre. Durant l’existence, la mort est un événement que l’on sait inexorable mais que l’on conçoit d’autant plus comme étant hypothétique que l’on manque d’expérience de la vie. La jeunesse donne un sentiment d’éternité, l’âge mûr veut croire à la durée, l’âge avancé tergiverse. Les cultures occidentales, renforcées par les dogmes des religions monothéistes, maquillent la réalité de la mort sous des abords effrayants. Puis, comme pour Suzanne, sonne l’heure de la confrontation avec la vérité.

b) Cette « prise de conscience » la libère même si elle n’en a pas la conviction puisqu’elle s’écrie : « réconciliez-moi avec moi-même, j’ai honte. » Ainsi, le processus est-il « auto-libérateur ». Au demeurant, ceci abonde dans le sens de l’absence de « jugement dernier » du catéchisme chrétien (voir nos commentaires détaillés dans notre article La conscience est-elle une bastille à prendre ?).


c) La « prise de conscience » doit déboucher sur une action pour être définitivement libératrice. Sinon, elle devient pesante au point d’affliger plus encore. Mais agir est-il possible pour Suzanne ?
Freud soutient que nous pouvons être conscients d’agir en ignorant les causes qui nous font agir. Provocateur, Spinoza, se moque du libre arbitre en comparant l’humain à une pierre à qui, dans sa chute, on prêterait la conscience qu’elle tombe. Déclarerait-elle alors qu’elle est libre de tomber parce qu’elle en est consciente et parce qu’elle le veut ? Suzanne demande l’aide de l’Orienteur : «Dis-moi quelque chose » et celle d’autres personnes (est-ce le groupe spirite ? Sa famille et ses amis ?) : « réconciliez-moi avec moi-même ».

Le drame de Suzanne est que la source de son malheur est dans sa lucidité. Tant qu’elle est torturée par ce que son regard lucide lui révèle, elle lui est impossible de s’en dégager. Une intervention d’un tiers compatissant lui est donc nécessaire. L’Orienteur l’invite à diriger son regard sur le champ des possibles que lui offre l’avenir plutôt que sur son passé (Cf. § 5). C’est astucieux puisque le passé révolu est immuable tandis que l’avenir est source d’espoir par son offre de possibilités et seul, l’espoir, peut briser son malheur.

(6) § 7 : Voir au sujet de la réincarnation nos articles : La loi de réincarnation ; La théorie de la réincarnation


(6-2) § 9 Sur l’imperfection des actes :

La perfection ou l’imperfection des actes renvoie à la notion de jugement de ce qui est parfait ou imparfait mais aussi à la notion de bien ou de mal.

Qu’est-ce que la perfection ? Est-ce atteindre la plus grande des valeurs possibles ? Ce qui est possible est donc relatif (approche axiologique), jamais absolu (approche ontologique).

Le jugement de valeur est, plus que tout autre, soumis à l’arbitraire de la personne qui juge.

Voici un exemple de jugement de valeur : Nous pensons que la perfection et l’imperfection (tout comme le bien et le mal) n’existent pas. Plus précisément, ces notions sont axiologiques, jamais ontologiques.


(6-3) § 9 : Un Dieu (à l’image de l’homme, anthropologique) condescend-t-il à accorder quelques faveurs (voir les notions de « salut » et de « justification ») ou bien existe-t-il un processus objectif ayant pour effet «  de pouvoir recommencer encore et encore afin de nous améliorer et nous laisse le temps de progresser, de réfléchir, de comprendre » ?


(6-4) § 10 La Honte :

La honte est le produit de la culture de Suzanne. La honte, dit Sartre, c’est reconnaître que je suis comme autrui me voit (Cf. J-P. Sartre, « L’être et le néant » (1943), éd. Gallimard, coll. « Tel », 1976). Nous pensons devoir nuancer cette approche : Il n’y a de honte que dans ce que l’on croit percevoir de soi dans le regard des autres.

Cette honte génère la culpabilité et la culpabilité est inhibante. Il est manifeste ici que la culpabilité inhibe Suzanne.

Hélas, la posture de l’Orienteur est culpabilisante. En effet, il moralise Suzanne : « Si tu le veux, si tu pries chaque jour, si tu montres l’exemple. » (Cf. § 13). Si tu fais ceci, si tu fais cela, si…, si … C’est une suite de conditions à remplir pour devenir gentil (ou un « exemple ») sinon on est vilain. « Fais pas çi, fais pas ça ... » est la base de l’éducation culpabilisante.

Selon nous, l’Orienteur NE DOIT PAS JUGER.


(7) § 13 – Le commentaire de l’Orienteur nous semble en deçà que ce qu’il eut été pertinent de lui dire. Rappelons que le Mentor introduit la situation de Suzanne en invoquant la nécessité des vertus de patience, d’indulgence envers soi-même.


(8) § 14 : La demande d’apprendre à prier :

La question peut surprendre de la part d’une personne qui, manifestement, pratique le jargon ecclésial (Cf § 16 et sa note afférente en bas de page) Cette demande d’apprendre comment prier trouve écho dans deux évangiles où les compagnons de route de Yéshoua (tardivement qualifiés d’apôtres) lui posent la question dans des termes semblables : Luc 11 : 1 et Matthieu 6:9-13. Des deux évangiles présentent quelques différences.

Bien que les textes évangéliques précités ne puissent pas être pris a mot près compte tenu de leur historique, retenons toutefois leurs orientations générales.

a) Yéshoua, alias Jésus, ne prie pas en public, ni dans un lieu spécifique, mais dans un endroit où nul ne peut l’entendre (Cf. Luc 11 : 1) ;

b) Yéshoua, alias Jésus, recommande de prier de manière discrète (à l’écart dans une pièce isolée), non ostentatoire (debout et en public) ;

c) Yéshoua recommande de ne pas répéter sans fin les mêmes choses.

Léon Denis écrit (« Le problème de l’Être et de la destinée » (1905), Chap. X « la mort » ; Cf. Notre article sur le site rencontres spirites) : « Les prières inspirées par le cœur, dites avec chaleur et conviction, les prières improvisées surtout, sont salutaires, bienfaisantes pour l’esprit qui a quitté la vie corporelle. Par contre, les oraisons vagues, puériles, des Églises, restent souvent sans effet. Prononcées machinalement, elles n’acquièrent pas cette puissance vibratoire qui fait de la pensée à la fois une force pénétrante et une lumière. »


(9) § 16 : Si le terme « grâce » se trouve dans de nombreux versets bibliques, s’il est typique de la logorrhée paulinienne (par exemples : 2 Co 12:7-8 ; Ga 5:22-23), en revanche, l’expression jargonnante « Rendre grâce » est typiquement ecclésiastique et catholique pour signifier « remercier ». Plus précisément, elle constitue les premiers mots de la « préface » eucharistique. Hors la liturgie catholique, l’expression est quasi incompréhensible pour les autres expressions chrétiennes.

On relèvera que l’Orienteur utilise le terme « grâce » à proximité de celui de « Dieu » (Cf § 9), ce qui produit un environnement sémantique captieux. Certains spirites commettent en toute naïveté et de bonne foi des emprunts inadéquats de termes tels que, par exemple, « amen », « alleluia » dans l’ignorance de leurs signifiants. Ces deux mots d’origine hébraïque n’ont de sens que dans une acception strictement liturgique et déclamatoire : « amen » pour signifier l’approbation servile, « alleluia » pour glorifier emphatiquement le « seigneur ». Or, comme l’a martelé Allan Kardec et ses successeurs, le spiritisme ne préside aucun culte ! Il n’a ni gourou, ni seigneur ! En tant que science, il invite à étudier et comprendre ! C’est tout le contraire d’une liturgie ! Tout le contraire que d’encourager la servilité !

Si, philosophiquement, le spiritisme se conforme aux enseignements de Yéshoua, il ne peut soutenir les dogmes aberrants des religions chrétiennes. Pour nous limiter à quelques exemples seulement :

a) La sainteté de l’église catholique (source : Vatican, Catéchisme, Le Credo) ;

Le concept de sainteté se fonde sur le principe de la succession apostolique (Dieu ⇒ l’apôtre Pierre ⇒ le Chef de l’Église) comme très exactement la Isnad dans l’islam (Allah ⇒ Mahomet ⇒ Imam).

Le christianisme est la seule religion ayant fondé un État. L’islam ne va pas si loin avec sa notion d’Oumma (peuple, nation, communauté des musulmans).

b) L’infaillibilité pontificale (source : Concile du 8 décembre 1869 au 20 octobre 1870, dit Vatican I)

Le texte « Pastor Æternus » en son chapitre 4 précise que l’infaillibilité du pape est « un dogme révélé par Dieu » (sic). De ce fait ce dogme est définitif ne pourra jamais être réformé. Ce texte est comparable en tous points avec la définition du Saint prophète (Ali, frère de Mahomet) pour les sunnites et les chiites, à savoir : « Ali est avec la vérité et la vérité est avec Ali. La vérité tourne autour de lui partout où il est ».

Et le texte se termine par la menace de terribles sanctions, c’est-à-dire une véritable fatwa : « Si quelqu’un, ce qu’à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition, qu’il soit anathème. »

Le pape est un Chef d’État (le Vatican est un État indépendant) doté de l’infaillibilité. Ces attributions sont comparables à celles de :

– l’Empereur du Japon qui cumule les attributions de Chet d’État et de chef de la religion d’État Shintoïste ;

– le roi du Maroc, Chef d’État et Commandeur des croyants (Cf. préambule de la Constitution marocaine du 1er juillet 2011) ;

c) Le magistère de l’Église :

L’Église a le pouvoir absolu par délégation de Dieu pour interpréter les Écritures (source : Vatican, Catéchisme, n° 84 à 95). « 100 La charge d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu a été confiée au seul Magistère de l’Église, au Pape et aux évêques en communion avec lui. » (source : Vatican, Catéchisme, n° 100) ;

Ces prérogatives sont comparables à celles de Grand mufti dans l’islam sunnite.

d) Le « pouvoir des clefs » : « 982 Il n’y a aucune faute, aussi grave soit-elle, que la Sainte Église ne puisse remettre. » (source : Vatican, Catéchisme, n° 982) ;

e) Le « jugement particulier » : « 1022 Chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ, soit à travers une purification, soit pour se damner immédiatement pour toujours. » (source : Vatican, Catéchisme, n° 1022) ;

f) Le purgatoire : « 1030 Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur salut éternel, souffrent après leur mort une purification, afin d’obtenir la sainteté nécessaires pour entrer dans la joie du ciel. ». (source : Vatican, Catéchisme, n° 1030 ) ;

g) La résurrection à la fin des temps : « 1015 … nous croyons en la résurrection de la chair, achèvement de la création et de la rédemption de la chair. » (source : Vatican, Catéchisme, n° 1015).

Le spiritisme ne peut pas être qualifié de « chrétien ». Le qualificatif de « chrétien » est très mal compris. La doxa est fausse. Être chrétien ne signifie pas se conformer aux enseignements de Yéshoua mais aux dogmes du christianisme tels que prescrits par Saul de Tarse et déclinés en dogmes autoritaires par les églises. Yéshoua, alias Jésus, ne s’est jamais qualifié de « chrétien » et ce concept au succès historique que l’on sait n’est qu’une invention de Saul de Tarse, alias saint Paul. Il fut une couverture utilisée par Allan Kardec pour échapper à la dictature de Napoléon III, soutenue par le Vatican, bras armé du christianisme. Les brésiliens firent de même lors de la dictature militaire à partir de 1964 jusqu’en 1984 pour sauver leur vie et celle de leurs proches.

La conscience est-elle une bastille à prendre ?


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Jean-Jacques Rousseau déclare que tout homme, de manière immédiate, entend parler en lui la voix de sa conscience. Une illustration nous est donnée notamment dans l’évocation d’un esprit (Voir notre article : « les tourments de la conscience »). Cette voix intime est, selon cet éminent littérateur, « juge infaillible du bien et du mal » (Émile ou De l’éducation, livre IV : « Profession de foi du vicaire savoyard », 1762). Reste à savoir qui est cette « chose » qui juge. Cette « chose », le spiritisme ne sait pas la définir. Mais qui le peut complètement ?

Les présentes notes relèvent plus de l’essai (1) que de l’étude car elles passent à l’alambic de notre subjectivité quelques brassées de texte pour en condenser quelques gouttes d’extraits et tenter d’en dire l’exhalaison.

A prime abord, la conscience nous semble être claquemurée sans trop savoir par qui, par quoi et où (§ 1). Puis, elle nous semble apte à se libérer, fût-ce au prix de quelques contorsions (§ 2).

Tout lecteur sera bienvenu d’apporter ses critiques, ses commentaires voire son témoignage.

Sur la conscience, voir aussi nos articles :

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1 De quelle bastille s’agit-il ?

Contrairement à René Descartes qui définit la conscience comme une chose, Emmanuel Kant la présente comme une activité, ce qui nous convainc davantage. Abonde dans cette direction, Léon Denis qui écrit dans « Le problème de l’Être et la destinée » (1905 et 1922), Chapitre XXI. – « La conscience, le sens intime » :

« La conscience est le centre de la personnalité, centre permanent, indestructible, qui persiste et se maintient à travers toutes les transformations de l’individu. La conscience est non seulement la faculté de percevoir, mais encore le sentiment que nous avons de vivre, d’agir, de penser, de vouloir. Elle est une et indivisible. La pluralité de ses états ne prouve rien contre cette unité. Ces états sont successifs, comme les perceptions qui s’y rattachent, et non simultanés. »

La conscience est une fonction nécessaire de la pensée mais ne me donne pas la connaissance de ce je que je suis. Elle se limite selon nous à permettre à l’homme de répondre de ce qu’il est en lui procurant la possibilité de penser le monde et de se penser lui-même (conscience dite réflexive). Parce qu’elle permet la pensée, la conscience est ce qui permet le questionnement. Cette activité lui donne sa dignité (conscience comme sens moral). Mais cette dignité a un prix, celui de devoir répondre de ses actes et de les assumer.

La conscience est l’organisation psychique qui permet d’avoir connaissance de ses états, de la valeur morale de ses actes, de se sentir exister, de comprendre l’instant présent. Constitue l’éveil de la conscience, indépendamment de toute acception théologique (2), la disposition d’appréhender les mérites du monde spirituel. C’est le discernement, dit-on. Comment expliquer cette disposition du mental ?

Nous suggérons d’abord l’approche un tantinet philosophique suivante : Vient un temps où nous ressentons que nous ne sommes pas notre corps, ni nos émotions, ni nos désirs, mais que nous traversons des expériences apparemment « malgré nous » et nous nous demandons pourquoi. Nous pressentons qu’il y a un sens à tout cela. La vie nous pousse à l’action. Sous l’inspiration de nos croyances, nous cherchons à accomplir l’action juste. Vient un autre temps où nous demandons quelle est cette « nature supérieure » qui vient juger ce que nous pensons, qui vient penser que nous pensons. Il s’agit d’une connaissance intuitive. Est-ce cela la conscience ? (3)

Voici un cas pratique pour exercer sa conscience : L’âme. Nous n’avons pas une âme. Nous sommes l’âme. Mais à vrai dire, l’âme est le matricule du prisonnier de la cellule de chair. Notre vraie identité est Esprit.

Pourquoi pas tourner notre attention sur une approche scientifique ? Préalablement, il est utile de rappeler que, d’une part, l’aspect solide de la matière vient de la force électromagnétique qui s’exerce entre le noyau et ses électrons et que, d’autre part, qu’en dessous de la longueur de Plank, la matière n’est constituée que de vide empli d’énergie étant rappelé que le vide est un environnement qui semble inerte jusqu’à 10-12 cm mais qui est toujours instable et vibre notoirement à partir de 10-23 cm (4).

Ceci étant rappelé, si la conscience peut inter-agir avec la matière, c’est qu’elle est elle-même une énergie ondulatoire (comme le son ou la lumière). Pour notre part, nous n’osons pas aller jusqu’à qualifier cette onde (5). John Carew Eccles (prix Nobel de médecine 1963) démontre que la conscience est un champ de particules supra lumineuses (tachyons) qui établit un lien entre la projection holographique de l’univers fondamental et le périsprit (qu’il nomme « cortex »). Cette explication est cohérente avec le savoir spirite.

Nikola Tesla soutint de son vivant (cf. « PBS: Tesla – Master of Lightning: A Machine to End War ») :

« Pour moi, l’univers est simplement une grande machine qui n’a jamais vu le jour et ne finira jamais » et « ce que nous appelons « âme » ou « esprit » n’est rien de plus que la somme des fonctionnements du corps. Lorsque ce fonctionnement cesse, l’« âme » ou l’« esprit » cesse également. »

Nikola Tesla aurait soutenu une tout autre approche post mortem, en rupture avec la précédente citation. Par voie médiumnique par Mme Geneviève Delpech (Cf. « Au-delà de l’impossible », Didier Van Cauwelaert, 2016, Ed. Plon), il aurait soutenu :

« La conscience est un phénomène non localisé. Elle est aussi vieille que l’univers physique. Vivant, l’être humain a sa conscience dans la structure des microtubules de son cerveau, fournissant un lien entre ce cerveau et l’âme. »

Osons le dire : Si l’Esprit matérialisé est l’âme, il nous semble cohérent qu’elle ait un lien indéfectible avec la structure atomique de la matière. L’âme présente de grandes analogies avec la structure moléculaire de la matière. Comme elle, elle est constituée d’un noyau intangible, « immortel », composé de particules positives (6) et de particules neutres (7) entourées d’un nuage de moustiques de charge négative (8). L’ensemble des charges positives et négatives s’équilibrent et donnent à cet atome un rayonnement spécifique. Dans cette acception, la conscience est parfaitement analogique avec une énergie atomique. L’assertion de Nikola Tesla à propos des microtubules entre en cohérence avec notre postulat étant précisé que l’étude de leur rôle sur maintien de la forme tridimensionnelle des cellules pourrait nous apporter d’utiles précisions. L’éminent Nikola Tesla découvrit les ondes scalaires. Bien évidemment, il reste à mettre à jour la manière dont l’information voyage dans l’influx nerveux sinon dans les microtubules. Osons prolonger le raisonnement de l’infiniment petit à l’infiniment grand avec l’application des lois mathématiques désormais connues d’Henri Poincarré et d’Albert Einstein sur l’énergie des masses dont la célébrissime équation E = mc2 n’est qu’un pan (9). Quand à prolonger le raisonnement sur les tachyons, pourquoi pas affronter les difficultés du paradoxe ?

Avec cohérence, nous pouvons donc poser la question suivante.

2 La révolution est-elle une pirouette dans son lit ?

Nous n’évoquons pas ici la révolution politique, qui est la prise de risque par de naïfs rêveurs pour le profit de gens avisés et prudents pas plus que la rotation sur un axe mais celle copernicienne, à savoir celle du renversement des représentations, seule révolution que l’on puisse faire sans risques au fond de son lit, berceau des rêveurs.

Porter une appréciation sur l’accablement que produit l’instance de jugement qu’est sa conscience, n’est possible qu’en prenant une certaine distance d’avec cette autorité de jugement. Cette distanciation que l’on nomme « prise de conscience » ou discernement est la prise d’assaut de cette autorité intérieure. Elle libère. La forteresse de son Moi tombe comme la célèbre bastille. « Savoir ce qui accable », produit en effet un effet libérateur efficient pour se dégager des idées préconçues, des illusions, des préjugés et, surtout, des fausses croyances.

Parlons de la mort pour recentrer le sujet sur le spiritisme. Il est banal d’en avoir quelques acceptions (10). Nous écartons ici la notion de « finitude » (11) selon laquelle l’être humain considère qu’il a la mort en lui en chaque instant comme le soutiennent Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre. Mais avoir des idées sur la mort, y songer est une chose, en avoir l’expérience en est une autre. Durant l’existence, la mort est un événement que l’on sait inexorable mais que l’on conçoit d’autant plus comme étant hypothétique que l’on manque d’expérience de la vie. La jeunesse donne un sentiment d’éternité, l’âge mûr veut croire à la durée, l’âge avancé tergiverse. Les cultures occidentales, renforcées par les dogmes des religions monothéistes, maquillent la réalité de la mort sous des abords effrayants. Puis, sonne l’heure de la confrontation avec la vérité.

La « prise de conscience » doit déboucher sur une action pour être définitivement libératrice. Sinon, elle devient pesante au point d’affliger plus encore. Mais agir est-il possible ? Freud soutient que nous pouvons être conscients d’agir en ignorant les causes qui nous font agir. Distanciation nécessaire, avons dit précédemment.

Provocateur, Baruch Spinoza, se moque du libre arbitre en comparant l’humain à une pierre à qui, dans sa chute, on prêterait la conscience qu’elle tombe. Déclarerait-elle alors qu’elle est libre de tomber parce qu’elle en est consciente et parce qu’elle le veut ? Distanciation nécessaire, répéterons-nous. Dès lors que la pierre a conscience de tomber dans sa chute, son esprit est déjà libre. Dès lors que d’aucun a compris qu’une pandémie est entrain de ravager une part de l’humanité, il a renversé sa représentation de la peur. Dût-il ne plus jamais se lever de son lit, ce n’est plus l’âme tremblante qu’il affrontera la suite. Libre en conscience sera l’Esprit.

Sans dénaturer la pensée de l’action comme le firent les nazis, écoutons Friedrich Nietzsche (12) :

« Le sujet (ou pour parler plus populairement, l’âme) a peut-être été jusqu’à présent le meilleur article de foi qui soit au monde, parce qu’il permet à la grande majorité des mortels, aux faibles et aux opprimés de toutes sortes de se tromper eux-mêmes par ce mensonge sublime qui interprète la faiblesse comme liberté, son être-ainsi comme mérite. »

Nul n’en disconviendra, le drame de la pierre tombante est la conscience de sa chute. Celui de la pierre tombale est de ne plus bouger. Le tétraplégique, le souffrant dans le coma torturent d’autant plus nos consciences que nous les pensons comprendre leur état. Le souffrant d’une maladie neurodégénérative détruisant les neurones (dite maladie d’Alzheimer) rassure sur son sort en ce qu’il perd le contrôle de son environnement de de la réalité. Lucidité, tel est l’avatar (13) douloureux de la conscience. La lucidité regarde la conscience d’un regard fixe et pénétrant. Un regard à fendre la pierre, celle des murailles de la citadelle du Moi. De ses décombres, suit une sidération. Les cabrioles et galipettes spirituelles finissent inexorablement par une forme de sidération : le renversement des représentations était donc si facile ! Tout était là, trop accessible, trop simple. En « vidant son sac » en est tombé la conscience comme … une pierre.

L’action révolutionnaire, c’est avec la légèreté obstinée d’un papillon, butiner les fleurs spirituelles qui éclosent du côté de chez nous, dans notre propre champ de conscience.

(A vous d’écrire la suite …)

__________________

1 Essai : Ouvrage dont le sujet, sans viser à l’exhaustivité, est traité par approches successives, et généralement selon des méthodes ou des points de vue mis à l’épreuve à cette occasion.

2 Le védisme, le bouddhisme sont ici très riches d’enseignements.

3 Pour mieux jouer les philosophes, il faut toujours terminer son exposé sous forme interrogative car un sage est toujours modeste. Même les titres de ce texte s’y essaient (Souriez, merci!)

4 Nota : par convention d’écriture en mathématiques, la mise en puissance d’un facteur (ou exposant) négatif indique le nombre de zéros après la virgule : soit par exemple 10-12 cm = 0,000 000 000 000 1 cm.

5 Par exemple : périodicité (monochromatique, unidimensionnelle, etc), sens (longitudinal, transversal, ..), fréquence.

6 Ce sont les protons, lesquels ont une masse.

7 Ce sont les neutrons.

8 Ce sont les électrons, infiniment petits, sans aucune masse.

9 Notre sentiment de justice nous pousse à préciser que la célèbre équation de la relativité cultive l’oubli de ses découvreurs. Elle apparaît en effet en 1900 sous la plume du mathématicien et physicien français Henri Poincaré dans son article « La théorie de Lorentz et le principe de l’action et de la réaction » où il développe certains principes de déformation de l’espace-temps qu’il appelle relativité, puis en 1903 dans la thèse peu médiatisée d’Olinto de Pretto. Elle n’apparaît que quelques années plus tard, en 1905, avec la publication en 1905 sur la relativité restreinte par Albert Einstein. C’est ce dernier article qui la rendra célèbre, du moins pour le grand public puisque le monde scientifique y travaillait cinq années auparavant. Et il y travaille toujours, notamment, avec les mathématiques quantiques.

10 Acception : Modalité sémantique d’un mot suivant ses conditions d’emploi ou d’interprétation, par exemple, au sens figuré, au sens allégorique, au sens propre.

11 A ne pas confondre avec celui de « complétude » qui consiste à expérimenter diverses formes d’existences.

12 Nietzsche, « La généalogie de la morale » (1887), éd. Folio essais, chapitre « Bon et méchant, bon et mauvais », partie 13, pp. 44-47.

13 Avatar : Dans la religion hindouiste, un avatar est chacune des incarnations du dieu Vishnou. Par suite, est appelé avatar tout changement, transformation ou métamorphose d’une personne ou d’une chose qui en a déjà subi d’autres.

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L’âme ou la quête de la bonne clef


Toutes les religions, toutes les philosophies ont disserté depuis l’aube de l’humanité sur l’âme humaine. Le spiritisme a apporté la démonstration de l’existence et de la survivance de l’âme après la mort. Disons-le franchement, si le spiritisme brille par son apport à la connaissance de l’humanité, il n’a pas encore complètement posé de définition de l’âme. Nous tentons sans prétention de présenter ici une contribution au spiritisme, conforme à la science du XXIème siècle, fondée sur notre propre herméneutique de la littérature spirite, théosophique et philosophique. Tout lecteur est autorisé à critiquer cet essai d’explication car le spiritisme est une démarche scientifique. Partant, elle est adaptative selon l’évolution des savoirs.
Bernard de la Piouse

La recherche

Alice Bailey écrit en 19271 :

  • « L’âme a toujours été l’objet de discussions, de débats et d’essais de définition. Au cours des temps et encore maintenant, elle a été et est d’un intérêt intellectuel très grand et le thème de toutes les religions et de toutes les philosophies. De cela seul nous pourrions sans doute déduire qu’il est possible que l’âme soit un fait réel, car un témoignage plusieurs fois millénaire doit être basé sur quelque réalité. Si on élimine toutes les conclusions basées sur des visions et des expériences d’hystériques, de névrosés et de cas pathologiques, il reste encore des témoignages et des déductions de penseurs, de philosophes et de savants réputés et sains d’esprit qui ne peuvent être ignorés et qui méritent d’être reconnus par l’humanité. »

Gabriel Delanne écrit en 18962 :

  • « Le Spiritisme est une science qui a pour objet la démonstration expérimentale de l’existence de l’âme et de son immortalité au moyen de communications avec ceux qu’on a improprement appelé les morts. »

Louis Gastin écrit en 1923 dans la Revue Spirite (3) :

  • « Le spiritisme, s’il réalisait pleinement les vues de son fondateur, s’il assurait sa totale expansion dans tous les domaines où l’esprit se manifeste, devrait être, en propre, la science de l’Esprit et sa philosophie, donc aussi, la science de l’âme, qui n’est que l’esprit incarné. »

Que peut-on constater ?

Depuis 26 siècles au moins, l’humanité a pensé et discuté l’âme

Par nécessité, nous synthétisons et résumons mais que nul ne croit que nos ancêtres n’aient pas approfondi ce qui suit :

  • 30 siècles avant notre ère, en Égypte, l’âme était considérée comme un rayon divin agissant au moyen d’un composé particulier ressemblant à un fluide.
  • 6 siècles avant notre ère, en Chine, Lao-tse enseignait que l’âme spirituelle est unie à l’âme vitale semi-matérielle, et qu’à elles deux, elles animent le corps physique.
  • 6 siècles avant notre ère, les Hindous enseignent que l’âme humaine est une partie d’un Principe immuable, l’Âme du Monde, l’Anima Mundi, l’Ether pénétrant tout (Akasha) de l’espace. Cet éther est simplement le conducteur de certaines catégories d’énergie ; c’est l’intermédiaire entre l’esprit essentiel et la matière tangible.
  • 6 siècles avant notre ère, en Mésopotamie, le Juifs la considéraient comme le principe vital.
  • Entre 6 et 4 siècles avant notre ère, les philosophes grecs et romains pensaient que l’âme (avec toutes les facultés mentales) pouvait se séparer du corps, tandis que les Romains considéraient l’âme comme ayant une triple nature, une âme spirituelle, une âme intellectuelle, ou mental, et un corps vital. « Les stoïciens trouvèrent une nouvelle façon de désigner le principe animateur ou théorie des processus vitaux, à savoir pneuma (…). Avec l’emploi de ce terme commença la trichotomie de la personnalité humaine en corps, âme (psyché) et esprit (pneuma) qui prit une part importante dans les spéculations des théologiens. Le concept de l’âme ou psyché (…) se différencia en deux concepts (…) d’une part la force vitale des physiologistes, et d’autre part l’esprit ou âme immatérielle de l’homme. »(4).
  • 6 siècles avant notre ère, Pythagore, s’échina pour rapprocher les philosophies orientale et occidentale, enseignait la même chose.
  • 5 siècles avant notre ère, Platon pensait que l’âme est composée de trois parties. L’une immortelle ou rationnelle, vient de Dieu ; une autre, mortelle animale ou sensible, est le siège des appétits et des sensations relatifs au corps ; et une troisième partie, volonté ou esprit, entre les deux premières rend possible leur interaction et permet à la raison de vaincre le désir.

Léon Denis, qui décrit en 1889 l’ensemble de ces croyances, précise en liminaire (5) :

  • « Les sages de l’Orient et de la Grèce ne dédaignaient pas d’observer la nature extérieure, mais c’est surtout dans l’étude de l’âme, de ses puissances intimes, qu’ils découvraient les principes éternels. L’âme était pour eux comme un livre, où s’inscrivent en caractères mystérieux toutes les réalités et toutes les lois. »

Les faiblesses de la langue française

Aucun théologien ignore que le terme « âme » n’existe pas dans la bible, il est une traduction imbécile du mot hébreu « Nèfèsh » [nèphèsh] qui signifie la personne elle-même, son besoin de nourriture, le sang dans ses veines, son être ». L’idée de « esprit » se traduit plutôt « rouah ». 

L’encyclopédie catholique « New Catholic Encyclopedia » le confirme :

  • « le mot Nepes [nèphèsh] est un terme au sens beaucoup plus étendu que notre mot « âme » ; il désigne la vie (Ex 21.23 ; Dt 19.21) et ses diverses manifestations essentielles : la respiration (Gn 35.18 ; Jb 41.13.21), le sang (Gn 9.4 ; Dt 12.23 ; Ps 140(141).8), le désir (2 S 3.21 ; Pr 23.2). Dans l’Ancien Testament, l’âme n’est pas une partie de l’homme, mais l’homme tout entier, l’homme en tant qu’être vivant. Pareillement, dans le Nouveau Testament, l’âme désigne la vie humaine : la vie d’un individu, d’un sujet conscient (Mt 2.20 ; 6.25 ; Lc 12.22-23 ; 14.26 ; Jn 10.11, 15, 17 ; 13.37) »

Les traducteurs de la bible ont utilisé un seul mot « âme » pour exprimer en français quatre concepts différents « Nèfèsh », « rouah », « psyché » et « pneuma ». Il s’en déduit de tragiques méprises sur le sens d’innombrables versets bibliques.

L’apport du spiritisme

Le spiritisme, qui se veut être la science de l’âme, aurait-il manqué son rendez-vous avec l’histoire ? Que dit-il ?

1°) Très fâcheusement, le terme « âme » est souvent employé comme synonyme d’« esprit » par les grands littérateurs spirites. C’est ballot ! Nous nous limiterons à deux exemples :

Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, item 134-3 : « Les âmes et les Esprits sont donc identiquement la même chose ? Oui, les âmes ne sont que les Esprits … etc ».

Cf. « Le spiritisme à sa plus simple expression », Allan Kardec : « Il y a en l’homme trois choses essentielles : 1. L’âme ou Esprit, principe intelligent en qui résident la pensée, la volonté et le sens moral … etc »

2°) L’âme est l’esprit incarné (Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, items n° 134-1 et 134-2).

En l’absence d’autre précision, le lecteur se reporte sur la littérature existante. Puisque l’âme est l’esprit incarné, l’âme est le principe spirituel. Mais est-il immanent ou transcendant ?

Même une quarantaine d’année après, la censure politique et catholique instaurée en 1850 sous Louis Napoléon Bonaparte a marqué les consciences.

Dans la Revue Spirite créée par Allan Kardec en 1858, Louis Gastin écrit en 1923 (6) :

  • « … Ma critique fraternelle s’adresse à ceux qui croient que l’on peut et que l’on doit séparer les psychismes des spirites, parce que leurs études respectives ne s’exerçant pas tout à fait dans le même plan , doivent être soigneusement distinguées et même pour certains, opposées. Ceux-là n’ont rien compris à l’enseignement des maîtres du spiritisme, depuis et y compris Allan Kardec : ils se sont attachés à la lettre de leurs œuvres au lieu d’en évoquer et d’en pénétrer l’esprit. Et comme la lettre tue … , ils ont, tout simplement, mis le spiritisme en danger de sombrer dans l’étroite cristallisation d’un dogme entaché de mysticisme, destiné à être rejeté par tous les esprits libres.
  • Ce qui a pu les entraîner dans cette erreur – il faut le dire à leur décharge – c’est Allan Kardec, conformément à l’esprit de son temps, a insisté plutôt sur le côté philosophique du spiritisme, tout en soulignant, toutefois, qu’il devait demeurer « scientifique » et suivre les progrès de la science en s’y adaptant.
  • Or, toute philosophie comporte une doctrine – dans le sens très libéral et non dogmatique du mot – c’est-à-dire un ensemble théorique coordonné, visant à donner une explication logique aux phénomènes universels, en établissant des rapports entre eux et en remontant aux causes communes. La distance avec une doctrine dogmatique, comme le sont les religions, c’est que la première s’adapte aux découvertes nouvelles, tandis que la seconde tente de s’y opposer et conduit ainsi à l’obscurantisme.
  • Il ne faut absolument pas, sous quelque prétexte que ce soit, que le spiritisme tombe dans cette catégorie doctrinale ; il faut qu’il demeure, même avec un corps de doctrine précis, une philosophie de progrès, de libre pensée, de libre examen, de libre discussion : c’est là l’esprit vrai de toute l’œuvre kardéciste. »

Léon Denis offre en 1898 une approche pouvant concilier les deux (7) :

  • « L’âme humaine, par ses racines profondes, plonge dans l’infini. L’homme n’est pas un atome isolé dans le grand tourbillon vital. Son esprit est toujours en relation avec la Cause éternelle ; sa destinée fait partie intégrante des harmonies divines et de la vie universelle. Par la force des choses, l’homme se rapprochera de Dieu.

Mais un an plus tard, il exprime diplomatiquement un penchant pour l’immanence (8) :

  • « L’âme humaine, parcelle de la grande âme, est immortelle. Elle progresse et remonte vers son auteur à travers des existences nombreuses, alternativement terrestres et spirituelles, et par un perfectionnement continu. Dans ses incarnations corporelles, elle constitue l’homme, dont la nature ternaire, corps, périsprit et âme, devient un microcosme ou petit monde, image réduite du macrocosme ou Grand Tout. »

Plus tardivement, en 1922, Léon Denis, alors âgé de 76 ans (9), s’affranchit manifestement du poids du passé et ne craint pas d’affirmer dans son ouvrage « Le problème de l’Être et la destinée » (10)  : « Chacun de nous possède ce génie particulier que les Druides appelaient l’awen, c’est-à-dire l’aptitude primordiale de tout être à réaliser une des formes spéciales de la pensée divine. Dieu a déposé au fond de l’âme les germes de facultés puissantes et variées ; toutefois, il est une des formes de son génie qu’elle est appelée à développer par- dessus toutes les autres, par un travail constant, jusqu’à ce qu’elle l’ait porté à son point d’excellence. Ces formes sont innombrables. Ce sont les aspects multiples de l’intelligence, de la sagesse et de la beauté éternelles : la musique, la poésie, l’éloquence, le don d’invention, la prévision de l’avenir et des choses cachées, la science ou la force, la bonté, le don d’éducation, le pouvoir de guérir, etc.. »

3°) L’âme est le principe vital.

La question du « principe vital », du « fluide vital » (11), est, avouons-le, rédigée de manière calamiteuse par Allan Kardec (preuve s’il en fallait de ne pas le diviniser). En effet, à la question claire n° 136-1 : « L’âme est-elle indépendante du principe vital ? », la réponse est de manière déconcertante hors sujet : « Le corps n’est que l’enveloppe, nous le répétons sans cesse ».

Léon Denis Denis sauve la mise en écrivant : 12 « Qu’est-ce donc que l’âme ? – C’est le principe de vie en nous. L’âme de l’homme : c’est un esprit incarné ; c’est le principe de l’intelligence, de la volonté, de l’amour, le foyer de la conscience et de la personnalité. »

Plus déconcertant encore à la question n° 138 : « Que penser de l’opinion de ceux qui regardent l’âme comme le principe de la vie matérielle ? », la réponse donnée par l’Esprit Vérité : « C’est une question de mots ; nous n’y tenons pas ; commencez par vous entendre vous-mêmes ». Celui qui s’exprime ainsi ayant une autorité irréfragable qui s’impose universellement (13), force est d’en déduire que notre illustre prédécesseur s’est fourvoyé dans sa question. Il tente ainsi de s’auto-justifier en commentant la question 139 :

  • « Le mot âme est employé pour exprimer des choses très différentes. Les uns appellent ainsi le principe de la vie, et dans cette acception il est exact de dire au figuré que : l’âme est une étincelle animique émanée du grand Tout. Ces derniers mots peignent la source universelle du principe vital dont chaque être absorbe une portion, et qui rentre à la masse après la mort. Cette idée n’exclut nullement celle d’un être moral distinct, indépendant de la matière et qui conserve son individualité. C’est cet être que l’on appelle également âme, et c’est dans cette acception que l’on peut dire que l’âme est un Esprit incarné. En donnant de l’âme des définitions différentes, les Esprits ont parlé selon l’application qu’ils faisaient du mot, et selon les idées terrestres dont ils étaient encore plus ou moins imbus. Cela tient à l’insuffisance du langage humain qui n’a pas un mot pour chaque idée (14), et de là la source d’une foule de méprises et de discussions : voilà pourquoi les Esprits supérieurs nous disent de nous entendre d’abord sur les mots. »

Gabriel Delanne écrit dans « L’âme est immortelle » (1899) :

  • « L’étude du moi, c’est-à-dire du fonctionnement de la sensibilité, de l’intelligence et de la volonté, fait percevoir l’activité de l’âme au moment où elle s’exerce, mais elle ne nous dit rien sur le lieu où se passent ces phénomènes, qui semblent n’avoir d’autre relation entre eux que celle de la continuité. Les récents progrès de la psychologie physiologique ont, cependant, établi qu’il existe une étroite dépendance entre la vie psychique et les conditions organiques de ses manifestations. À tout état de l’âme correspond une modification moléculaire de la substance cérébrale, et réciproquement. Mais là s’arrêtent les observations, et la science est incapable de nous expliquer pourquoi la matière qui remplace celle qui est détruite par l’usure vitale conserve les impressions antérieures de l’esprit. L’expérience spirite vient à point pour combler cette lacune … etc »

Que retenir ?

Préalablement, il mérite d’être rappelé que l’un des mérites du spiritisme est d’être une science progressive (15). Au prix de cette liberté, nous nous risquerons ci-après à pousser les concepts dans leurs retranchements. Allan Kardec n’était pas versé dans la théologie ou la philosophie. Or, la question de l’âme est ici examinée dans ces domaines inconfortables pour lui, nous constatons donc les limites de ce grand auteur. En posant les bases d’une science nouvelle, celle de l’âme, d’aucuns considèrent qu’il est « l’inventeur » de la « métapsychique » ou la « parapsychologie » (16).

Puisque nous sommes dans le cadre d’une science évolutive, je prendrais les postulats de base suivants pour affirmer ce qui suit :

  1. Tout doit rester intelligible et (le plus possible) conforme aux données connues de la science ;
  2. Tout doit être cohérent avec les enseignements des Esprits supérieurs ;
  3. Toute la matière, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, est régi selon la même structure physique, astronomique.

Ce qui produit, dans l’attente de meilleures connaissances scientifiques :

1°) L’âme

Elle peut être considérée comme l’esprit qui a mis en œuvre le logiciel de la Vie durant le temps de son incarnation. Pour une approche plus littéraire, nous apprécions la définition de Léon Denis : « Nous appelons Esprit l’âme revêtue de son corps subtil. » (17)

Le principe vital (18) est ontologiquement un logiciel puisqu’il est structuré comme un ensemble d’instruction auxquelles répond le corps biologique de la naissance à la mort. Comme tout logiciel, il détermine les tâches qui peuvent être effectuées par la machine biologique. Comme tout logiciel, il structure ses données biologiques dans des séquences d’instructions (la poussée des dents, la croissance, le développement de fonctions organiques, sexuelles, etc).

L’incarnation étant prise comme la combinaison de l’esprit et d’une matière organique humaine donnant un corpus nouveau : la personne humaine. L’incarnation est, en tant que processus, de la chimie combinatoire.

Nous sommes réservés quant à la possibilité de réalisation de ce processus de combinaison d’une âme dans le domaine animal et, plus encore, dans les domaines végétal et minéral.

2°) L’esprit

Autant la molécule est la structure de base de la matière sur terre, autant l’esprit est-il une molécule de matière cosmique. Cette structure de base, à l’image de la matière terrestre, est composée d’un assemblage provisoire d’atomes c’est-à-dire de particules dotées d’une certaine stabilité tels que la personnalité, les facultés mentales (perception, affectivité, intuition, pensée, conceptualisation, jugement, morale), la psyché. Comme en physique nucléaire, l’assemblage d’atome est stable mais pas définitif, il peut se transformer par réaction. Nous savons en effet, que l’Esprit du désincarné doit réagir lui aussi, progresser et abandonner ses atomes de fausses convictions, de rancune, de haine pour suivre une nouvelle voie vers la « lumière ». Comme en physique nucléaire, les modifications plus importantes dites « transmutations » nécessitent un grand apport d’énergie. La transmutation de l’Esprit nécessite beaucoup d’énergie d’amour, d’humilité, de confiance, de prière. Comme pour la matière terrestre, la molécule a une masse, une densité (19). De ce fait, elle s’élève dans le flux cosmique selon sa densité. Si l’Esprit peut « conserver son individualité» (20) et ne pas être « absorbée dans un tout universel » (21), c’est précisément parce que, lorsqu’il est neutre (« au repos »), sa charge électrique est nulle ; il ne produit alors ni répulsion, ni attraction (22). La loi spirituelle d’attraction est aussi une loi d’électro-magnétisme mais aussi une loi de relation de masses entre planètes (23). Quant au « retour à la masse » du principe vital après la mort (24), un électricien n’aurait pas dit mieux.

L’immanence ou la transcendance ne deviennent qu’un point de vue selon que l’on place le regard dans un télescope ou un microscope.

Cette approche explicative est cohérente avec le périsprit, qui n’est pas de la « matière » mais de l’énergie irradiante de l’esprit. Plus l’Esprit s’élève, moins il conserve son périsprit. De même un noyau d’atomes instable émet-il des particules et de l’énergie jusqu’à ce qu’il se stabilise dans sa « vallée de stabilité » (25) (sic !).

Cette explication est tout aussi pertinente avec le Nirvana, lequel consiste en l’union finale consciente recherchée entre l’Âme et l’Esprit. Si nous retenons notre approche vibratoire, on peut considérer que l’âme est perpétuellement soumise au mouvement, à la pulsation rythmique de la vie. Mais dans cette pulsation, elle s’individualise. Dans ses interactions incessantes avec les autres âmes, elle s’enrichit et enrichit les autres. Ses instruments d’action et de perception se perfectionnent. Tout comme l’atome recherche naturellement la stabilité par attraction-répulsion avec d’autres atomes, l’âme recherche son axe de gravité que constitue l’Esprit éternel avec sa permanence et sa stabilité. C’est là la clef de l’Émancipation de la conscience qui ouvre la voie du Nirvana.

Notre approche vibratoire est tout aussi pertinente dans les autres théologies. Mais nous ne pouvons les développer ici. Ce fera peut-être l’objet d’un prochain épisode …

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Notes et commentaires

1 « La lumière de l’âme » (1927) par Alice Bailey,  chapitre IV « La nature de l’âme et son siège ».
Il serait inexact et injuste d’attribuer à Alice Bailey les errements qui caractérisent le mouvement New Age qui a puisé sa doctrine dans ses écrits et utilise sa si célèbre prière :

« Du point de Lumière dans la Pensée de Dieu,
Que la Lumière afflue dans la Pensée des Hommes,
Que la Lumière descende sur la Terre.

Du point d’Amour dans le Cœur de Dieu,
Que l’Amour afflue dans le Cœur des Hommes,
Puisse le Christ revenir sur Terre.

Du Centre où la Volonté de Dieu est connue,
Que le Dessein guide le faible vouloir des Hommes,
Le Dessein que les Maîtres connaissent et servent.

Du Centre que nous appelons la Race des Hommes,
Que le Plan d’Amour et de Lumière s’épanouisse
Et puisse-t-il sceller la Porte de la demeure du Mal.

Que Lumière, Amour et puissance restaurent le Plan sur la Terre. »

(En 1990, la version a été déchristianisée : le terme « Christ » a été remplacé par celui « Avatar »).

2 « Le phénomène spirite » (1896), Gabriel Delanne.

3 Louis Gastin ; première publication in « Revue Spirite », juin 1923, deuxième publication in « Renaître 2000 », n° 2, mars-avril, page 53.

4 Hollander Bernard. M.D., « In search of the Soul » ;  « La lumière de l’âme » (1927) par Alice Bailey.

5 « Après la mort », (1889), Léon Denis.

6 Louis Gastin ; première publication in « Revue Spirite », juin 1923, deuxième publication in « Renaître 2000 », n° 2, mars-avril 1977, page 53.

7 « Christianisme et spiritisme » (1898), Léon Denis. « Nous savons » dit l’auteur dans sa première préface, « tout ce que la doctrine du Christ contient de sublime ; nous savons qu’elle est par excellence une doctrine d’amour, une religion de pitié, de miséricorde, de fraternité parmi les hommes. Mais est-ce bien cette doctrine qu’enseigne l’Église romaine ? La parole du Nazaréen nous a-t-elle été transmise pure et sans mélange, et l’interprétation que l’Église nous donne est-elle exempte de tout élément étranger et parasite ? »

8 « Après la mort », (1889), Léon Denis.

9 Il décèdera 5 ans plus tard à Tours, le 12 avril 1927.

10 « Le problème de l’Être et la destinée », Chapitre XIX. – La loi des destinées (Pour accéder au texte, cliquer dessus).

11 Il se trouve étrangement dans l’introduction § II du « Le livre des Esprits » (1857) d’Allan Kardec.

12 Cf. « Synthèse pratique du spiritisme », question n° 3.

13 A ceux qui auraient perdu le fil, rappelons que c’est l’Esprit Vérité lui-même qui s’exprime c’est-à-dire le rabbi Yeshoua, alias Jésus le nazôréen.

14 AllanKardec se contre dit puisque lui-même invoque la création de mots nouveaux lorsque le vocabulaire s’avère insuffisant.

15 Allan Kardec écrit : « Exclusivement appuyée sur les lois de la nature, elle ne peut pas plus varier que ces lois, mais si une nouvelle loi se découvre, elle doit s’y rallier ; elle ne doit pas fermer la porte à aucun progrès, sous peine de se suicider : s’assimilant toutes les idées reconnues justes, de quelque ordre qu’elles soient, physiques ou métaphysiques, elle ne sera jamais débordée, et c’est là une des principales garanties de sa perpétuité » Cf. « Oeuvres posthumes », Allan Kardec.

16 « Si Allan Kardec a été marqué par son siècle, son éducation et son milieu, et si certains aspects de sa pensée ont pu le faire considérer, à la fois par des adversaires et par des disciples, comme le fondateur d’une nouvelle religion … C’est bien comme fondateur d’une science nouvelle, comme précurseur de ce qu’on nomme aujourd’hui la « métapsychique » ou la « parapsychologie » écrit André Dumas dans « Renaître 2000 », n° 2, mars-avril 1977, page 49.

17 Cité dans son ouvrage « Le problème de l’Être et de la destinée » (1905, réédité en 1922). Léon Denis a vu la difficulté que posait l’absence d’une définition spirite. Faute de mieux, il emprunte le concept aux théosophes de « corps subtil ».

18 Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, item n° 70.

19 Cf. le nombre d’Avogadro est le nombre d’entités élémentaires (atomes, molécules, ou ions en général) qui se trouvent dans une mole de matière.

20 Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, item n° 150, 151, 152.

21 Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, item n° 152.

22 Dans l’atome neutre le nombre de protons est égal au nombre d’électrons. Les protons et les électrons portent des charges électriques égales en valeur absolue (1,602 10-19), mais le proton est chargé positivement et l’électron négativement.

23 Il s’agit de la loi universelle de la gravitation ou loi de l’attraction universelle, découverte par Isaac Newton en 1687, selon laquelle deux corps ponctuels de masses respectives s’attirent avec des forces vectoriellement opposées et de même valeur absolue. Cette valeur est proportionnelle au produit des deux masses, et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. Ces 2 forces opposées ont pour axe commun la droite passant par les centres de gravité de ces deux corps (Cf. Son ouvrage : « Philosophiæ naturalis principia mathematica » (Principes mathématiques de la philosophie naturelle), 1687).

24 Cf. « Le livre des Esprits » (1857), Allan Kardec, item n° 70.

25 « Vallée de stabilité » désigne, en physique nucléaire, l’endroit où se situent les isotopes stables.

Savoir lever le pied (La prière inopportune)


Le texte commenté ici dans la présente étude est l’évocation d’un esprit, prénommé Henri, le samedi 15 février 2020 dans les conditions exposées au § 3 ci-après. Sur l’enregistrement, il s’agit de la troisième des quatre évocations enregistrée de 37 mn 33 s jusqu’à 49 mn 15.

Ce qui fut dit

1 – (37 mn 33 s) L’orienteur : « Je vais maintenant confier à Sylvie l’esprit prénommé Élise qui est la sœur de Laure. Dis-moi frère cet esprit s’est-il bien détaché et il va continuer son chemin dans l’au-delà ? »

2 – (38 mn 05 s) Le Mentor : « Il reste tant à faire et à apprendre encore. Si la prière est un levier puissant et donne une force, elle ne suffit pas toujours :

Ne l’appelez pas, afin qu’au fond de son cœur elle puisse continuer à réunir l’espérance que nous lui donnons, les certitudes qu’elle a, qu’elle puisse continuer à se grandir, à s’épanouir dans ce monde qui est le sien.

Ne la dérangez pas en cherchant dans votre vie quotidienne les signes de sa présence, de son attachement à vous ; vos souvenirs ne suffisent-ils pas ? Il faut encore une énième preuve.

Laissez-la se construire avec l’épanouissement qu’elle mérite pour ce travail terrestre et cette élévation nécessaire pour construire son avenir.

Les forces que nous lui donnons ne peuvent servir à cette relation que vous désirez établir.

Le souffle, l’espérance en vos cœurs par une instruction pondérée et juste pourra conduire aux portes de notre monde. Ce travail là est toujours individuel, les désincarnés qui peuplent notre monde ne peuvent pas toujours faire œuvre de preuves incessantes pour une réalité que vous refusez souvent. (41 mn 40 s)

3 – (41 mn 54 s) L’orienteur : « Dans cet instant peut-elle venir se communiquer ou pas ? »

4 – (42 mn 02 s) Le Mentor : « Elle s’est rapprochée du médium et nous lui permettons d’établir cette relation que vous espérez. Conduis ce travail avec l’élévation qui convient. »

5 – (42 mn 49 s) L’orienteur : « Tu t’es rapprochée du médium et tu peux, si tu le souhaites venir nous délivrer un message. Tu as le choix de venir ou de te retirer comme cela te convient. Tu as à ta disposition en ce lieu, les fluides nécessaires à une communication. » (44 mn 00 s)

6 – ( 45 mn 18 s) Élise : « Mon cœur est plein d’amour et il pleure cette terre. Cette terre qui permet à tous d’avancer et qui est si mal utilisée, qui est si mal aimée, qui est si mal comprise. Tous se fourvoient, personne n’écoute, tous ne pensent qu’à eux-mêmes, à leur confort. Quelle désillusion, quelle déception ! Pourquoi, pourquoi est-ce si dur pour tous ? Mais cherchez, cherchez dans votre cœur, pourquoi vous n’écoutez pas ; tout peut être si simple, si simple à qui veut chercher, et à qui veut entendre. Je suis complètement, complètement abattue de toutes ces pensées qui fusent, qui sont si malhonnêtes, qui ne cherchent que le profit pour chacun. Mais mon Dieu la vérité est si près de vous, pourquoi vous n’ouvrez pas votre cœur, pourquoi vous ne le faites pas ? C’est si simple, si simple, si simple, mon Dieu pardonnez-moi. Écoutez la voix de votre cœur, la voix est en vous, elle est si simple et si belle. Posez-vous, écoutez en vous-mêmes, tout est en vous, tout est dans votre cœur. Pardonnez-moi, je vous aime. »

7 – (48 mn 22 s) L’orienteur : « Nous avons entendu ton message et nous t’en remercions. Notre monde a besoin d’évoluer en effet. C’est pour cela qu’il nous faut revenir souvent dans chaque incarnation, pour l’évolution, pour le progrès moral de notre humanité. Il est bien que tu sois venue nous rappeler que notre salut est entre nos mains, dans nos décisions, dans nos pensées, et je t’en remercie. »

8 – (49 mn 10 s) Élise : « Pardonnez-moi ce cri de douleur, au revoir. »

9 – (49 mn 14 s) L’orienteur : «  Au revoir ».

(49 mn 15) – Fin

Comment cette « discussion »
s’est-elle réalisée ?

La présente relation expose la situation réelle d’une personne décédée qui a été autorisée à communiquer et qui a aussi bien voulu répondre à l’invitation formulée par le groupe spirite du « Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec » (CESLAK) le samedi 15 février 2020. Celui-ci a la condescendance de publier l’enregistrement audio de sa réunion et le texte afférent. Il s’agit d’un véritable témoignage.

L’entretien avec ces quatre esprits se nomme une « évocation ». Allan Kardec écrit à ce sujet dans « Le livre des Esprits » (1857), introduction à l’étude de la doctrine spirite, § 30 :

« Les Esprits se manifestent spontanément ou sur évocation. On peut évoquer tous les Esprits : ceux qui ont animé des hommes obscurs, comme ceux des personnages les plus illustres, quelle que soit l’époque à laquelle ils ont vécu ; ceux de nos parents, de nos amis ou de nos ennemis, et en obtenir, par des communications écrites ou verbales, des conseils, des renseignements sur leur situation d’outre-tombe, sur leurs pensées à notre égard, ainsi que les révélations qu’il leur est permis de nous faire ».

Comment cela s’organise-t-il ? Tout d’abord, les participants à une telle réunion doivent être des spirites aguerris, formés, expérimentés et dotés d’une moralité, d’une hygiène de vie exemplaire les mettant à l’abri de facéties du bas astral.

Ensuite, le monde spirituel obéit à des lois dont on ne s’affranchit pas. Les participants se doivent de se préparer spirituellement à cette rencontre et demander au Divin, aux Autorités spirituelles, l’autorisation de procéder à cette évocation.

Enfin, le jour venu, la réunion spirite se tient sur le plan spirituel, d’une part, et sur le plan matériel, d’autre part. Au niveau spirituel, un Esprit supérieur expérimenté, d’une grande sagesse, organise et dirige le dispositif. Ce Mentor préside à l’intégralité de cette activité, depuis sa préparation jusque dans les prolongements qui peuvent suivre la fin de la réunion. C’est lui qui entre en relation avec celui qui exerce la fonction d’Orienteur dans le groupe des humains incarnés. Au niveau terrestre, l’activité se déroule dans le lieu habituel des rencontres spirites. Le groupe humain est composé de plusieurs personnes dont deux exercent la fonction de médium psychophone (ou à incorporation) (1). Dans le cadre de cette fonction, celles-ci prêtent leur voix, l’une à l’Esprit évoqué, l’autre au Mentor. Une autre exerce la fonction d’Orienteur, laquelle consiste à animer l’échange avec l’Esprit incorporé par le médium, à « orienter » la discussion pour qu’elle puisse servir à cet Esprit de conseil utile, d’exhortation.

L’évocation se déroule en deux phases. Dans une première, le Mentor et l’Orienteur s’entretiennent de la situation de l’Esprit qui est invité à s’exprimer. Outre la situation personnelle de chacun, c’est un véritable enseignement qui est donné. Peu de groupes spirites parviennent à une telle connivence avec le Mentor. Ce document est donc exceptionnel. La seconde phase est celle d’entretien avec l’Esprit évoqué.

On peut déplorer la brièveté de ces échanges. Celle-ci se justifie par la capacité humaine limitée d’entretenir une relation médiumnique d’un tel niveau.

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1 Pour en savoir plus sur ce type de médium, Cf. « Le Livre des médiums » (1861), Allan Kardec, Chap. 15.



Nos commentaires

2. 1 – Commentaires du § 2

Les enseignements de l’Esprit supérieur sonnent puissamment à qui veut entendre.

« La prière est un élan de l’âme qui se trace un chemin fluidique dans l’espace ; elle peut atteindre les Esprits les plus élevés et arriver jusqu’à Dieu. », écrit Léon Denis (1).

La prière, malgré la force de ses effets, ne suffit pas pour obtenir le résultat espéré. Que les prières tracent leur chemin fluidique est un fait avéré, reconnu par le Mentor mais les vivants attendent de leurs prières des effets qui ne peuvent pas toujours leur être servi. Les prières sont reçues mais pas « recevables » car elles sont inadéquates ou inappropriées. Pourquoi ?

Le doute assaille l’être humain. Nous en tenons une trace historique avec la sévère admonestation du Rabbi Yeshoua, le nazôréen (2) à ce brave Thomas, tellement humain :

« Parce que tu m’as vu, tu es convaincu ? Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! « (3)

Léon Denis Denis en explique le mécanisme (4) :

« Chez beaucoup d’hommes, le doute ne peut cesser, la pensée ne peut sortir de l’état de torpeur que grâce au fait. Le fait brutal, le fait probant vient bouleverser les idées préconçues ; il oblige les plus indifférents à scruter le problème de l’Au-delà. »

Ce doute Léon Denis écrit (5) :

« L’homme qui pleure des êtres aimés, dont la mort l’a séparé, recherche, avant tout, une preuve de la survivance, dans la manifestation des âmes chères à son cœur et que l’amour attire aussi vers lui. Un mot affectueux, une preuve morale venant d’elles, feront plus pour le convaincre que tous les phénomènes matériels. »

Les désincarnés ne peuvent suppléer les carences des incarnés. Nul ne peut espérer que l’un des Esprits vienne l’avantager sans qu’il fasse le moindre effort, comme le génie sorti du vase dans le conte des Mille et une nuits (6).

Il est impératif que chacun travaille personnellement à son instruction et à son édification. « Conduire aux portes du monde spirituel » est un « travail » toujours individuel.

Cette instruction doit être «pondérée et juste», précise le Mentor. Nul n’est donc besoin de s’engager dans d’ascétiques et interminables études. Il faut savoir lever le pied. Ce double qualificatif donne à penser que les études indispensables doivent être utiles c’est-à-dire efficaces et opérationnelles. C’est donc un juste milieu entre l’excessif et l’insuffisant dont il s’agit. Mais pourquoi accomplir ce travail ?

Ce travail de l’humain doit contribuer à extirper l’âme de la boue des conventions sociales pour mûrir spirituellement. L’âme doit se départir de son biberon et adopter l’alimentation solide. L’âme doit se dépouiller des caprices de sa petite enfance et appréhender la réalité de la vie de l’Esprit. « Les forces que nous lui donnons ne peuvent servir à cette relation que vous désirez établir. », tance le Mentor. N’appelons pas, ne la dérangeons pas inopportunément les Esprits récemment libérés pour calmer nos angoisses capricieuses en réclamant les signes de leur présence. Laissons-les se construire. Il faut savoir lever le pied.

2.2 – Commentaires des § 4 et 5 sur les conditions de la communication

La communication ne peut s’établir qu’à la double condition qu’elle soit autorisée par les Esprits élevés (cf. § 4) (7) et qu’elle soit acceptée par l’Esprit concerné (cf. § 6) (8).

La présente communication avec Élise le samedi 15 février 2020 est intéressante en ce qu’elle fut autorisée et acceptée alors même qu’elle était manifestement inopportune. Le Mentor est particulièrement clair :

– De manière générale, les Esprits ne sont pas à la disposition des incarnés ;

– Les Esprits sont encore moins à leur disposition pour leur apporter de manière « incessante » les preuves qui ne les convainquent jamais.

L’enregistrement mérite une écoute attentive.

Le dernier mot du Mentor est suivi d’un silence suffisamment long (9) pour que l’Orienteur s’inquiète : « Dans cet instant peut-elle venir se communiquer ou pas ? ». Que l’on relève ensuite la lenteur et les silences de l’Orienteur qui doit attendre Élise (cf. § 5) puis le très long silence qui sépare ses derniers mots (10) de la réponse d’Élise au § 6, soit 1 mn 18 s.

2.3 – Commentaires du § 6

C’est par ce cri de douleur qu’elle pousse que l’enseignée devient enseignante.

Vous tous vivants écoutez :

Posez-vous !
Arrêtez de vous fourvoyer !
Votre confort ne vaut rien, vos profits ne mènent à rien !
Écoutez ! Écoutez EN VOUS-MÊMES !
Tout est en vous, tout est dans votre cœur !


Élise démontre ici d’une lucidité d’autant plus remarquable qu’elle nous surprend. Les propos du Mentor « Il reste tant à faire et à apprendre encore » pouvaient laisser croire qu’Élise était bien moins avancée que cela. Quelle leçon !

Observons que cet enseignement d’Élise est un véritable témoignage de la structure de la figure divine. Son affirmation est des plus limpide : « TOUT EST EN VOUS, tout est dans votre cœur ! », ce qui définit remarquablement la déité telle que l’expriment le pananthéisme ou le panthéisme . A contrario, si elle fut convaincu de transcendance, elle aurait évoqué une figure anthropomorphique (11) de Dieu telle que « Dieu le Père », ou « Père Eternel », soit toute formalité exprimant que la déité est exogène (12).

A ce puissant cri d’Élise, la réplique conclusive de l’Orienteur nous déçoit quelque peu. Certes « notre salut est entre nos mains, dans nos décisions, dans nos pensées. » mais là n’était pas le propos. Élise nous enjoint d’être attentif à la voix divine Vérité qui parle en nous-mêmes.

2.4 – Commentaires du § 7

Voir au sujet de la réincarnation nos articles :

La loi de réincarnation

La théorie de la réincarnation

Les vies successives. – La réincarnation et ses lois

___________________________

1 Cf. « Synthèse pratique du spiritisme » (1921), Léon Denis.

2 Alias Jésus, qui fut nazôréen et non nazaréen.

3 Évangile de Jean 20:29.

4 Cf. « Dans l’invisible » (1911), Léon Denis, Chapitre II.

5 Cf. « Dans l’invisible » (1911), Léon Denis, Chapitre II.

6 Les Mille et Une Nuits : recueil anonyme de contes populaires d’origine persane, indienne et arabe. Il est constitué de nombreux contes enchâssés et de personnages mis en miroir les uns par rapport aux autres. Les premiers textes dateraient du IIIème siècle, les plus récents du XIème siècle.

7 Cf. « Le Livre des médiums », 1861, Allan Kardec, chap. IV, item n° 46, § 7°  « Puisque les Esprits se communiquent, c’est que Dieu le permet ».

8 Cf. « Le Livre des médiums », 1861, Allan Kardec, chap. IV, item n° 49, § 8 : « Tous les Esprits, dans des circonstances données, peuvent se manifester aux hommes ».

9 Cf. fin du § 2 à 41 mn 40 s et début du § 3 à 41 mn 54 s. Soit 14 s de silence.

10 Cf. § 5 dernier mot à 44 mn 00 s

11 Anthropomorphique : Qui (se) représente sous des traits humains des êtres non humains.

12 Exogène : Qui provient de l’extérieur, qui a une cause externe.

La lumière intérieure


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(Ce texte mérite d’être savouré. Il fut écrit par Suzanne Misset-Hopes et publié en 1974 dans la Revue Spirite d’août-septembre-octobre. Près de 50 ans plus tard, il laisse songeur le lecteur qui s’y attardera


Pour autant, nous conservons une distance respectueuse avec la considération de l’auteur pour un Dieu transcendant
car nous laissons place à une conception d’une déité immanente ainsi qu’aux limites qu’apportent au texte biblique les études exégétiques ).

C’est alors que Dieu jugea le moment venu de doter cette vie obscure et stagnante d’une lumière intérieure qui, subitement, lui donnerait le pouvoir de la Mémoire, la faculté, inexistante jusque là, du Souvenir source d’Imagination créatrice, de développement et d’évolution pour sa conscience naissante. Grâce à l’irruption d’une force qui n’agissait pas avant, les choses déjà créées devinrent visibles aux regards de la Vie délivrée pour la première fois de sa cécité originelle. Munie de cette lumière intérieure, elle allait pouvoir désormais, dans une vision d’ensemble, coopérer au devenir universel, à la réalisation du plan secret de Dieu. En d’autres termes, c’est à cet instant que la Vie reçut définitivement un sens, son Sens éternel. C’est à l’irruption de cette lumière intérieure que remonte la création harmonieuse de l’univers, car, après seulement, nous rapporte la Genèse, Dieu créa la lumière physique nécessaire à la manifestation intelligente de la Vie, sous les aspects du grand et du petit luminaires, astres du jour et de la nuit. Et qui donc devait bénéficier et user le plus de cette lumière intérieure primordiale sinon, parmi toutes les formes qui vinrent servir de réceptacles à la Vie, celle de l’homme, cette forme privilégiée que Dieu, dans son désir de se refléter, créa son image ? Qui donc devait pouvoir mieux que l’homme se diriger selon le Sens initial de la Vie sur cette terre pourvue d’innombrables beautés et d’incalculables biens propres à l’épanouissement et à la glorification de la Vie ?

Voilà la vérité profonde que recèle le « Fiat lux » biblique, le premier commandement divin que nous aimerions proposer à la méditation de ceux que la souffrance et le déséquilibre du monde inquiètent.

Le monde désorienté souffre parce que la lumière intérieure s’éteint au cœur et dans l’âme des hommes, cette lumière étant le guide de leur vie, celle qui éclaire le sen éternel, grave et harmonieux. Il n’appartient pas aux individus de changer le sens de la Vie, mais de le suivre, chacun dans sa sphère d’activité terrestre. Déroger à cette loi immuable, c’est attirer un nouveau chaos sur la terre par suite d’opposition au déroulement de l’œuvre du Créateur qui, seul en connaît l’alpha et l’oméga. Et, pour découvrir le Sens de la Vie et s’y adapter individuellement selon les possibilités que vous offre une existence, il faut user de la lumière intérieure dont nous fûmes dotés à l’origine, car elle seule peut faire de nous des voyants capables de discerner sainement et sagement ce Sens salutaire à travers les expériences et les jeux que la Vie nous présente. Agrandir cette lumière intérieure, l’entretenir avec des soins de vestale, vouloir qu’elle devienne un flambeau digne d’éclairer notre propre voie et celle de nos semblables tel est le rôle de l’homme qui désire plaire à Dieu et vivre en conformité de ses desseins que l’on déclare impénétrables mais qui ne peuvent qu’être infiniment justes.

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«  « Fiat Lux »(1) … Que la lumière soit ! Évocation du premier jour de la création.

Ne semblerait-il pas, à une époque comme la nôtre, quelque peu suranné de choisir comme sujet de méditation collective ce célèbre commandement qui tonne au début de la Genèse ? A quoi bon, pourrait-ton objecter, revenir à ce motif biblique qui, dans un siècle où la lumière abonde et nous inonde de toutes parts, ne peut plus éveiller aucune surprise ni la moindre admiration. Allons-nous remettre en valeur deux mots que, dans un geste de ses doigts puérils, un enfant parvient à réaliser pratiquement de nos jours, grâce au concours du merveilleux agent lumineux que nous avons capté dans le domaine de l’impondérable ? La magnifique découverte de l’électricité qui donne aux humains le pouvoir de parodier, en miniature, l’antique commandement du Créateur, n’a-t-elle pas rejeté à tout jamais dans l’ombre les termes impératifs du Commandement ?

Fiat lux ! Désuète formule bonne à ranger, avec beaucoup d’autres, dans les tiroirs aux souvenirs périmés d’une époque où, au moindre désir humain, des myriades de petits soleils se lèvent ! Cependant, c’est bien parce que ces deux mots sont rejetés hors du champ de leur méditation et par conséquent hors de leur compréhension, que les hommes de l’éblouissant XXème siècle languissent et souffrent sans découvrir nettement la nature de leur mal. En pleine lumière ils se débattent dans les inextricables réseaux de l’Économie, de la Politique, des Revendications sociales ou de nouvelles idéologies utilitaires qui font se dresser les uns contre les autres les partis et les peuples. En pleine lumière, paradoxe tragique, ils vivent et se comportent parfois comme ils rampaient inconscients sur la croûte terrestre encore enténébrée des premiers âges. Un effroyable désarroi moral règne sur la surface du globe et les hommes se démontrent de plus en plus incapables de remédier à cet état de choses qui sème l’angoisse dans tous les cœurs. Un étrange aveuglement semble peser sur la plupart des consciences humaines et lorsqu’on songe à Platon qui enseignait que ce ne sont pas les yeux qui voient mais nous qui voyons au moyen des yeux, on est en mesure de constater aujourd’hui qu’il y a beaucoup d’yeux mais peu de voyants.

Fiat lux ! Quel est donc ce secret de ces mots négligés ? Quelle est cette lumière que, selon la Genèse, le Créateur commanda avant le soleil et la lune ? Auparavant, bien des choses existaient depuis longtemps, depuis toujours peut-être, mais elles étaient plongées dans les ténèbres. Il y avait déjà la Vie, mais une vie vie pour ainsi dire repliée sur elle-même, sans direction, sans enchainement et où la question de la cause et du but ne se posait point.

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____________________________

1 « Fiat lux » est l’extrait du verset biblique « Fiat lux et facta est lux » (Genèse 1 : 3), soit « Que la lumière soit, et la lumière fut ». Il s’agit de l’ordre donné par Dieu lors de la création du monde. Ces mots sont devenus au cours des siècles une locution, à la mode à partir du XVIIIème siècle, pour évoquer une invention ou une découverte. Plus récemment, ils servent de slogan dans des romans ou des films.

C’est alors que Dieu jugea le moment venu de doter cette vie obscure et stagnante d’une lumière intérieure qui, subitement, lui donnerait le pouvoir de la Mémoire, la faculté, inexistante jusque là, du Souvenir source d’Imagination créatrice, de développement et d’évolution pour sa conscience naissante. Grâce à l’irruption d’une force qui n’agissait pas avant, les choses déjà créées devinrent visibles aux regards de la Vie délivrée pour la première fois de sa cécité originelle. Munie de cette lumière intérieure, elle allait pouvoir désormais, dans une vision d’ensemble, coopérer au devenir universel, à la réalisation du plan secret de Dieu. En d’autres termes, c’est à cet instant que la Vie reçut définitivement un sens, son Sens éternel. C’est à l’irruption de cette lumière intérieure que remonte la création harmonieuse de l’univers, car, après seulement, nous rapporte la Genèse, Dieu créa la lumière physique nécessaire à la manifestation intelligente de la Vie, sous les aspects du grand et du petit luminaires, astres du jour et de la nuit. Et qui donc devait bénéficier et user le plus de cette lumière intérieure primordiale sinon, parmi toutes les formes qui vinrent servir de réceptacles à la Vie, celle de l’homme, cette forme privilégiée que Dieu, dans son désir de se refléter, créa son image ? Qui donc devait pouvoir mieux que l’homme se diriger selon le Sens initial de la Vie sur cette terre pourvue d’innombrables beautés et d’incalculables biens propres à l’épanouissement et à la glorification de la Vie ?

Voilà la vérité profonde que recèle le « Fiat lux » biblique, le premier commandement divin que nous aimerions proposer à la méditation de ceux que la souffrance et le déséquilibre du monde inquiètent.

Le monde désorienté souffre parce que la lumière intérieure s’éteint au cœur et dans l’âme des hommes, cette lumière étant le guide de leur vie, celle qui éclaire le sen éternel, grave et harmonieux. Il n’appartient pas aux individus de changer le sens de la Vie, mais de le suivre, chacun dans sa sphère d’activité terrestre. Déroger à cette loi immuable, c’est attirer un nouveau chaos sur la terre par suite d’opposition au déroulement de l’œuvre du Créateur qui, seul en connaît l’alpha et l’oméga. Et, pour découvrir le Sens de la Vie et s’y adapter individuellement selon les possibilités que vous offre une existence, il faut user de la lumière intérieure dont nous fûmes dotés à l’origine, car elle seule peut faire de nous des voyants capables de discerner sainement et sagement ce Sens salutaire à travers les expériences et les jeux que la Vie nous présente. Agrandir cette lumière intérieure, l’entretenir avec des soins de vestale, vouloir qu’elle devienne un flambeau digne d’éclairer notre propre voie et celle de nos semblables tel est le rôle de l’homme qui désire plaire à Dieu et vivre en conformité de ses desseins que l’on déclare impénétrables mais qui ne peuvent qu’être infiniment justes.

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Témoignages scientifiques


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

Opinion de Sir William CROOKES, le célèbre physicien anglais qui a découvert le thallium, fait connaître l’état radiant, inventé le radiomètre, expérimenté les rayons cathodiques et facilité l’étude des rayons X (tubes de Crookes) :

« M’étant assuré de la réalité des phénomènes spirites, ce serait une lâcheté morale de leur refuser mon témoignage. »

Après six ans d’expériences sur le spiritisme, six années pendant lesquelles il a imaginé de nombreux appareils destinés soit à permettre un contrôle scientifique, soit à enregistrer les phénomènes, William Crookes écrivit, à propos des faits spirites :

« Je ne dis pas que cela est possible : je dis que cela est. »

Opinion de Sir Oliver LODGE, autre grand physicien anglais, dont les travaux, dans le domaine de l’électricité, notamment la théorie des ions, sont connus dans le monde entier :

« Parlant pour mon compte et avec tout le sentiment de ma responsabilité, j’ai à constater que, comme résultat de mon investigation dans le psychisme, j’ai à la longue et tout à fait graduellement acquis la conviction et suis maintenant convaincu, après plus de vingt années d’études, non seulement que la persistance de l’existence personnelle est un fait, mais qu’une communication peut occasionnellement, mais avec difficulté et dans les conditions spéciales, nous parvenir à travers l’espace. Ce sujet n’est pas de ceux qui permettent une conclusion facile ; les preuves ne peuvent être acquises que par ceux qui y consacrent du temps et une sérieuse étude. »

Poursuivant ses recherches, le même savant, qui est à la fois Recteur de l’Université de Birmingham et membre de l’académie Royale, écrivait encore :

« Je m’affirme spirite parce que j’ai eu à accepter les phénomènes comme des réalités. »

Opinion du professeur LOMBROSO, de l’Université de Turin, l’illustre criminaliste italien qui combattit longtemps les théories spirites, mais qui consentit à les étudier :

« Je suis forcé de formuler ma conviction que les phénomènes spirites sont d’une importance énorme et qu’il est du devoir de la science de diriger son attention, sans délai, sur ces manifestations. »

Ce savant émit encore ce témoignage précis :

« On traite le spiritisme de supercherie, ce qui dispense de réfléchir. Je suis confus d’avoir combattu la possibilité des phénomènes spirites. »

Opinion du naturaliste Russel WALLACE, émule de Darwin et président de la Société anglaise d’Anthropologie :

« J’étais un matérialiste si complet et si convaincu qu’il ne pouvait y avoir dans mon esprit aucune place pour une existence spirituelle. Mais les faits sont des choses opiniâtres et les faits me vainquirent. Les phénomènes spirites sont aussi prouvés que les faits de toutes les autres sciences. »

Opinion de Camille FLAMMARION, le célèbre astronome français : « Je n’hésite pas à dire que celui qui déclare les phénomènes spirites contraires à la science ne sait pas de quoi il parle. En effet, dans la nature il n’y a rien d’occulte, de surnaturel, il y a de l’inconnu ; mais l’inconnu d’hier devient la vérité de demain. »

Dans le troisième volume de son gros ouvrage la Mort et son mystère, il conclut en ces termes :

« L’âme survit à l’organisme physique et peut se manifester après la mort » (page 387).

Profession de foi du XXème siècle


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Au point d’évolution où la pensée humaine est parvenue ; considérant, du haut des systèmes philosophiques et religieux, le problème formidable de l’être, de l’univers et de la destinée, en quels termes pourrait-on résumer les notions acquises ; en un mot, que pourrait être le Credo philosophique du vingtième siècle ?

J’ai déjà essayé de résumer, dans Après la mort, en guise de conclusion, les principes essentiels du spiritualisme moderne. Si nous reprenons ce travail sous une autre forme, en adoptant pour base, comme l’a fait Descartes, la notion même de l’être pensant, mais en la développant et en l’élargissant, nous pourrons dire :

I. – Le premier principe de la connaissance, c’est l’idée d’Être (Intelligence et Vie). L’idée d’être s’impose : Je suis ! Cette affirmation est indiscutable. On ne peut douter de soi-même. Mais, seule, cette idée ne peut se suffire ; elle doit se compléter par l’idée d’action et de vie progressive : Je suis et je veux être, toujours plus et mieux !

L’Être, en son moi conscient : l’âme, est la seule unité vivante, la seule monade indivisible et indestructible de substance simple, qu’on cherche vainement dans la matière, car elle n’existe qu’en nous-mêmes. L’âme reste invariable en son unité, à travers les mille et mille formes, les mille corps de chair qu’elle construit et anime, pour les besoins de son évolution éternelle ; elle est toujours différente par les qualités acquises et les progrès réalisés, de plus en plus consciente et libre, dans la spirale infinie de ses existences planétaires et célestes.

II. – Cependant, l’âme ne s’appartient qu’à moitié. Pour l’autre moitié, elle appartient à l’univers, au tout dont elle est partie. C’est pourquoi elle ne peut se connaître entièrement qu’en étudiant l’univers.

La poursuite de cette double connaissance est la raison même et l’objet de sa vie, de toutes ses vies, la mort n’étant que le renouvellement des forces vitales nécessaires à une nouvelle étape en avant.

III. – L’étude de l’univers démontre, tout d’abord, qu’une action supérieure, intelligente, souveraine, gouverne le monde.

Le caractère essentiel de cette action, par le fait même qu’elle se perpétue, c’est la durée. Par la nécessité d’être absolue, cette durée ne saurait comporter de limites : d’où l’éternité.

IV. – L’éternité, vivante et agissante, implique l’être éternel et infini : Dieu, cause première, principe générateur, source de tous les êtres. Nous disons éternel et infini, car l’illimité dans la durée entraîne mathématiquement l’illimité dans l’étendue.

V. – L’action infinie est liée aux nécessités de la durée. Or, là où il y a liaison, relation, il y a Loi.

La loi de l’univers, c’est la conservation, c’est l’ordre et l’harmonie. De l’ordre découle le bien ; de l’harmonie découle la beauté.

Le but le plus élevé de l’univers, c’est la Beauté sous tous ses aspects : matériel, intellectuel, moral. La Justice et l’Amour sont ses moyens. La Beauté, dans son essence, est donc inséparable du Bien et tous deux, par leur union étroite constituent l’absolue Vérité, la suprême Intelligence, la Perfection !

VI. – Le but de l’âme, dans son évolution, est d’atteindre et de réaliser, en elle et autour d’elle, à travers les temps et les stations ascendantes de l’univers, par l’épanouissement des puissances qu’elle possède en germe, cette notion éternelle du Beau et du Bien, qu’exprime l’idée de Dieu, l’idée même de perfection.

VII. – De la loi d’ascension bien entendue découle l’explication de tous les problèmes de l’être : l’évolution de l’âme, qui reçoit d’abord, par la transmission atavique, toutes ses qualités ancestrales, puis les développe par son action propre pour y ajouter des qualités nouvelles ; la liberté relative de l’être relatif dans l’Être absolu ; la lente formation de la conscience humaine à travers les siècles et ses accroissements successifs dans les infinis de l’avenir ; l’unité d’essence et la solidarité éternelle des âmes dans leur marche à la conquête des hauts sommets.

FIN

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Chapitre XXVII. – Révélation par la douleur


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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C’est surtout devant la souffrance que se montre la nécessité, l’efficacité d’une croyance robuste, puissamment assise à la fois sur la raison, le sentiment et les faits, et qui explique l’énigme de la vie, le problème de la douleur.

Quelles consolations le matérialisme et l’athéisme peuvent-ils offrir à l’homme atteint d’un mal incurable ? Que diront-ils pour calmer les désespoirs, préparer l’âme de celui qui va mourir? Quel langage tiendront-ils au père, à la mère agenouillés devant le berceau d’un enfant mort, à tous ceux qui voient descendre sous la terre les cercueils des êtres chéris ? Ici se montrent toute la pauvreté, toute l’insuffisance des doctrines du néant.

La douleur n’est pas seulement le critérium par excellence de la vie, le juge qui pèse les caractères, les consciences et mesure la véritable grandeur de l’homme. Elle est aussi un procédé infaillible pour reconnaître la valeur des théories philosophiques et des doctrines religieuses. La meilleure sera évidemment celle qui nous réconforte, celle qui dit pourquoi les larmes sont le lot de l’humanité et fournit les moyens de les étancher. Par la douleur, on découvre plus sûrement le foyer d’où émane le plus beau, le plus doux rayon de la vérité, celui qui ne s’éteint pas.

Si l’univers n’est qu’un champ clos ouvert aux forces capricieuses et aveugles de la nature, une odieuse fatalité qui nous broie ; s’il n’y a en lui ni conscience, ni justice, ni bonté, alors la douleur n’a pas de sens, pas d’utilité ; elle ne comporte pas de consolations. Il n’y a plus qu’à imposer silence à notre cœur brisé, car il serait puéril et vain d’importuner les hommes et le ciel de nos plaintes !

Pour tous ceux dont la vie est limitée par les horizons étroits du matérialisme, le problème de la douleur est insoluble ; il n’est pas d’espérance pour celui qui souffre.

N’est-ce pas vraiment chose étrange que l’impuissance de tant de sages, de philosophes, de penseurs, depuis des milliers d’années, à expliquer et à consoler la douleur, à nous la faire accepter lorsqu’elle est inévitable ? Les uns l’ont niée, ce qui est puéril. D’autres ont conseillé de l’oublier, de s’en distraire, ce qui est vain, ce qui est lâche quand il s’agit de la perte de ceux que nous avons aimés. En général, on nous a appris à la redouter, à la craindre, à la détester. Bien peu l’ont comprise ; bien peu l’ont expliquée !

Aussi, autour de nous, dans les rapports de chaque jour, combien sont devenues pauvres, banales, enfantines, les paroles de sympathie, les tentatives de consolation prodiguées à ceux que le malheur a touchés. Quels froids propos sur les lèvres, quelle absence de chaleur et de lumière dans les pensées et dans les cœurs ! Quelle faiblesse, quel vide dans les procédés employés pour réconforter les âmes endeuillées, procédés qui aggravent plutôt et redoublent leurs maux, leur tristesse. Tout cela résulte uniquement de l’obscurité qui règne sur le problème de la douleur, des fausses données répandues dans les esprits par les doctrines négatives et certaines philosophies spiritualistes. En effet, c’est le propre des théories erronées de décourager, d’accabler, d’assombrir l’âme aux heures difficiles, au lieu de lui procurer les moyens de faire face au destin avec une ferme résolution.

Et les religions, pourrait-on me dire ? Oui, sans doute, les religions ont trouvé des secours spirituels pour les âmes en détresse ; cependant les consolations qu’elles offrent reposent sur une conception trop étroite du but de la vie et des lois de la destinée. Nous l’avons suffisamment démontré pour n’avoir pas à y revenir.

Les religions chrétiennes, surtout, ont compris le rôle grandiose de la souffrance, mais elles en ont exagéré, dénaturé le sens. Le paganisme exprimait la joie ; ses dieux se couronnaient de fleurs, et présidaient aux fêtes. Pourtant, les stoïciens et, avec eux, certaines écoles secrètes considéraient déjà la douleur comme un élément indispensable à l’ordre du monde. Le christianisme, lui, l’a glorifiée, déifiée en la personne de Jésus. Devant la croix du Calvaire, l’humanité a trouvé la sienne moins lourde. Le souvenir du grand supplicié a aidé les hommes à souffrir et à mourir. Toutefois, en poussant les choses à l’extrême, le christianisme a donné à la vie, à la mort, à la religion, à Dieu des aspects lugubres, parfois terrifiants. Il est nécessaire de réagir et de remettre les choses au point, car en raison même des excès des religions, celles-ci voient s’amoindrir chaque jour leur empire. Le matérialisme gagne peu à peu le terrain qu’elles ont perdu ; la conscience populaire s’obscurcit ; la notion du devoir s’effondre, faute d’une doctrine adaptée aux nécessités du temps et aux besoins de l’évolution humaine.

C’est pourquoi nous dirons aux prêtres de toutes les religions :

« Élargissez le cadre de vos enseignements ; donnez à l’homme une notion plus étendue, de ses destins, une vue plus claire de l’Au-delà, une idée plus haute du but à atteindre. Faites-lui comprendre que son œuvre consiste à construire lui-même, avec l’aide de la douleur, sa conscience, sa personnalité morale, et cela à travers l’infini des temps et des espaces. Si, à l’heure présente, votre influence s’affaiblit, si votre puissance est ébranlée, ce n’est pas à cause de la morale que vous enseignez. C’est par suite de l’insuffisance de votre conception de la vie, qui ne montre pas nettement la justice dans les lois et dans les choses et, par conséquent, ne montre pas Dieu. Vos théologies ont enfermé la pensée dans un cercle qui l’étouffe ; elles lui ont fixé une base trop restreinte et, sur cette base, tout l’édifice chancelle et menace de s’écrouler. Cessez de discuter sur des textes et d’opprimer les consciences ; sortez des cryptes où vous avez enfermé l’esprit ; marchez et agissez ! »

Une nouvelle doctrine se lève, grandit, s’étend, qui aidera la pensée à accomplir son œuvre de transformation. Ce nouveau spiritualisme contient toutes les ressources nécessaires pour consoler les afflictions, enrichir la philosophie, régénérer les religions, s’attirer à la fois l’affection du plus humble disciple et le respect du plus fier génie.

Il peut satisfaire les plus nobles élans de l’intelligence et les aspirations du cœur. Et, en même temps, il explique la faiblesse humaine, le côté obscur, tourmenté de l’âme inférieure livrée aux passions et il lui procure les moyens de s’élever à la connaissance et à la plénitude.

Enfin, il constitue le remède moral le plus puissant contre la douleur. Dans l’explication qu’il en donne, dans les consolations qu’il vient offrir à l’infortune, se trouve la preuve la plus évidente, la plus touchante de son caractère véridique et de sa solidité inébranlable.

Mieux que toute autre doctrine philosophique ou religieuse, il nous révèle le grand rôle de la souffrance et nous apprend à l’accepter. En faisant d’elle un procédé éducatif ou réparateur, il nous montre la justice et l’amour divins intervenant jusque dans nos épreuves et dans nos maux. Au lieu de ces désespérés que les doctrines négatives font de nous, au lieu de ces déchus, de ces réprouvés, ou de ces maudits, le spiritisme nous montre dans les malheureux, des apprentis, des néophytes que la douleur éclaire, initie, des candidats à la perfection et au bonheur.

En donnant à la vie un but infini, le nouveau spiritualisme vient de nous offrir une raison de vivre et de souffrir qui mérite vraiment que l’on vive et que l’on souffre, en un mot, un objectif digne de l’âme et digne de Dieu. Dans le désordre apparent et la confusion des choses, il nous montre l’ordre qui, lentement, s’ébauche et se réalise, le futur qui s’élabore dans le présent et, au-dessus de tout, le déploiement d’une immense et divine harmonie.

Et voyez les conséquences de cet enseignement. La douleur perd son caractère effrayant ; elle n’est plus un ennemi, un monstre redouté ; c’est un aide, un auxiliaire, et son rôle est providentiel. Elle purifie, grandit, refond l’être dans sa flamme ; elle le revêt d’une beauté qu’on ne lui connaissait pas. L’homme, d’abord étonné, inquiet à son aspect, apprend à la connaître, à l’apprécier, à se familiariser avec elle ; il finit presque par l’aimer. Certaines âmes héroïques, au lieu de s’en détourner, de la fuir, iront à elle pour s’y plonger librement et s’y régénérer.

La destinée, étant illimitée, nous ménage des possibilités toujours nouvelles d’amélioration. La souffrance n’est qu’un correctif à nos abus, à nos erreurs, un stimulant dans notre marche. Ainsi les lois souveraines se montrent parfaitement justes et bonnes. Elles n’infligent à personne des peines inutiles ou imméritées. L’étude de l’univers moral nous remplit d’admiration pour la Puissance qui, au moyen de la douleur, transforme peu à peu les forces du mal en forces du bien, fait sortir du vice la vertu, de l’égoïsme l’amour !

Dès lors, assuré du résultat de ses efforts, l’homme accepte avec courage les épreuves inévitables. La vieillesse peut venir, la vie décroître et rouler sur la pente rapide des ans, sa foi l’aide à traverser les périodes accidentées et les heures tristes de l’existence. A mesure que celle-ci décline et s’enveloppe de brume, la grande lumière de l’Au-delà se fait plus vive et le sentiment de la justice, de la bonté, de l’amour qui président à la destinée de tous les êtres, devient pour lui une force aux heures de lassitude ; elle lui rend plus facile la préparation au départ.

* * *

Pour le matérialiste et même pour beaucoup de croyants, le décès des êtres aimés creuse entre eux et nous un abîme que rien ne peut combler, abîme d’ombre et de nuit où ne brille aucun rayon, aucune espérance. Le protestant, incertain de leur destinée, ne prie même pas pour ses morts. Le catholique, non moins anxieux, peut redouter pour les siens le jugement qui sépare à jamais les élus des réprouvés.

Mais voici la doctrine nouvelle avec ses certitudes inébranlables. Pour ceux qui l’ont adoptée, la mort, comme la douleur, sera sans effroi. Chaque tombe qui se creuse est un portique de délivrance, une issue ouverte vers les libres espaces ; chaque ami qui disparaît va préparer la demeure future, jalonner la route à suivre sur laquelle nous nous rejoignons tous. La séparation n’est même qu’apparente. Nous savons que ces âmes ne nous ont pas quittés sans retour ; une communion intime peut encore s’établir d’elles à nous. Si leurs manifestations, dans l’ordre sensible, rencontrent des obstacles, nous pourrons du moins correspondre avec elles par la pensée.

Vous connaissez la loi télépathique. Il n’est pas de cri, pas de larme, pas d’appel d’amour qui n’ait sa répercussion et sa réponse. Solidarité admirable des âmes pour qui nous prions et qui prient pour nous, échanges de pensées vibrantes et d’appels régénérateurs qui traversent l’espace, pénètrent les coeurs angoissés de radiations, de force et d’espérance et ne manquent jamais le but !

Vous croyiez souffrir seul, mais non : près de vous, autour de vous et jusque dans l’étendue sans bornes, il est des êtres qui vibrent de votre souffrance et participent à votre douleur. Ne la rendez pas trop vive, afin de les épargner eux-mêmes.

A la peine, à la tristesse humaine, Dieu a donné pour compagne la sympathie céleste. Et cette sympathie prend souvent la forme d’un être aimé qui, dans les jours d’épreuves, descend, plein de sollicitude, et recueille chacune de nos douleurs pour nous en faire une couronne de lumière dans l’espace.

Combien d’époux, de fiancés, d’amants, séparés par la mort, vivent dans une union nouvelle, plus étroite et plus intime. Aux heures d’affliction, l’esprit d’un père, d’une mère, tous les amis du ciel se penchent vers nous et baignent nos fronts de leurs fluides doux et affectueux ; ils enveloppent nos coeurs de chaudes palpitations d’amour. Comment se laisser aller au mal ou au désespoir en présence de tels témoins, en songeant qu’ils voient nos soucis, lisent nos pensées, qu’ils nous attendent et s’apprêtent à nous recevoir au seuil de l’immensité !

En quittant la terre, nous les retrouverons tous et, avec eux, un bien plus grand nombre d’esprits amis que nous avions oubliés durant notre dernier séjour terrestre, la foule de ceux qui partagèrent nos vies passées et composent notre famille spirituelle.

Tous nos compagnons du grand voyage éternel se grouperont pour nous accueillir, non pas comme de pâles ombres, de vagues fantômes animés d’une vie indécise, mais dans la plénitude de toutes leurs facultés accrues ; comme des êtres actifs, s’intéressant encore aux choses de la terre, participant à l’œuvre universelle, coopérant à nos efforts, à nos travaux, à nos projets.

Les liens du passé se renoueront avec une force nouvelle. L’amour, l’amitié, la paternité, ébauchés autrefois, en de multiples existences, se cimenteront par des engagements nouveaux pris en vue de l’avenir, afin d’augmenter sans cesse et d’élever à leur suprême puissance les sentiments qui nous unissent tous. Et les tristesses des séparations passagères, l’éloignement apparent des âmes causé par la mort, tout se fondra en des effusions de bonheur, dans le ravissement des retours et des réunions ineffables.

N’ajoutez donc aucune foi aux sombres doctrines qui vous parlent de lois d’airain ou bien de condamnation, d’enfer et de paradis éloignant les uns des autres, et pour toujours, ceux qui se sont aimés.

Il n’est pas d’abîme que l’amour ne puisse combler. Dieu, tout amour, n’a pu condamner à s’éteindre le sentiment le plus beau, le plus noble de tous ceux qui vibrent au cœur de l’homme. L’amour est immortel comme l’âme elle-même.

Aux heures de souffrance, d’angoisse, d’accablement, recueillez-vous et, d’un appel ardent, attirez à vous ces Etres qui furent, comme nous, des hommes et qui sont maintenant des esprits célestes, et des forces inconnues pénétreront en vous ; elles vous aideront à supporter vos misères et vos maux.

Hommes, pauvres voyageurs qui gravissez péniblement la montée douloureuse de l’existence, sachez que partout, sur notre route, des êtres invisibles, puissants et bons, cheminent à nos côtés. Aux passages difficiles, leurs fluides secourables soutiennent notre marche chancelante. Ouvrez-leur vos âmes ; mettez vos pensées en accord avec leurs pensées et aussitôt vous sentirez la joie de leur présence ; une atmosphère de paix et de bénédiction vous enveloppera ; de suaves consolations descendront en vous.

* * *

Au milieu des épreuves, les vérités que nous venons de rappeler ne nous dispensent pas des émotions et des larmes ; ce serait contre nature. Du moins, elles nous apprennent à ne pas murmurer, à ne pas rester accablés sous les coups de la douleur. Elles écartent de nous ces funestes pensées de révolte, de désespoir ou de suicide qui hantent souvent le cerveau des néantistes. Si nous continuons à pleurer, c’est sans amertume et sans blasphème.

Même lorsqu’il s’agit du suicide de jeunes hommes emportés par l’ardeur de leurs passions, devant la douleur immense d’une mère, le nouveau spiritualisme ne reste pas sans ressources. Il verse encore l’espérance aux coeurs désolés. Il leur procure par la prière, par la pensée ardente, la possibilité de soulager ces âmes qui flottent dans les ténèbres spirituelles entre la terre et l’espace, ou restent confinées, par leurs fluides grossiers, dans les milieux où elles ont vécu. Il atténue leur peine en leur disant qu’il n’est rien d’irréparable, rien de définitif dans le mal ; toute évolution entravée reprend son cours quand le coupable a payé sa dette à la justice.

Partout et en tout, cette doctrine nous offre une base, un point d’appui d’où l’âme peut prendre son essor vers l’avenir et se consoler des choses présentes par la perspective des choses futures. La confiance, la foi en nos destins projette devant nous une lumière qui éclaire le sens de la vie, nous fixe le devoir, élargit notre sphère d’action et nous apprend à agir pour les autres. Nous sentons qu’il y a dans l’univers une force, une puissance, une sagesse incomparables ; mais aussi que nous faisons nous-mêmes partie de cette force et de cette puissance dont nous sommes issus.

Nous comprenons que les vues de Dieu sur nous, son plan, son œuvre, son but, tout a son principe et sa source dans son amour. En toutes choses, Dieu veut notre bien et le poursuit par des voies tantôt claires, tantôt mystérieuses, mais constamment appropriées à nos besoins. S’il nous sépare de ceux que nous aimons, c’est pour nous faire retrouver plus vives les joies du retour. S’il permet pour nous les déceptions, les abandons, les maladies, les revers, c’est afin de nous obliger à détacher nos regards de la terre et à les élever vers lui, à rechercher des joies supérieures à toutes celles que nous pouvons goûter en ce monde.

L’Univers est justice et amour ; dans la spirale infinie des ascensions, la somme des souffrances, divine alchimie, se change là-haut en flots de lumière et en gerbes de félicité.

Avez-vous remarqué, au fond de certaines douleurs, comme une saveur particulière et si nouvelle que l’on ne peut s’empêcher d’y reconnaître une intervention bienfaisante ? Quelquefois l’âme frappée voit briller une clarté inconnue, d’autant plus vive que le désastre est plus grand. D’un seul coup, la douleur l’enlève à des hauteurs telles qu’il faudrait vingt années d’études et d’efforts pour les atteindre.

Je ne puis résister au désir de citer deux exemples, parmi beaucoup d’autres qui me sont connus. Il s’agit de deux hommes, devenus depuis mes amis, pères de deux jeunes filles charmantes qui étaient toute leur joie en ce monde, et que la mort enleva brutalement en quelques jours. L’un était officier général dans la région de l’Est. Sa fille aînée possédait tous les dons de l’intelligence et de la beauté. D’un caractère sérieux, elle dédaignait volontiers les plaisirs de son âge et partageait les travaux de son père, écrivain militaire et publiciste de talent. Aussi lui avait-il voué une affection qui allait jusqu’au culte. En peu de temps, une maladie sans remède enlevait la jeune fille à la tendresse des siens. Dans ses papiers, on trouva un cahier de notes portant ce titre : « A mon père quand je ne serai plus ! » Quoique jouissant d’une santé parfaite au moment où elle traçait ces pages, elle avait le pressentiment de sa mort prochaine et adressait à son père des consolations touchantes. Grâce à un livre qu’il découvrit dans le bureau de son enfant, nous entrâmes en rapport. Peu à peu, en procédant avec méthode et persistance, il devint médium voyant, et aujourd’hui il a non seulement la faveur d’être initié aux mystères de la survivance, mais aussi celle de revoir souvent sa fille près de lui et de recevoir les témoignages de son amour. L’esprit d’Yvonne se communiquait également à son fiancé et à un de ses cousins, sous- officier dans le régiment que commandait alors son père. Ces manifestations se complétaient et se contrôlaient les unes par les autres, et étaient encore perçues par deux animaux familiers, ainsi que l’attestent les lettres du général (1).

Le deuxième cas, visé ici, est celui de M. Debrus, négociant à Valence, dont l’unique enfant, Rose, née après de nombreuses années de mariage, était tendrement aimée. Toutes les espérances du père et de la mère reposaient sur cette tête chérie. Mais, à 12 ans, l’enfant fut frappée brusquement d’une méningite aiguë qui l’emporta. Le désespoir des parents fut inexprimable et l’idée du suicide hanta plus d’une fois l’esprit du pauvre père. Il se ressaisit cependant, ayant quelque connaissance du spiritisme, et eut aussi la joie de devenir médium. Aujourd’hui, il communique sans intermédiaire, librement et sûrement, avec sa fille. Celle-ci intervient fréquemment dans la vie intime des siens et produit parfois autour d’eux des phénomènes lumineux d’une grande intensité.

Les uns comme les autres savaient peu de choses de l’Au-delà et vivaient dans une indifférence coupable à l’endroit des problèmes de la vie future et de la destinée. Maintenant, tout s’est éclairé à leurs yeux. Après avoir souffert, ils ont été consolés et ils consolent les autres à leur tour, travaillant à répandre la vérité autour d’eux, impressionnant tous ceux qui les approchent, par la hauteur de leurs vues et la fermeté de leurs convictions. Leurs enfants sont revenus vers eux, transfigurés et rayonnants. Et ils sont arrivés à comprendre pourquoi Dieu les avait séparés et comment il leur ménage une vie commune dans la lumière et dans la paix des espaces. Voilà l’œuvre de la douleur !

* * *

Pour le matérialiste, disions-nous, il n’est pas d’explication à l’énigme du monde, ni au problème de la douleur. Toute la magnifique évolution de la vie, toutes les formes d’existence et de beauté, lentement développées au cours des siècles, tout cela à ses yeux est dû au caprice d’un hasard aveugle et n’a d’autre issue que le néant. A la fin des temps, il en sera de l’humanité comme si elle n’avait jamais existé. Tous ses efforts pour s’élever à un état supérieur, toutes ses plaintes, ses souffrances, ses misères accumulées, tout s’évanouira comme une ombre, tout aura été inutile et vain.

Mais au lieu de cette théorie de la stérilité et du désespoir, nous qui avons la certitude de la vie future et du monde spirituel, nous voyons dans l’univers l’immense laboratoire où s’affine et s’épure l’âme humaine, à travers des existences alternativement célestes et terrestres. Celles-ci n’ont qu’un but : l’éducation des intelligences associées aux corps. La matière est un instrument de progrès. Ce que nous appelons le mal, la douleur, n’est qu’un moyen d’élévation.

Le moi est chose haïssable, a-t-on dit. Cependant, qu’on me permette un aveu. Chaque fois que l’ange de la douleur m’a touché de son aile, j’ai senti frémir en moi des puissances inconnues ; j’ai entendu des voix intérieures chanter le cantique éternel de la vie et de la lumière. Et maintenant, après avoir participé à tous les maux de mes compagnons de route, je bénis la souffrance ; elle a façonné mon être ; elle m’a procuré un jugement plus sûr, un sentiment plus précis des hautes vérités éternelles. Ma vie fut plus d’une fois secouée par le malheur, comme le chêne par l’orage ; mais il n’est pas une épreuve qui ne m’ait appris à me connaître un peu plus, à me posséder davantage.

Voici venir la vieillesse. Le terme de mon œuvre approche. Après cinquante années d’études, de travail, de méditation, d’expériences, il m’est doux de pouvoir affirmer à tous ceux qui souffrent, à tous les affligés de ce monde, qu’il est dans l’univers une justice infaillible. Rien n’est perdu de nos maux ; il n’y a pas de peine sans compensation, pas de labeur sans profit. Nous marchons tous, à travers les vicissitudes et les larmes, vers un but grandiose, fixé par Dieu, et nous avons à nos côtés un guide sûr, un conseiller invisible pour nous soutenir et nous consoler.

Homme, mon frère, apprends à souffrir, car la douleur est sainte ! Elle est le plus noble agent de la perfection. Pénétrante et féconde, elle est indispensable à la vie de quiconque ne veut pas rester pétrifié dans l’égoïsme et l’indifférence. C’est une vérité philosophique que Dieu envoie la souffrance à ceux qu’il aime : « Je suis esclave, estropié, disait Epictète, un autre Irus en pauvreté et en misère et, cependant, aimé des Dieux. »

Apprends à souffrir ! Je ne te dirai pas : recherche la douleur. Mais quand elle se dresse, inévitable, sur ton chemin, accueille-la comme une amie, apprends à la connaître, à apprécier sa beauté austère, à saisir ses secrets enseignements. Étudie son œuvre cachée ; au lieu de te révolter contre elle ou bien de rester accablé, inerte et veule sous son action, associe ta volonté, ta pensée au but qu’elle se fixe ; cherche à retirer de son passage dans ta vie tout le produit qu’elle peut offrir à ton esprit et à ton cœur.

Efforce-toi d’être à ton tour un exemple pour les autres ; par ton attitude dans la souffrance, ton acceptation volontaire et courageuse, ta confiance en l’avenir, rends-la plus acceptable aux yeux d’autrui.

En un mot, fais la douleur plus belle. L’harmonie et la beauté sont des lois universelles et, dans cet ensemble, la douleur a son rôle esthétique. Il serait puéril de maugréer contre cet élément nécessaire à la beauté du monde. Relevons-la plutôt par des vues et des espérances plus hautes ! Voyons en elle le suprême remède à tous les vices, à toutes les déchéances, à toutes les chutes !

Vous tous qui ployez sous le fardeau de vos épreuves ou qui pleurez dans le silence, quoi qu’il advienne, ne désespérez jamais. Souvenez- vous que rien n’arrive en vain ni sans cause. Presque toutes nos douleurs viennent de nous-mêmes, de notre passé, et elles nous ouvrent les chemins du ciel. La souffrance est une initiatrice. Elle nous révèle le sens grave, le sérieux imposant de la vie. Celle-ci n’est pas une comédie frivole, mais plutôt une tragédie poignante; c’est la lutte pour la conquête de la vie spirituelle, et dans cette lutte, ce qu’il y a de plus grand, c’est la résignation, la patience, la fermeté, l’héroïsme. Au fond, les légendes allégoriques de Prométhée, des Argonautes, des Niebelungen, les mystères sacrés de l’Orient n’ont pas d’autre sens.

Un instinct profond nous fait admirer ceux dont l’existence n’est qu’un combat perpétuel contre la douleur, un effort constant pour gravir les pentes abruptes qui conduisent aux cimes vierges, aux trésors inviolés. Et nous n’admirons pas seulement l’héroïsme au grand jour, les actions qui provoquent l’enthousiasme des foules, mais aussi la lutte obscure et cachée contre les privations, la maladie, la misère, tout ce qui détache des liens matériels et des choses qui passent.

Tendre les volontés ; tremper les caractères pour le combat de la vie ; développer la force de résistance ; écarter de l’âme de l’enfant tout ce qui peut l’amollir ; élever l’idéal à un niveau supérieur de force et de grandeur : voilà ce que l’éducation moderne devrait adopter pour objectif essentiel. Mais, à notre époque, on s’est déshabitué des luttes morales, pour rechercher les plaisirs du corps et de l’esprit. Aussi la sensualité nous déborde, les caractères s’affaissent, la décadence sociale s’accentue.

En haut les cœurs, les pensées, les volontés ! Ouvrons nos âmes aux grands souffles de l’espace ! Levons nos regards vers l’avenir sans limites ; rappelons-nous que cet avenir nous appartient : notre tâche est de le conquérir.

Nous vivons en des temps de crise. Pour que les intelligences s’ouvrent aux vérités nouvelles, pour que les coeurs parlent, des avertissements éclatants sont nécessaires. Il faut les dures leçons de l’adversité. Nous avons connu des jours sombres et des périodes difficiles. Le malheur doit rapprocher les hommes. Ils ne se sentent vraiment frères que par la douleur.

Il semble que notre nation suive une route bordée de précipices. L’alcoolisme, l’immoralité, le suicide, le crime, exercent leurs ravages. A chaque instant, des scandales éclatent, éveillant des curiosités malsaines, remuant la vase où fermentent les corruptions. La pensée rampe sans s’élever. L’âme de la France, qui fut souvent l’initiatrice des peuples, leur guide dans la voie sacrée, cette grande âme souffre de se sentir vivre dans un corps vicié.

O âme vivante de la France, sépare-toi de cette enveloppe gangrenée, évoque les grands souvenirs, les hautes pensées, les sublimes inspirations de ton génie ! Car ton génie n’est pas mort ; il sommeille. Demain, il se réveillera !

La décomposition précède le renouvellement. De la fermentation sociale peut sortir une autre vie, plus pure et plus belle. Sous l’influx de l’idée nouvelle, la France retrouvera la croyance et la confiance. Elle se relèvera plus grande et plus forte pour accomplir son œuvre en ce monde !

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Ces lettres sont publiées dans ma brochure l’Au-delà et la Survivance de l’Etre, pages 23 et suivantes.

Chapitre XXVI. – La douleur


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Tout ce qui vit souffre ici-bas : la nature, l’animal et l’homme. Et cependant l’amour est la loi de l’univers, et c’est par amour que Dieu a formé les êtres. Contradiction formidable, en apparence, problème angoissant, qui a troublé tant de penseurs et les a portés au doute et au pessimisme !

L’animal est assujetti à la lutte ardente pour la vie. Parmi les herbes de la prairie, sous le feuillage et la ramure des bois, dans les airs, au sein des eaux, partout, se déroulent des drames ignorés. Dans nos cités, se poursuit sans cesse l’hécatombe de pauvres bêtes inoffensives, sacrifiées à nos besoins, ou livrées dans les laboratoires, au supplice de la vivisection.

Quant à l’humanité, son histoire n’est qu’un long martyrologe. A travers les temps, au-dessus des siècles, roule la triste mélopée des souffrances humaines; la plainte des malheureux monte avec une intensité déchirante qui a la régularité d’une vague.

La douleur suit chacun de nos pas ; elle nous guette à tous les détours du chemin. Et devant ce sphinx qui le fixe de son regard étrange, l’homme se pose l’éternelle question : Pourquoi la douleur ?

Est-elle, en ce qui le concerne, une punition, une expiation, comme le disent quelques-uns ? Est-elle la réparation du passé, le rachat des fautes commises ?

Au fond, la douleur n’est qu’une loi d’équilibre et d’éducation. Sans doute, les fautes du passé retombent sur nous de tout leur poids et déterminent les conditions de notre destinée. La souffrance n’est souvent que le contre-coup des violations commises envers l’ordre éternel ; mais, étant le partage de tous, elle doit être considérée comme une nécessité d’ordre général, comme un agent de développement, une condition du progrès. Tous les êtres doivent la subir à leur tour. Son action est bienfaisante pour qui sait la comprendre. Mais seuls peuvent la comprendre ceux qui ont ressenti ses effets puissants. C’est à eux surtout que j’adresse ces pages, à tous ceux qui souffrent, ont souffert ou sont dignes de souffrir !

* * *

La douleur et le plaisir sont les deux formes extrêmes de la sensation. Pour supprimer l’une ou l’autre, il faudrait supprimer la sensibilité. Elles sont donc inséparables, en principe, et toutes deux nécessaires à l’éducation de l’être qui, dans son évolution, doit épuiser toutes les formes illimitées du plaisir comme de la douleur.

La douleur physique produit des sensations ; la souffrance morale, des sentiments. Mais, ainsi que nous l’avons vu plus haut, dans le sensorium intime, sensation et sentiment se confondent et ne font qu’un.

Le plaisir et la douleur résident donc bien moins dans les choses extérieures qu’en nous-mêmes. Et c’est pourquoi il appartient à chacun de nous, en réglant ses sensations, en disciplinant ses sentiments, de commander aux unes et aux autres et d’en limiter les effets. Epictète disait : « Les choses ne sont que ce que nous nous figurons qu’elles sont. » Ainsi, par la volonté, nous pouvons dompter, vaincre la douleur, ou tout au moins la retourner à notre profit, en faire un instrument d’élévation.

L’idée que nous nous faisons du bonheur et du malheur, de la joie et de la peine, varie à l’infini, suivant l’évolution individuelle. L’âme pure, bonne, sage, ne peut être heureuse de la même manière que l’âme vulgaire. Ce qui charme l’une laisse l’autre indifférente. A mesure que l’on monte, l’aspect des choses change. Comme l’enfant, en grandissant, dédaigne les jeux qui le captivaient autrefois, l’âme qui s’élève recherche des satisfactions de plus en plus nobles, graves et profondes. L’esprit qui juge de haut et considère le but grandiose de la vie trouvera plus de félicité, de paix sereine dans une belle pensée, une bonne oeuvre, un acte de vertu et même dans le malheur qui purifie que dans tous les biens matériels et dans l’éclat des gloires terrestres, car ceux-ci nous troublent, nous corrompent, nous grisent d’une ivresse menteuse.

Il est assez difficile de faire entendre aux hommes que la souffrance est bonne. Chacun voudrait refaire et embellir la vie à son gré, la parer de tous les agréments, sans songer qu’il n’y a pas de bien sans peine, pas d’ascension sans efforts.

La tendance générale consiste à s’enfermer dans le cercle étroit de l’individualisme, du chacun pour soi ; par là l’homme se rapetisse ; il réduit à d’étroites limites tout ce qui en lui est grand, destiné à s’étendre, à se dilater, à prendre l’essor : la pensée, la conscience, toute son âme en un mot. Or, les jouissances, les plaisirs, l’oisiveté stérile, ne font que resserrer encore ces limites, rendre plus étroits notre vie et notre coeur. Pour briser ce cercle, pour que toutes les vertus cachées s’épanchent au- dehors, il faut la douleur. Le malheur, les épreuves font jaillir en nous les sources d’une vie inconnue et plus belle. La tristesse, la souffrance nous font voir, entendre, sentir mille choses, délicates ou puissantes, que l’homme heureux ou l’homme vulgaire ne peuvent percevoir. Le monde matériel s’obscurcit ; un autre se dessine, vaguement d’abord, mais qui deviendra de plus en plus distinct, à mesure que notre regard se détache des choses inférieures et plonge dans l’illimité.

Le génie n’est pas seulement le résultat de travaux séculaires ; c’est aussi l’apothéose, le couronnement de la souffrance. D’Homère au Dante, à Camoëns, au Tasse, à Milton, et, après eux, tous les grands hommes ont souffert. La douleur a fait vibrer leurs âmes ; elle leur a inspiré cette noblesse de sentiment, cette intensité d’émotion qu’ils ont su rendre avec les accents du génie et qui les ont immortalisés. L’âme ne chante jamais mieux que dans la douleur. Quand celle-ci touche aux profondeurs de l’être, elle en fait jaillir ces cris éloquents, ces appels puissants qui émeuvent et entraînent les foules.

Il en est de même de tous les héros, de tous les grands caractères, des cœurs généreux, des esprits les plus éminents. Leur élévation se mesure à la somme des souffrances endurées. Devant la douleur et la mort, l’âme du héros, du martyr se révèle dans sa beauté touchante, dans sa grandeur tragique qui confine parfois au sublime, et l’auréole d’une lumière inextinguible.

Supprimez la douleur et vous supprimez du même coup ce qui est le plus digne d’admiration en ce monde, c’est-à-dire le courage de la supporter. Le plus noble enseignement que l’on puisse proposer aux hommes, n’est-ce pas la mémoire de ceux qui ont souffert et sont morts pour la vérité et la justice ? Y a-t-il chose plus auguste, plus vénérable que leurs tombes ? Rien n’égale la puissance morale qui s’en dégage. Les âmes qui donnèrent de tels exemples grandissent à nos yeux avec les siècles et paraissent de loin plus imposantes encore. Elles sont comme autant de sources de force et de beauté où viennent se retremper les générations. A travers le temps et l’espace, leur rayonnement, comme la lumière des astres, s’étend encore sur la terre. Leur mort a enfanté la vie, et leur souvenir, comme un subtil arôme, va jeter partout la semence des enthousiasmes futurs.

Elles nous l’ont appris, ces âmes, c’est par le dévouement, par les souffrances dignement supportées qu’on gravit les chemins du ciel. Et l’histoire du monde n’est pas autre chose que le sacre de l’esprit par la douleur. Sans elle, il ne peut y avoir de vertu complète ni de gloire impérissable.

Il faut souffrir pour acquérir et pour conquérir. Les actes de sacrifice accroissent les radiations psychiques. Il y a comme une traînée lumineuse qui suit, dans l’espace, les esprits des héros et des martyrs.

Ceux qui n’ont pas souffert ne peuvent guère comprendre ces choses, car, chez eux, la surface de l’être, seule, est défrichée, mise en valeur. Leurs sentiments n’ont pas d’ampleur ; leur coeur, pas d’effusion ; leur pensée n’embrasse que des horizons étroits. Il faut les infortunes, les angoisses, pour donner à l’âme son velouté, sa beauté morale, pour éveiller ses sens endormis. La vie douloureuse est un alambic où se distillent les êtres pour des mondes meilleurs. La forme comme le coeur, tout s’embellit d’avoir souffert. Il y a, dès cette vie, quelque chose de grave et d’attendri sur les visages que les larmes ont souvent trempés. Ils prennent une expression de beauté austère, une sorte de majesté qui impressionne et séduit.

Michel-Ange avait adopté pour règle de conduite les préceptes suivants : « Rentre en toi-même et fais comme le sculpteur fait à l’oeuvre qu’il veut rendre belle ; retranche tout ce qui est superflu, rends net ce qui est obscur, porte la lumière partout et ne cesse de ciseler ta propre statue. »

Maxime sublime, qui contient le principe de tout perfectionnement intime. Notre âme est notre oeuvre, en effet, oeuvre capitale et féconde, qui dépasse en grandeur toutes les manifestations partielles de l’art, de la science, du génie.

Toutefois, les difficultés de l’exécution sont en rapport avec la splendeur du but. Et devant cette pénible tâche de la réforme intérieure, du combat incessant livré à la passion, à la matière, combien de fois l’artisan ne se décourage-t-il pas ? Combien de fois n’abandonne-t-il pas le ciseau ? C’est alors que Dieu lui envoie une aide, la douleur ! Elle fouille hardiment dans ces profondeurs de la conscience que l’ouvrier hésitant et malhabile ne pouvait ou ne savait atteindre ; elle en creuse les replis, en modèle les contours ; elle élimine ou détruit ce qui était inutile ou mauvais.

Et du marbre froid, sans forme, sans beauté, de la statue laide et grossière que nos mains avaient à peine ébauchée, elle fera surgir, avec le temps, la statue vivante, le chef d’oeuvre incomparable, les formes harmoniques et suaves de la divine Psyché !

* * *

La douleur ne frappe donc pas seulement les coupables. Sur notre monde, l’honnête homme souffre autant que le méchant. Et cela s’explique. D’abord, l’âme vertueuse étant plus évoluée, est plus sensible. De plus, elle aime souvent et recherche la douleur, en connaissant tout le prix.

Il en est encore, parmi ces âmes, qui ne viennent pas pour autre chose, ici-bas, que pour donner à tous l’exemple de la grandeur dans la souffrance. Ce sont des missionnaires, elles aussi, et leur mission n’est pas moins belle et touchante que celle des grands révélateurs. On les rencontre dans tous les temps et elles occupent tous les plans de la vie. Elles sont debout sur les sommets resplendissants de l’Histoire et on les retrouve, humbles et cachées, parmi les foules.

Nous admirons le Christ, Socrate, Antigone, Jeanne d’Arc ; mais combien de victimes obscures du devoir ou de l’amour tombent chaque jour, sur lesquelles se font le silence et l’oubli. Leurs exemples ne sont pourtant pas perdus : ils illuminent toute la vie des quelques hommes qui en sont témoins.

Pour être pleine et féconde, il n’est pas indispensable qu’une vie soit parsemée de ces grands actes de sacrifice ni couronnée par une mort qui la sacre aux yeux de tous. Telle existence morne et triste, en apparence, incolore et effacée, n’est au fond qu’un effort continuel, une lutte de tous les instants contre le malheur et la souffrance. Nous ne sommes pas juges de tout ce qui se passe dans le secret des âmes ; beaucoup, par pudeur, cachent des plaies douloureuses, des maux cruels, qui les rendraient aussi intéressantes à nos yeux que les martyrs les plus célèbres. Par le combat incessant qu’elles poursuivent contre la destinée, elles sont grandes et héroïques aussi, ces âmes ! Leurs triomphes restent ignorés, mais tous les trésors d’énergie, de passion généreuse, de patience ou d’amour qu’elles ont accumulés dans cet effort de chaque jour leur constitueront un capital de force, de beauté morale, qui peut les rendre, dans l’Au-delà, les égales des plus nobles figures de l’Histoire.

Dans l’atelier auguste où se forgent les âmes, le génie et la gloire ne suffisent pas à les faire vraiment belles. Toujours, pour leur donner le dernier trait sublime, il a fallu la douleur. Si certaines existences obscures sont devenues aussi saintes et aussi sacrées que des dévouements célèbres, c’est que chez elles la souffrance fut continue. Ce n’est pas seulement une fois, dans telle circonstance ou à l’heure de la mort, que la douleur les a élevées au-dessus d’elles-mêmes et proposées à l’admiration des siècles; c’est parce que toute leur vie fut une immolation constante.

Et cette œuvre d’épuration lente, ce long défilé des heures douloureuses, cet affinage mystérieux des êtres qui se préparent ainsi aux ultimes ascensions, force l’admiration des Esprits eux-mêmes. C’est ce spectacle touchant qui leur inspire la volonté de renaître parmi nous, afin de souffrir et de mourir encore pour tout ce qui est grand, pour tout ce qu’ils aiment, et, par ce nouveau sacrifice, rendre plus vif leur propre éclat.

* * *

Après ces considérations d’ordre général, reprenons la question dans ses éléments primaires.

La douleur physique est, le plus souvent, un avertissement de la nature, qui cherche à nous préserver des excès. Sans elle, nous abuserions de nos organes au point de les détruire avant l’heure. Lorsqu’un mal dangereux se glisse en nous, qu’adviendrait-il si nous n’en ressentions pas aussitôt les effets désagréables ? Il gagnerait de proche en proche, nous envahirait et tarirait en nous les sources de la vie.

Et même lorsque, persistant à méconnaître les avis répétés de la nature, nous laissons la maladie se développer en nous, celle-ci peut être encore un bienfait si, causée par nos abus et nos vices, elle nous apprend à les détester et à nous en corriger. Il faut souffrir pour se connaître et pour bien connaître la vie.

Epictète, que nous aimons à citer, disait encore : « C’est un faux langage de prétendre que la santé est un bien, la maladie un mal. User bien de la santé est un bien ; en user mal est un mal. User bien de la maladie, c’est un bien ; en user mal est un mal. On tire le bien de tout, et de la mort même. »

Aux âmes faibles, la maladie vient apprendre la patience, la sagesse, le gouvernement de soi-même. Aux âmes fortes, elle peut offrir des compensations d’idéal, en laissant à l’esprit le libre essor de ses aspirations, au point d’oublier les souffrances physiques.

L’action de la douleur n’est pas moins efficace pour les collectivités que pour les individus. N’est-ce pas grâce à elle que se sont constitués les premiers groupements humains ? N’est-ce pas la menace des fauves, de la faim, des fléaux qui contraint l’homme à rechercher son semblable pour s’associer à lui ? Et de leur vie commune, de leurs communes souffrances, de leur intelligence et de leur labeur est sortie toute la civilisation, avec ses arts, ses sciences, son industrie !

La douleur physique, pourrait-on dire encore, résulte de la disproportion entre notre faiblesse corporelle et l’ensemble des forces qui nous entourent, forces colossales et fécondes qui sont autant de manifestations de la vie universelle. Nous ne pouvons nous en assimiler qu’une infime partie ; mais en agissant sur nous, elles travaillent à accroître, à élargir sans cesse la sphère de notre activité et la gamme de nos sensations. Leur action sur le corps organique se répercute sur la forme fluidique ; elle contribue à l’enrichir, à la dilater, à la rendre plus impressionnable, en un mot apte à des perfectionnements nouveaux.

La souffrance, par son action chimique, a toujours un résultat utile, mais ce résultat varie à l’infini suivant les individus et leur état d’avancement. En affinant notre enveloppe matérielle, elle donne plus de force à l’être intérieur, plus de facilité à se détacher des choses terrestres. Chez d’autres, plus évolués, elle agira dans le sens moral. La douleur est comme une aile prêtée à l’âme asservie à la chair, pour l’aider à s’en dégager et à s’élever plus haut.

* * *

Le premier mouvement de l’homme malheureux est de se révolter sous les coups du sort. Mais, plus tard, quand l’esprit a gravi les pentes et qu’il contemple l’âpre chemin parcouru, le défilé mouvant de ses existences, c’est avec un attendrissement joyeux qu’il se souvient des épreuves, des tribulations à l’aide desquelles il a pu gagner le faîte.

Si, aux heures d’épreuves, nous savions observer le travail intérieur, l’action mystérieuse de la douleur en nous, en notre moi, en notre conscience, nous comprendrions mieux son oeuvre sublime d’éducation et de perfectionnement. Nous verrions qu’elle frappe toujours à l’endroit sensible. La main qui dirige le ciseau est celle d’un artiste incomparable ; elle ne se lasse pas d’agir jusqu’à ce que les angles de notre caractère soient arrondis, polis, usés. Pour cela, elle reviendra à la charge aussi longtemps qu’il sera nécessaire. Et sous les coups de marteau répétés, il faudra bien que la morgue, la personnalité excessive tombent chez celui- ci ; il faudra que la mollesse, l’apathie, l’indifférence disparaissent chez tel autre ; la dureté, la colère, la fureur chez un troisième. Pour tous, elle aura des procédés différents, variés à l’infini suivant les individus, mais chez tous, elle agira avec efficacité, de façon à faire naître ou à développer la sensibilité la délicatesse, la bonté, la tendresse, à faire sortir des déchirements et des larmes quelque qualité inconnue qui dormait silencieuse au fond de l’être, ou bien telle noblesse nouvelle, parure de l’âme, acquise pour jamais.

Et plus celle-ci monte, grandit, se fait belle, plus la douleur se spiritualise et devient subtile. Aux méchants il faut des épreuves nombreuses, comme sur l’arbre il faut beaucoup de fleurs pour produire quelques fruits. Mais plus l’être humain se perfectionne, plus les fruits de la douleur deviennent admirables en lui. Aux âmes frustes, mal dégrossies, incombent les souffrances physiques, les douleurs violentes ; aux égoïstes, aux avares écherront les pertes de fortune, les noires inquiétudes, les tourments de l’esprit. Puis aux êtres délicats, aux mères, aux amantes, aux épouses, les tortures cachées, les blessures du coeur. Aux nobles penseurs, aux inspirés, la douleur subtile et profonde qui fait jaillir le cri sublime, l’éclair du génie !

Oui, derrière la douleur, il y a quelqu’un d’invisible qui conduit son action et la règle suivant les besoins de chacun, avec un art, une sagesse infinis, travaillant ainsi à augmenter notre beauté intérieure, jamais achevée, toujours poursuivie, de lumière en lumière, de vertu en vertu, jusqu’à ce que nous soyons devenus des esprits célestes.

Si étonnant que cela puisse paraître à première vue, la douleur n’est qu’un moyen de la Puissance infinie pour nous attirer à elle et, en même temps, nous faire accéder plus rapidement au bonheur spirituel, le seul durable. C’est donc bien par amour pour nous que Dieu nous envoie la souffrance. Il nous frappe, il nous corrige comme la mère corrige son enfant pour le redresser et le rendre meilleur. Il travaille sans cesse à assouplir, à purifier, à embellir nos âmes, parce qu’elles ne peuvent être vraiment et complètement heureuses que dans la mesure de leurs perfections.

Et pour cela, sur cette terre d’apprentissage, Dieu a mis, à côté de joies rares et fugitives, des douleurs fréquentes et prolongées, afin de nous faire sentir que notre monde est un lieu de passage et non un but. Jouissances et souffrances, plaisirs et douleurs, Dieu a réparti ces choses dans l’existence comme un grand artiste qui, sur sa toile, a uni les ombres et les clartés pour produire un chef-d’œuvre.

* * *

La souffrance chez les animaux est déjà un travail d’évolution pour le principe de vie qui est en eux ; ils acquièrent par là les premiers rudiments de la conscience. Et il en est de même de l’être humain dans ses réincarnations successives. Si, dès ses premières étapes terrestres, l’âme vivait exempte de maux, elle resterait inerte, passive, ignorante des choses profondes et des forces morales qui gisent en elle.

Notre but est en avant ; notre destinée est de marcher vers ce but, sans nous attarder en chemin. Or, les bonheurs de ce monde nous immobilisent ; on s’y attarde ; on s’y oublie. Mais quand nous nous attardons outre mesure, la douleur vient qui nous pousse en avant.

Dès que s’ouvre pour nous une source de plaisirs, par exemple dans la jeunesse, l’amour, le mariage, et que nous nous oublions dans l’enchantement des heures bénies, il est bien rare que, peu après, une circonstance imprévue ne survienne, et l’aiguillon se fait sentir.

A mesure que nous avançons dans la vie, les joies diminuent et les douleurs augmentent. Le corps devient plus pesant, le fardeau des ans plus lourd. Presque toujours, l’existence commence dans le bonheur et finit dans la tristesse. Le déclin amène pour la plupart des hommes la période morose de la vieillesse, avec ses lassitudes, ses infirmités, ses abandons. Les lumières s’éteignent, les sympathies, les consolations se retirent ; les rêves, les espérances s’évanouissent. Les fosses se creusent, de plus en plus nombreuses, autour de nous. Alors s’ouvrent de longues heures d’immobilité, d’inaction, de souffrance. Elles nous obligent à rentrer en nous-mêmes, à passer souvent en revue les actes et les souvenirs de notre vie. C’est là une épreuve nécessaire, afin que l’âme, avant de quitter son enveloppe, acquière cette maturité, ce jugement, cette clairvoyance des choses qui seront le couronnement de sa carrière terrestre. Aussi, lorsque nous maudissons les heures en apparence stériles et désolées de la vieillesse infirme, solitaire, nous méconnaissons un des plus grands bienfaits que la nature nous offre. Nous oublions que la vieillesse douloureuse est le creuset où se complètent les épurations.

A ce moment de l’existence, les rayons et les forces que, durant les années de jeunesse et de virilité, nous dispersions de toutes parts dans notre activité et notre exubérance, se concentrent, convergent vers les profondeurs de l’être, attisant la conscience et procurant à l’homme plus de sagesse et de maturité. Peu à peu, l’harmonie se fait entre nos pensées et les radiations extérieures ; la mélodie intime s’accorde avec la mélodie divine.

Il y a alors, dans la vieillesse résignée, plus de grandeur et de beauté sereine que dans l’éclat de la jeunesse et la puissance de l’âge mûr. Sous l’action du temps, ce qu’il y a de profond, d’immuable en nous se dégage, et le front de certains vieillards s’auréole des clartés de l’Au-delà.

A tous ceux qui demandent: Pourquoi la douleur? je réponds: Pourquoi polir la pierre, sculpter le marbre, fondre le vitrail, marteler le fer ? C’est afin de bâtir et d’orner le temple magnifique, plein de rayons, de vibrations, d’hymnes, de parfums, où tous les arts se combinent pour exprimer le divin, préparer l’apothéose de la pensée consciente, célébrer la libération de l’esprit !

Et voyez le résultat obtenu ! De ce qui était en nous éléments épars, matériaux informes et parfois même, chez le vicieux et le déchu, ruines et débris, la douleur a dressé, construit dans le cœur de l’homme un autel splendide à la Beauté morale, à la Vérité éternelle.

La statue, dans ses formes idéales et parfaites, est enfouie, cachée dans le bloc grossier. Quand l’homme n’a pas l’énergie, le savoir, la volonté de frapper, alors, avons-nous dit, vient la douleur. Elle prend le marteau, le ciseau et peu à peu, à coups violents, ou bien sous le lent et persistant travail du burin, la statue vivante se dessine en ses contours souples et merveilleux ; sous le quartz brisé, l’émeraude étincelle !

Oui, pour que la forme se dégage dans ses lignes pures et délicates, que l’esprit triomphe de la substance, que la pensée jaillisse en élans sublimes et que le poète trouve ses accents immortels, le musicien ses suaves accords, il faut dans nos coeurs l’aiguillon de la destinée, les deuils et les pleurs, l’ingratitude, les trahisons de l’amitié et de l’amour, les angoisses et les déchirements; il faut les cercueils chéris qui descendent sous la terre, la jeunesse qui s’enfuit, la vieillesse glacée qui monte, les déceptions, les tristesses amères qui se succèdent. Il faut à l’homme des souffrances comme au fruit de la vigne le pressoir qui en extrait la liqueur exquise !

* * *

Considérons encore le problème de la douleur au point de vue des sanctions pénales.

On a reproché à Allan Kardec d’avoir trop insisté dans ses œuvres sur l’idée du châtiment et d’expiation. Celle-ci a soulevé de nombreuses critiques. Elle donne, nous dit-on, une fausse notion de l’action divine ; elle entraîne un luxe de punitions incompatibles avec la suprême Bonté.

Ce jugement résulte d’un examen trop superficiel des ouvrages du grand initiateur. L’idée, l’expression de châtiment, excessive peut-être si on s’attache à certains passages isolés, mal interprétés dans beaucoup de cas, s’atténue et s’efface lorsqu’on étudie l’œuvre entière.

C’est surtout dans la conscience, nous le savons, qu’est la sanction du bien et du mal. Elle enregistre minutieusement tous nos actes et, tôt ou tard, devient un juge sévère pour le coupable, qui, par suite de son évolution, finit toujours par entendre sa voix et subir ses arrêts. Pour l’esprit, les souvenirs du passé s’unissent au présent dans l’espace et forment un tout inséparable. Il vit en dehors de la durée, au-delà des limites du temps et souffre aussi vivement des fautes lointaines que des plus récentes. Aussi demande-t-il souvent une réincarnation rapide et douloureuse, qui rachètera le passé, tout en faisant trêve à ses souvenirs obsédants.

Avec la différence de plan, la souffrance changera d’aspect. Sur terre, elle deviendra à la fois physique et morale et constituera un mode de réparation. Elle plongera le coupable dans sa flamme pour le purifier ; elle reforgera dans le laminoir de l’épreuve l’âme déformée par le mal. Ainsi, chacun de nous a pu ou pourra effacer son passé, les tristes pages du début de son histoire, les fautes graves, commises lorsqu’il n’était qu’un esprit ignorant ou fougueux. Par la souffrance nous apprendrons l’humilité, en même temps que l’indulgence et la compassion pour tous ceux qui succombent autour de nous sous la poussée des instincts inférieurs, comme cela nous est arrivé à nous-mêmes, tant de fois, jadis.

Ce n’est donc pas par vengeance que la loi nous frappe, mais parce qu’il est bon et profitable de souffrir, puisque la souffrance nous libère en donnant satisfaction à la conscience, dont elle exécute le verdict.

Tout se rachète et se répare par la douleur. Nous l’avons vu, il y a un art profond dans les procédés qu’elle met en oeuvre pour façonner l’âme humaine et, lorsqu’elle est égarée, la ramener dans l’ordre sublime des choses.

On a souvent parlé d’une loi du talion. En réalité, la réparation ne se présente pas toujours sous la même forme que la faute commise. Les conditions sociales, l’évolution historique s’y opposent. En même temps que les supplices du moyen âge, bien des fléaux ont disparu. Cependant la somme des souffrances humaines, sous leurs formes variées, innombrables, se représente toujours proportionnée à la cause qui les produit. En vain des progrès se réalisent, la civilisation s’étend, l’hygiène et le bien être se développent. Des maladies nouvelles apparaissent et l’homme est impuissant à les guérir. Il faut reconnaître en cela la manifestation de cette loi supérieure d’équilibre dont nous avons parlé. La douleur sera nécessaire tant que l’homme n’aura pas mis sa pensée et ses actes en harmonie avec les lois éternelles ; elle cessera de se faire sentir dès que l’accord sera établi. Tous nos maux viennent de ce que nous agissons dans un sens opposé au courant de la vie divine ; si nous rentrons dans ce courant, la douleur disparaît avec les causes qui l’ont fait naître.

Longtemps encore, l’humanité terrestre, ignorante des lois supérieures, inconsciente du devenir et du devoir, aura besoin de la douleur, pour la stimuler dans sa voie, pour transformer ce qui prédomine en elle, les instincts primitifs et grossiers, en sentiments purs et généreux. Longtemps l’homme devra passer par l’initiation amère pour arriver à la connaissance de lui-même et de son but. Il ne songe présentement qu’à appliquer ses facultés et son énergie à combattre la souffrance sur le plan physique, à augmenter le bien-être et la richesse, à rendre plus agréables les conditions de la vie matérielle. Mais ce sera en vain. Les souffrances pourront varier, se déplacer, changer d’aspect, la douleur n’en persistera pas moins, tant que l’égoïsme et l’intérêt régiront les sociétés terrestres, tant que la pensée se détournera des choses profondes, tant que la fleur de l’âme ne sera pas épanouie.

Toutes les doctrines économiques et sociales seront impuissantes à réformer le monde, à pallier les maux de l’Humanité, parce que leur base est trop étroite et qu’elles placent dans l’unique vie présente la raison d’être, le but de cette vie et de tous nos efforts. Pour éteindre le mal social, il faut élever l’âme humaine à la conscience de son rôle, lui faire comprendre que son sort dépend d’elle seule, et que sa félicité sera toujours proportionnelle à l’étendue de ses triomphes sur elle-même et de son dévouement pour les autres.

Alors la question sociale sera résolue par la substitution de l’altruisme au personnalisme exclusif et étroit. Les hommes se sentiront frères, frères et égaux devant la loi divine qui répartit à chacun les biens et les maux nécessaires à son évolution, les moyens de se vaincre et de hâter son ascension. Dès ce jour, seulement, la douleur verra diminuer son empire. Fruit de l’ignorance et de l’infériorité, fruit de la haine, de l’envie, de l’égoïsme, de toutes les passions animales qui s’agitent encore au fond de l’être humain, elle s’évanouira avec les causes qui la produisent, grâce à une éducation plus haute, à la réalisation en nous de la beauté morale, de la justice et de l’amour.

Le mal moral est dans l’âme seule, dans ses dissonances avec l’harmonie divine. Mais, à mesure qu’elle monte vers une clarté plus vive, vers une vérité plus large, vers une sagesse plus parfaite, les causes de souffrances s’atténuent, en même temps que se dissipent ses vaines ambitions, ses désirs matériels. Et d’étapes en étapes, de vies en vies, elle pénètre dans la grande lumière et la grande paix, où le mal est inconnu, où le bien, seul, règne !

* * *

Bien souvent, j’ai entendu dire par certaines personnes dont l’existence fut pénible et semée d’épreuves : « Je ne voudrais pas renaître en une vie nouvelle ; je ne veux pas revenir sur la terre. » Quand on a beaucoup souffert, que l’on a été violemment secoué par les orages de ce monde, il est très légitime d’aspirer au repos. Je comprends qu’une âme accablée recule à la pensée de recommencer cette bataille de la vie, où elle a revu des blessures qui saignent encore. Mais la loi est inexorable. Pour monter plus haut dans la hiérarchie des mondes, il faut avoir laissé ici- bas tout l’encombrant bagage des goûts, des appétits qui nous attache à la terre. Ces liens, nous les emportons trop souvent avec nous dans l’Au- delà et ce sont eux qui nous retiennent dans les basses régions. Parfois, nous nous croyons capables et dignes de gagner les altitudes et, à notre insu, mille chaînes nous rivent encore à cette planète inférieure. Nous ne comprenons ni l’amour dans sa sublime essence, ni le sacrifice tel qu’on le pratique dans ces humanités épurées où l’on ne vit plus pour soi ou pour quelques-uns, mais pour tous. Or, ceux qui sont mûrs pour une telle vie peuvent seuls la posséder. Pour s’en rendre dignes, il faudra donc redescendre encore dans le creuset, dans la fournaise où fondront comme cire les duretés de notre coeur. Et lorsque les scories de notre âme auront été rejetées, éliminées, quand notre essence sera devenue exempte d’alliage, alors Dieu nous appellera à une vie plus haute, à une tâche plus belle.

Par-dessus tout, il faut mesurer à leur juste valeur les soucis, les tristesses de ce monde. Pour nous, ce sont choses bien cruelles ; mais comme tout cela se rapetisse et s’efface si on le considère à distance, si l’esprit, s’élevant au-dessus des détails de l’existence, embrasse d’un large regard les perspectives de sa destinée. Celui-là seul saura peser, mesurer ces choses, dont la pensée sonde sans trouble les deux océans de l’espace et du temps : l’immensité et l’éternité !

O vous tous qui vous plaignez amèrement des déceptions, des petites misères, des tribulations dont toute existence est semée et qui vous sentez envahis par la lassitude et le découragement, si vous voulez retrouver la résolution, le courage perdus, si vous voulez apprendre à braver allègrement la mauvaise fortune, à supporter, résignés, le sort qui vous échoit, jetez un regard attentif autour de vous. Considérez les douleurs trop ignorées des petits, des déshérités, les souffrances de milliers d’êtres qui sont hommes comme vous ; considérez ces afflictions sans nombre : aveugles privés du rayon qui guide et réjouit, paralytiques, impotents, corps que l’existence a tordus, ankylosés, brisés, qui pâtissent de maux héréditaires ! Et ceux qui manquent du nécessaire, sur qui l’hiver souffle, glacial ! Songez à toutes ces vies mornes, obscures, souffreteuses ; comparez vos maux trop souvent imaginaires aux tortures de vos frères de douleurs, et vous vous estimerez moins malheureux ; vous reprendrez patience et courage et, de votre coeur, descendra sur la foule des humains, sur tous ces pèlerins de la vie qui se traînent accablés sur le chemin aride, le sentiment d’une pitié sans bornes et d’un immense amour !

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Chapitre XXV. – L’amour


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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L’amour, tel qu’on l’entend communément sur la terre, est un sentiment, une impulsion de l’être qui le porte vers un autre être avec le désir de s’unir à lui. Mais, en réalité, l’amour revêt des formes infinies, depuis les plus vulgaires jusqu’aux plus sublimes. Principe de la vie universelle, il procure à l’âme, dans ses manifestations les plus hautes et les plus pures, cette intensité de radiation qui réchauffe, vivifie tout ce qui l’entoure ; c’est par lui qu’elle se sent reliée étroitement à la Puissance divine, foyer ardent de toute vie, de tout amour.

Par-dessus tout, Dieu est amour ; c’est par amour qu’il a créé les êtres, pour les associer à ses joies, à son œuvre. L’amour est un sacrifice ; Dieu a puisé en lui la vie pour la donner aux âmes. En même temps que l’effusion vitale, elles recevaient le principe affectif destiné à germer et à s’épanouir en elles, par l’épreuve des siècles, jusqu’à ce qu’elles aient appris à se donner à leur tour, c’est-à-dire à se dévouer, à se sacrifier pour les autres. Ainsi, loin de s’amoindrir, elles grandissent encore, s’ennoblissent et se rapprochent du foyer suprême.

L’amour est une force inépuisable ; il se renouvelle sans cesse et enrichit à la fois celui qui donne et celui qui reçoit. C’est par l’amour, soleil des âmes, que Dieu agit le plus efficacement dans le monde ; par là, il attire à lui tous les pauvres êtres attardés dans les bas-fonds de la passion, les esprits captifs dans la matière ; il les élève et les entraîne dans la spirale de l’ascension infinie vers les splendeurs de la lumière et de la liberté.

L’amour conjugal, l’amour maternel, l’amour filial ou fraternel, l’amour du pays, de la race, de l’humanité, sont des réfractions, des rayons brisés de l’amour divin, qui embrasse, pénètre tous les êtres et, en se diffusant en eux, fait éclore et fleurir mille formes variées, mille splendides floraisons d’amour.

Jusqu’aux profondeurs de l’abîme de vie, les radiations de l’amour divin se glissent et vont allumer chez les êtres les plus rudimentaires, par l’attachement à la compagne et aux petits, les premières lueurs qui, dans ce milieu d’égoïsme féroce, seront comme l’aube indécise et la promesse d’une vie plus haute.

C’est l’appel de l’être à l’être, c’est l’amour qui provoquera, au fond des âmes embryonnaires, les premiers éveils de l’altruisme, de la pitié, de la bonté. Plus haut dans l’échelle évolutive, il initiera l’être humain aux premières félicités, aux seules sensations de bonheur parfait qu’il lui soit donné de goûter sur la terre, sensations plus fortes et plus douces que toutes les joies physiques, et connues seulement des âmes qui savent véritablement aimer.

Ainsi, d’étapes en étapes, sous l’influence et le rayonnement de l’amour, l’âme se développera, grandira, verra s’élargir le cercle de ses sensations. Lentement, ce qui n’était en elle que passion, désir charnel, s’épurera, se transformera en un sentiment noble et désintéressé. L’attachement à un seul ou à quelques-uns deviendra l’attachement à tous, à la famille, à la patrie, à l’humanité. Et l’âme acquerra la plénitude de son développement lorsqu’elle sera apte à comprendre la vie céleste, qui est tout amour, et à y participer.

L’amour est plus fort que la haine, plus fort que la mort. Si le Christ a été le plus grand des missionnaires et des prophètes, s’il a pris tant d’empire sur les hommes, c’est qu’il portait en lui un reflet plus puissant de l’amour divin. Jésus a passé peu de temps sur la terre ; trois années d’évangélisation lui ont suffi pour s’emparer de l’esprit des nations. Ce n’est ni par la science, ni par l’art oratoire qu’il a séduit, captivé les foules, c’est par l’amour. Et depuis sa mort, son amour est resté dans le monde comme un foyer toujours vivant, toujours brûlant. Voilà pourquoi, malgré les erreurs et les fautes de ses représentants, malgré tant de sang versé par eux, tant de flammes allumées, tant de voiles étendus sur son enseignement, le Christianisme est resté la plus grande des religions. Il a discipliné, façonné l’âme humaine, adouci l’humeur farouche des barbares, arraché des races entières au sensualisme ou à la bestialité.

Le Christ n’est pas l’unique exemple à proposer. D’une façon générale, on peut, sur notre sphère, constater qu’il se dégage des âmes éminentes des radiations, des effluves régénérateurs, qui constituent comme une atmosphère de paix, une sorte de protection, de préservation, de providence particulière. Tous ceux qui vivent sous cette bienfaisante influence morale ressentent un calme, un repos d’esprit, une sorte de sérénité qui donne un avant-goût des quiétudes célestes. Cette sensation est plus accusée encore dans les séances spirites dirigées et inspirées par des âmes supérieures ; souvent nous l’avons éprouvée nous-même, en présence des entités qui présidaient aux travaux de notre groupe de Tours (1).

Ces impressions se retrouvent de plus en plus vives à mesure qu’on s’éloigne des plans inférieurs, où règnent les impulsions égoïstes et fatales, et qu’on gravit les degrés de la glorieuse hiérarchie spirituelle pour se rapprocher du foyer divin. On peut constater ainsi, par une expérience qui vient compléter nos intuitions, que chaque âme est un système de forces et un générateur d’amour, dont la puissance d’action s’accroît avec l’élévation.

Par là, s’expliquent encore et s’affirment la solidarité et la fraternité universelles. Un jour, quand la véritable notion de l’être se dégagera des doutes et des incertitudes qui obsèdent la pensée humaine, on comprendra cette grande fraternité reliant les âmes. On sentira que toutes sont enveloppées par le magnétisme divin, par le grand souffle d’amour qui emplit les espaces.

A part ce lien puissant, les âmes constituent aussi des groupements séparés, des familles, qui se sont formées peu à peu à travers les siècles, par la communauté des joies et des douleurs éprouvées. La véritable famille est celle de l’espace ; celle de la terre n’en est qu’une image, une réduction affaiblie, comme le sont les choses de ce monde comparées à celles du ciel. La vraie famille se compose des esprits qui ont gravi ensemble les rudes sentiers de la destinée et sont faits pour se comprendre et pour s’aimer.

Qui pourrait décrire les sentiments intimes et tendres qui unissent ces êtres, les joies ineffables nées de la fusion des intelligences et des consciences, l’union fluidique des âmes sous le sourire de Dieu ?

Ces groupements spirituels sont les milieux bénis où toutes les passions terrestres s’apaisent, où les égoïsmes s’évanouissent, où les cœurs se dilatent, où viennent se retremper et se consoler tous ceux qui ont souffert, lorsque, délivrés par la mort, ils rejoignent les bien-aimés réunis pour fêter leur retour.

Qui pourra peindre les extases que procure aux âmes épurées, parvenues aux sommets de lumière, l’effusion en elles de l’amour divin ? Et les fiançailles célestes par lesquelles deux esprits se lient pour jamais au sein des familles de l’espace, assemblées pour consacrer, par un rite solennel, cette union symbolique et indestructible ? C’est là l’hyménée véritable, celui des âmes soeurs que Dieu réunit par un fil d’or pour l’éternité. Par ces fêtes de l’amour, les esprits qui ont appris à se rendre libres et à user de leur liberté fusionnent dans un même fluide, sous le regard ému de leurs frères. Ils se suivront désormais dans leurs pérégrinations à travers les mondes ; ils marcheront la main dans la main, souriant au malheur et puisant dans leur commune tendresse la force de supporter tous les revers, toutes les amertumes du sort. Quelquefois, séparés par les renaissances, ils conserveront l’intuition secrète que leur isolement n’est que passager : après les épreuves de la séparation, ils entrevoient l’ivresse du retour au seuil des immensités.

Parmi ceux qui marchent ici-bas solitaires, attristés, courbés sous le fardeau de la vie, il en est qui gardent au fond du coeur le vague souvenir de leur famille spirituelle. Ceux-là souffrent cruellement de la nostalgie des espaces et du céleste amour, et rien, parmi les joies de la terre, ne peut les distraire et les consoler. Leur pensée va souvent, dans la veille et plus encore dans le sommeil, rejoindre les êtres chéris qui les attendent dans la paix sereine des Au-delà. Le sentiment profond des compensations attendues explique leur force morale dans la lutte et leur aspiration vers un monde meilleur. Et l’espérance sème de fleurs austères les sentiers déserts qu’ils parcourent.

* * *

Toute la puissance de l’âme se résume en trois mots : vouloir, savoir, aimer !

Vouloir, c’est-à-dire faire converger toute son activité, toute son énergie vers le but à atteindre ; développer sa volonté et apprendre à la diriger.

Savoir, parce que, sans l’étude approfondie, sans la connaissance des choses et des lois, la pensée et la volonté peuvent s’égarer au milieu des forces qu’elles cherchent à conquérir et des éléments qu’elles aspirent à commander.

Mais, par-dessus tout, il faut aimer, car, sans l’amour, la volonté et la science seraient incomplètes et, souvent, stériles. L’amour les éclaire, les féconde, centuple leurs ressources. Il ne s’agit pas ici de l’amour qui contemple sans agir, mais de celui qui s’emploie à répandre le bien et la vérité dans le monde. La vie terrestre est un conflit entre les forces du mal et celles du bien. Le devoir de toute âme virile est de prendre part au combat, d’y apporter tous ses élans, tous ses moyens d’action, de lutter pour les autres, pour tous ceux qui s’agitent encore dans la voie obscure. Le plus noble usage que l’on puisse faire de ses facultés, c’est de travailler à agrandir, à développer dans le sens du bien et du beau cette civilisation, cette société humaine, qui a ses plaies et ses laideurs, sans doute, mais qui est riche d’espérances et de magnifiques promesses. Ces promesses se transformeront en réalités vivantes, le jour où l’humanité aura appris à communier, par la pensée et par le cœur, avec le foyer d’amour qui est la splendeur de Dieu.

Aimons donc de toute la puissance de notre coeur ; aimons jusqu’au sacrifice, comme Jeanne d’Arc a aimé la France, comme le Christ a aimé l’humanité ; et tous ceux qui nous entourent subiront notre influence, ils se sentiront naître à une nouvelle vie.

O homme, recherche autour de toi les plaies à panser, les maux à guérir, les afflictions à consoler. Élargis les intelligences ; ramène les cœurs égarés ; associe les forces et les âmes. Travaille à bâtir la haute cité de paix et d’harmonie qui sera la cité d’amour, la cité de Dieu ! Éclaire, relève, purifie ! Et qu’importe si l’on se rit de toi ; qu’importe si l’ingratitude et la méchanceté se dressent sur ton chemin. Celui qui aime ne recule pas pour si peu. Même s’il ne récolte que des épines et des ronces, il poursuit son œuvre, parce que son devoir est là. Il sait que l’abnégation nous grandit.

Et puis, le sacrifice, lui aussi, a ses joies ; accompli avec amour, il transforme les pleurs en sourires, il fait naître en nous des allégresses inconnues de l’égoïste et du méchant. Pour celui qui sait aimer, les choses les plus banales prennent de l’intérêt : tout semble s’illuminer ; mille sensations nouvelles s’éveillent en lui.

Il faut à la sagesse et à la science de longs efforts, une lente et pénible ascension pour nous conduire aux altitudes de la pensée. L’amour et le sacrifice y parviennent d’un seul bond, d’un seul coup d’aile. Dans leur élan, ils conquièrent la patience, le courage, la bienveillance, toutes les vertus fortes et douces. L’amour affine l’intelligence, élargit le cœur, et c’est à la somme d’amour accumulée en nous que nous pouvons mesurer le chemin que nous avons fait vers Dieu.

* * *

A toutes les interrogations de l’homme, à ses hésitations, à ses craintes, à ses blasphèmes, une grande voix, puissante et mystérieuse, répond : « Apprends à aimer ! ». L’amour est le sommet de tout, le but de tout, la fin de tout. De ce sommet se déploie et s’étend sans cesse, sur l’univers, l’immense réseau d’amour, tissé d’or et de lumière. Aimer est le secret du bonheur. D’un seul mot, l’amour résout tous les problèmes, dissipe toutes les obscurités. L’amour sauvera le monde ; sa chaleur fera fondre les glaces du doute, de l’égoïsme, de la haine ; il attendrira les cœurs les plus durs, les plus réfractaires.

Même en ses dérivés magnifiques, l’amour est toujours un effort vers la beauté. Il n’est pas jusqu’à l’amour sexuel, celui de l’homme et de la femme qui, tout matériel qu’il paraisse, ne puisse s’auréoler d’idéal et de poésie, perdre tout caractère vulgaire, s’il s’y mêle un sentiment d’esthétique et une pensée supérieure. Et ceci dépend surtout de la femme. Celle qui aime sent et voit des choses que l’homme ne peut connaître. Elle possède en son cœur d’inépuisables réserves d’amour, une sorte d’intuition qui peut donner une idée de l’amour éternel.

La femme est toujours par quelque côté soeur du mystère, et la partie de son être qui touche à l’infini semble avoir plus d’étendue que chez nous. Quand l’homme répond comme elle aux appels de l’invisible, quand leur amour est exempt de tout désir brutal, s’ils ne font plus qu’un par l’esprit comme par le corps, alors, dans l’étreinte de ces deux êtres, se pénétrant, se complétant pour transmettre la vie, passera comme un éclair, comme une flamme, le reflet de plus hautes félicités entrevues. Pourtant les joies de l’amour terrestre sont fugitives et mêlées d’amertumes. Elles ne vont pas sans déceptions, sans reculs et sans chutes. Dieu seul est l’amour dans sa plénitude. Il est le brasier ardent et, en même temps, l’abîme de pensée et de lumière, d’où émanent et vers qui remontent, éternellement, les chauds effluves de tous les astres, les tendresses passionnées de tous les coeurs de femmes, de mères, d’épouses, les affections viriles de tous les coeurs d’hommes. Dieu génère et appelle l’amour, car il est la Beauté infinie, parfaite, et le propre de la beauté est de provoquer l’amour.

Qui donc, en un jour d’été, quand le soleil rayonne, alors que l’immense coupole azurée se déroule sur nos têtes et que, des prairies et des bois, des monts et de la mer, monte l’adoration, la prière muette des êtres et des choses, qui donc n’a ressenti ces radiations d’amour emplissant l’infini ?

Il faut n’avoir jamais ouvert son âme à ces subtiles influences pour les ignorer ou les nier. Trop d’âmes terrestres, il est vrai, restent hermétiquement fermées aux choses divines. Ou bien, si elles en ressentent les harmonies et les beautés, elles en cachent soigneusement le secret en elles-mêmes. Elles semblent avoir honte d’avouer ce qu’elles connaissent ou éprouvent de plus grand et de meilleur.

Mais tentez l’expérience ! ouvrez votre être intérieur, ouvrez les fenêtres de la prison de l’âme aux effluves de la vie universelle et, soudain, cette prison s’emplira de clartés, de mélodies ; tout un monde de lumière pénétrera en vous. Votre âme ravie connaîtra des extases, des félicités qui ne peuvent se décrire ; elle comprendra qu’il y a autour d’elle un océan d’amour, de force et de vie divine, dans lequel elle est plongée et qu’il lui suffit de le vouloir pour être baignée par ses ondes régénératrices. Elle sentira dans l’univers une Puissance souveraine et merveilleuse qui nous aime, nous enveloppe, nous soutient, qui veille sur nous comme un avare sur un joyau précieux, et qu’en l’invoquant, en lui adressant un ardent appel, elle sera pénétrée aussitôt de sa présence et de son amour. Ces choses se sentent, mais s’expriment difficilement ; seuls peuvent les comprendre ceux qui les ont goûtées. Cependant tous peuvent arriver à les connaître, à les posséder, en éveillant le divin en eux ; il n’est pas d’homme si ténébreux, si méchant qui, dans une heure d’abandon et de souffrance, ne voie s’ouvrir l’issue par où un peu de la clarté des choses supérieures, un peu d’amour ne filtre jusqu’à lui.

Il suffit d’avoir éprouvé une seule fois ces impressions pour ne plus les oublier. Et quand le soir de la vie est venu, avec ses désenchantements, quand les ombres crépusculaires s’appesantissent sur nous, alors ces sensations puissantes se réveillent avec la mémoire de toutes les joies ressenties. Et ce souvenir des heures où nous avons vraiment aimé, comme une rosée délicieuse, descend sur nos âmes desséchées par l’âpre vent des épreuves et de la douleur.

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Voir Dans l’Invisible, chapitre XIX.

Chapitre XXIV. – La discipline de la pensée et la reforme du caractère


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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La pensée est créatrice, disions-nous. Elle n’agit pas seulement autour de nous, influençant nos semblables en bien ou en mal ; elle agit surtout en nous. Elle génère nos paroles, nos actions et, par elle, nous construisons chaque jour l’édifice, grandiose ou misérable, de notre vie, présente et à venir. Nous façonnons notre âme et son enveloppe par nos pensées ; celles-ci produisent des formes, des images qui s’impriment dans la matière subtile dont le corps fluidique est composé. Ainsi, peu à peu, notre être se peuple de formes frivoles ou austères, gracieuses ou terribles, grossières ou sublimes ; l’âme s’ennoblit, se pare de beauté, ou se fait une atmosphère de laideur.

Il n’est pas de sujet plus important que l’étude de la pensée, de ses pouvoirs, de son action. Elle est la cause initiale de notre élévation ou de notre abaissement ; elle prépare toutes les découvertes de la science, toutes les merveilles de l’art, mais aussi toutes les misères et toutes les hontes de l’humanité. Suivant l’impulsion donnée, elle fonde ou détruit les institutions comme les empires, les caractères comme les consciences. L’homme n’est grand, l’homme ne vaut que par sa pensée ; par elle ses oeuvres rayonnent et se perpétuent à travers les siècles.

Le spiritualisme expérimental, beaucoup mieux que toutes les doctrines antérieures, nous permet de saisir, de comprendre toute la force de projection de la pensée. Elle est le principe de la communion universelle. Nous la voyons agir dans le phénomène spirite, qu’elle facilite ou entrave ; son rôle dans les séances d’expérimentation est toujours considérable. La télépathie nous a démontré que les âmes peuvent s’impressionner, s’influencer à toutes distances. C’est le moyen dont se servent les humanités de l’espace pour communiquer entre elles à travers les immensités sidérales. Dans tout le champ des activités solaires, dans tous les domaines du monde visible ou invisible, l’action de la pensée est souveraine. Elle ne l’est pas moins, répétons-le, en nous- mêmes et sur nous-mêmes, modifiant constamment notre nature intime.

Les vibrations de nos pensées, de nos paroles, en se renouvelant dans un sens uniforme, chassent de notre enveloppe les éléments qui ne peuvent vibrer en harmonie avec elles ; elles attirent des éléments similaires qui accentuent les tendances de l’être. Une oeuvre, souvent inconsciente, s’élabore; mille ouvriers mystérieux travaillent dans l’ombre ; aux profondeurs de l’âme, toute une destinée s’ébauche ; dans sa gangue, le diamant caché s’épure ou se ternit.

Si nous méditons sur des sujets élevés, sur la sagesse, le devoir, le sacrifice, notre être s’imprègne peu à peu des qualités de notre pensée. Voilà pourquoi la prière improvisée, ardente, l’élan de l’âme vers les puissances infinies, a tant de vertu. Dans ce dialogue solennel de l’être avec sa cause, l’influx d’en haut nous envahit et des sens nouveaux s’éveillent. La compréhension, la conscience de la vie s’augmente et nous sentons, mieux qu’on ne peut l’exprimer, la gravité et la grandeur de la plus humble des existences. La prière, la communion par la pensée avec l’univers spirituel et divin, c’est l’effort de l’âme vers la beauté et la vérité éternelles ; c’est l’entrée pour un instant dans les sphères de la vie réelle et supérieure, celle qui n’a pas de terme.

Si, au contraire, notre pensée est inspirée par de mauvais désirs, par la passion, la jalousie, la haine, les images qu’elle enfante se succèdent, s’accumulent dans notre corps fluidique et l’enténèbrent. Ainsi, nous pouvons, à volonté, faire en nous la lumière ou l’ombre. C’est ce qu’affirment tant de communications d’outre-tombe.

Nous sommes ce que nous pensons, à la condition de penser avec force, volonté, persistance. Mais presque toujours nos pensées passent constamment d’un sujet à un autre. Nous pensons rarement par nous- mêmes, nous reflétons les mille pensées incohérentes du milieu où nous vivons. Peu d’hommes savent vivre de leur propre pensée, puiser aux sources profondes, à ce grand réservoir d’inspirations que chacun porte en soi, mais que la plupart ignorent. Aussi se font-ils une enveloppe peuplée des formes les plus disparates. Leur esprit est comme une demeure ouverte à tous les passants. Les rayons du bien et les ombres du mal s’y confondent en un perpétuel chaos. C’est l’incessant combat de la passion et du devoir, où, presque toujours, la passion l’emporte. Avant tout, il faut apprendre à contrôler nos pensées, à les discipliner, à leur imprimer une direction précise, un but noble et digne.

Le contrôle des pensées entraîne le contrôle des actes, car si les unes sont bonnes, les autres le seront également, et toute notre conduite se trouvera réglée par un enchaînement harmonique. Tandis que si nos actes sont bons et nos pensées mauvaises, il ne peut y avoir là qu’une fausse apparence du bien, et nous continuerons à porter en nous un foyer malfaisant, dont les influences se répandront tôt ou tard, fatalement, sur notre vie.

Parfois nous remarquons une contradiction frappante entre les pensées, les écrits et les actions de certains hommes, et nous sommes portés, par cette contradiction même, à douter de leur bonne foi, de leur sincérité. Ce n’est là souvent qu’une fausse interprétation de notre part. Les actes de ces hommes résultent de l’impulsion sourde des pensées et des forces qu’ils ont accumulées en eux dans le passé. Leurs aspirations présentes, plus élevées, leurs pensées, plus généreuses, seront réalisées en actes dans l’avenir. Ainsi tout s’accorde et s’explique, quand on considère les choses au point de vue élargi de l’évolution ; tandis que tout reste obscur, incompréhensible, contradictoire, avec la théorie d’une vie unique pour chacun de nous.

* * *

Il est bon de vivre en contact par la pensée avec les écrivains de génie, avec les auteurs véritablement grands de tous les temps et de tous les pays, en lisant, en méditant leurs oeuvres, en imprégnant tout notre être de la substance de leur âme. Les radiations de leurs pensées éveilleront en nous des effets semblables et amèneront à la longue des modifications de notre caractère par la nature même des impressions ressenties.

Il faut choisir nos lectures avec soin, puis les mûrir et s’en assimiler la quintessence. En général, on lit trop, on lit hâtivement, et l’on ne médite pas. Il serait préférable de lire moins et de réfléchir davantage à ce qu’on a lu. C’est un sûr moyen de fortifier notre intelligence, de recueillir les fruits de sagesse et de beauté que peuvent contenir nos lectures. En cela, comme en toutes choses, le beau attire et génère le beau, de même que la bonté attire le bonheur, et le mal la souffrance.

L’étude silencieuse et recueillie est toujours féconde pour le développement de la pensée C’est dans le silence que s’élaborent les œuvres fortes. La parole est brillante, mais elle dégénère trop souvent en propos stériles, parfois malfaisants ; par là, la pensée s’affaiblit et l’âme se vide. Tandis que dans la méditation, l’esprit se concentre ; il se tourne vers le côté grave et solennel des choses ; la lumière du monde spirituel le baigne de ses ondes. Il y a autour du penseur de grands Etres invisibles qui ne demandent qu’à l’inspirer ; c’est dans le demi-jour des heures tranquilles, ou bien sous la lumière discrète de sa lampe de travail qu’ils peuvent le mieux entrer en communication avec lui. Partout et toujours, une vie occulte se mêle à notre vie.

Evitons les discussions bruyantes, les paroles vaines, les lectures frivoles. Soyons sobres de journaux. La lecture des journaux, en nous faisant passer sans cesse d’un sujet à un autre, rend l’esprit encore plus instable. Nous vivons à une époque d’anémie intellectuelle, qui est causée par la rareté des études sérieuses, par la recherche abusive du mot pour le mot, de la forme enjolivée et vide, et surtout par l’insuffisance des éducateurs de la jeunesse. Attachons-nous à des oeuvres plus substantielles, à tout ce qui peut nous éclairer sur les lois profondes de la vie et faciliter notre évolution. Peu à peu s’édifieront en nous une intelligence, une conscience plus fortes, et notre corps fluidique s’illuminera des reflets d’une pensée haute et pure.

Nous l’avons dit, l’âme recèle des profondeurs où la pensée descend rarement, parce que mille objets extérieurs l’occupent sans cesse. Sa surface, comme celle d’une mer, en est souvent agitée ; mais au-dessous s’étendent des régions que les orages n’atteignent pas. Là, dorment ces puissances cachées, qui attendent notre appel pour émerger et apparaître. L’appel se fait rarement entendre, et l’homme s’agite dans son indigence, ignorant des trésors inappréciables qui reposent en lui.

Il faut le choc des épreuves, les heures tristes et désolées, pour lui faire comprendre la fragilité des choses extérieures et le conduire vers la recherche de soi-même, vers la découverte de ses véritables richesses spirituelles.

C’est pourquoi les grandes âmes deviennent d’autant plus nobles et plus belles que leurs douleurs sont plus vives. A chaque nouveau malheur qui les frappe, elles ont la sensation de s’être rapprochées un peu plus de la vérité et de la perfection, et, à cette pensée, elles éprouvent comme une volupté amère. Une étoile nouvelle s’est levée dans le ciel de leur destinée, une étoile dont les rayons tremblants pénètrent au sanctuaire de leur conscience, en éclairent les replis cachés. Chez les intelligences de haute culture, le malheur sème: chaque douleur est un sillon où lève une moisson de vertu et de beauté.

A certaines heures de notre vie, à la mort de notre mère, à l’écroulement d’une espérance ardemment caressée, à la perte d’une femme, d’un enfant aimés, chaque fois que se brise un des liens qui nous attachaient à ce monde, une voix mystérieuse s’élève dans les profondeurs de notre âme, voix solennelle qui nous parle de mille lois plus augustes, plus vénérables que celles de la terre, et tout un monde idéal s’entrouvre. Mais les bruits du dehors l’ont bientôt étouffée, et l’être humain retombe presque toujours dans ses doutes, ses hésitations, dans la plate vulgarité de son existence.

* * *

Il n’est pas de progrès possible sans une observation attentive de soi-même. Il faut surveiller tous nos actes impulsifs, afin d’arriver à savoir dans quel sens nous devons porter nos efforts pour nous améliorer. D’abord, régler la vie physique, réduire les besoins matériels au nécessaire afin d’assurer la santé du corps, cet instrument indispensable de notre rôle terrestre. Puis, discipliner ses impressions, ses émotions ; s’exercer à les dominer, à les utiliser comme des agents de notre perfectionnement moral. Apprendre surtout à s’oublier, à faire le sacrifice du moi, à nous dégager de tout sentiment d’égoïsme. On n’est vraiment heureux en ce monde que dans la mesure où l’on sait s’oublier.

Il ne suffit pas de croire et de savoir, il faut vivre sa croyance, c’est-à- dire faire pénétrer dans la pratique quotidienne de la vie les principes supérieurs que nous avons adoptés. Il faut s’habituer à communier par la pensée et par le coeur avec les Esprits éminents qui en ont été les révélateurs, avec toutes les âmes d’élite qui ont servi de guides à l’humanité, vivre avec eux dans une intimité de chaque jour, nous inspirer de leurs vues et ressentir leur influence par cette perception intime que développent nos rapports avec le monde invisible.

Parmi ces grandes âmes, il est bon d’en choisir une comme exemple, la plus digne de notre admiration, et dans toutes les circonstances difficiles, dans tous les cas où notre conscience oscille entre deux partis à prendre, nous demander ce qu’elle aurait résolu et agir dans le même sens.

Ainsi, nous nous construirons peu à peu, d’après ce modèle, un idéal moral qui se reflétera dans tous nos actes. Tout homme, dans l’humble réalité de chaque jour, peut se modeler une conscience sublime. L’œuvre est lente et difficile, mais les siècles nous sont donnés pour l’accomplir.

Concentrons donc souvent nos pensées, pour les ramener, par la volonté, vers l’idéal rêvé. Méditons sur lui chaque jour, à une heure choisie, le matin de préférence, lorsque tout est calme et repose encore autour de nous, à ce moment que le poète appelle « l’heure divine », quand la nature, fraîche et reposée, s’éveille aux clartés de l’aube. Aux heures matinales, l’âme, par la prière et la méditation, s’élève d’un plus facile élan jusqu’à ces hauteurs d’où l’on voit et comprend que tout – la vie, les actes, les pensées – tout est lié à quelque chose de grand et d’éternel et que nous habitons un monde où des puissances invisibles vivent et travaillent avec nous. Dans la vie la plus simple, dans la tâche la plus modeste, dans l’existence la plus effacée, se montrent alors des côtés profonds, une réserve d’idéal, des sources possibles de beauté. Chaque âme peut se faire, par ses pensées, une atmosphère spirituelle aussi belle, aussi resplendissante que dans les paysages les plus enchanteurs ; et dans la demeure la plus chétive, dans le logis le plus misérable, il y a des ouvertures vers Dieu et vers l’infini !

* * *

Dans toutes nos relations sociales, dans nos rapports avec nos semblables, il faut constamment se rappeler ceci : les hommes sont des voyageurs en marche, occupant des points divers sur l’échelle d’évolution que nous gravissons tous. Par conséquent, nous ne devons rien exiger, rien attendre d’eux qui ne soit en rapport avec leur degré d’avancement.

A tous nous devons la tolérance, la bienveillance et même le pardon ; car si l’on nous cause du préjudice, si l’on nous raille et nous offense, c’est presque toujours par suite du manque de compréhension et de savoir qui résulte d’un développement insuffisant. Dieu ne demande aux hommes que ce qu’ils ont pu acquérir par leurs lents et pénibles travaux. Nous n’avons pas le droit d’en exiger davantage. N’avons-nous pas été semblables aux plus arriérés d’entre eux ? Si chacun de nous pouvait lire dans son passé ce qu’il a été, ce qu’il a fait, combien nous serions plus indulgents pour les fautes d’autrui ! Parfois encore, nous avons besoin de la même indulgence que nous leur devons. Soyons sévères pour nous- mêmes et tolérants pour les autres. Instruisons-les, éclairons-les, guidons-les avec douceur : c’est là ce que la loi de solidarité nous commande.

Enfin, il faut savoir supporter toutes choses avec patience et sérénité. Quels que soient les agissements de nos semblables envers nous, nous ne devons en concevoir aucune animosité, aucun ressentiment ; mais, au contraire, faire servir toutes les causes d’ennui ou d’affliction à notre propre éducation morale. Nul revers ne pourrait nous atteindre, si, par nos vies antérieures et coupables, nous n’avions laissé prise à l’adversité. Voilà ce qu’il faut souvent se dire. Nous arriverons ainsi à accepter sans amertume toutes les épreuves, en les considérant comme une réparation du passé, ou comme un moyen de perfectionnement.

De degré en degré, nous parviendrons ainsi à ce calme d’esprit, à cette possession de soi-même, à cette confiance absolue en l’avenir, qui donnent la force, la quiétude, la satisfaction intime et nous permettent de rester fermes au milieu des plus dures vicissitudes.

Quand l’âge est venu, les illusions, les vaines espérances tombent comme des feuilles mortes ; mais les hautes vérités n’en apparaissent que plus brillantes, comme les étoiles dans le ciel d’hiver, à travers les branches dépouillées de nos jardins.

Il importe peu alors que la destinée ne nous ait offert aucune gloire, aucun sourire, aucun rayon de joie, si elle a enrichi notre âme d’une vertu de plus, d’un peu de beauté morale. Les vies obscures et tourmentées sont parfois les plus fécondes, tandis que les vies éclatantes nous rivent trop souvent et pour longtemps à la chaîne redoutable des responsabilités.

Le bonheur n’est pas dans les choses extérieures ou les hasards du dehors, mais seulement en nous-mêmes, dans la vie intérieure que nous savons nous faire. Qu’importe que le ciel soit noir sur nos têtes et les hommes mauvais autour de nous, si nous avons la lumière au front, la joie du bien et la liberté morale au coeur. Mais si j’ai honte de moi- même, si le mal a envahi ma pensée, si le crime et la trahison habitent en moi toutes les faveurs, toutes les félicités de la terre ne me rendront pas la paix silencieuse et la joie de la conscience. Le sage, dès ce monde, se crée en lui-même un refuge assuré, un lieu sacré, une retraite profonde, où ne parviennent pas les discordes et les contradictions du dehors. De même, dans la vie de l’espace, la sanction du devoir et la réalisation de la justice sont d’ordre tout intime. Chaque âme porte en soi sa clarté ou son ombre, son paradis ou son enfer. Mais souvenons-nous qu’il n’est rien d’irréparable : la situation présente de l’esprit inférieur n’est qu’un point presque imperceptible dans l’immensité de ses destinées.

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Chapitre XXIII. – La pensée


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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La pensée est créatrice. De même que la pensée éternelle projette sans cesse dans l’espace les germes des êtres et des mondes, de même celle de l’écrivain, de l’orateur, du poète, de l’artiste fait jaillir une incessante floraison d’idées, d’œuvres, de conceptions, qui vont influencer, impressionner, en bien ou en mal, suivant leur nature, l’immense foule humaine.

C’est pourquoi la mission des ouvriers de la pensée est à la fois grande, redoutable et sacrée.

Grande et sacrée, car la pensée dissipe les ombres du chemin, résout les énigmes de la vie et trace la route de l’humanité ; c’est sa flamme qui réchauffe les âmes et embellit les déserts de l’existence. Redoutable aussi, puisque ses effets sont puissants pour la descente comme pour l’ascension.

Tôt ou tard, tout produit de l’esprit revient vers son auteur avec ses conséquences, entraînant pour celui-ci, selon le cas, la souffrance, un amoindrissement, une privation de liberté, ou bien des satisfactions intimes, une dilatation, une élévation de son être.

La vie présente est, on le sait, un simple épisode de notre longue histoire, un fragment de la grande chaîne qui se déroule, pour tous, à travers l’immensité. Et, constamment, retombent sur nous, en brumes ou en rayons, les résultats de nos oeuvres. L’âme humaine parcourt sa voie, entourée d’une atmosphère radieuse ou sombre, peuplée des créations de sa pensée. Et c’est là, dans la vie de l’espace, sa gloire ou sa honte.

* * *

Pour donner à la pensée toute sa force et son ampleur, rien n’est plus efficace que la recherche des grands problèmes. Pour bien exprimer, il faut sentir puissamment ; pour goûter les sensations hautes et profondes, il faut remonter à la source d’où découle toute vie, toute harmonie, toute beauté.

Ce qu’il y a de noble et d’élevé dans le domaine de l’intelligence émane d’une cause éternelle, vivante et pensante. Plus l’essor de la pensée vers cette cause est grand, plus haut elle plane, plus radieuses aussi sont les clartés entrevues, plus enivrantes les joies ressenties, plus puissantes les forces acquises, plus géniales les inspirations ! Après chaque essor, la pensée redescend, vivifiée, éclairée, dans le champ terrestre, pour reprendre la tâche par laquelle elle grandira encore, car c’est le travail qui fait l’intelligence, comme c’est l’intelligence qui fait la beauté, la splendeur de l’oeuvre accomplie.

Élève ton regard, ô penseur, ô poète ! jette ton cri d’appel, d’aspiration, de prière ! Devant la mer aux reflets changeants, à la vue de blanches cimes lointaines ou de l’infini étoilé, n’as-tu jamais éprouvé ces heures d’extase et d’ivresse où l’âme se sent plongée dans un rêve divin, où l’inspiration arrive, puissante, comme un éclair, rapide messager du ciel à la terre ?

Prête l’oreille ! n’as-tu jamais entendu, au fond de ton être, vibrer ces harmonies confuses, ces rumeurs du monde invisible, voix de l’ombre qui bercent ta pensée et la préparent aux intuitions suprêmes ?

En tout poète, artiste, écrivain, il est des germes de médiumnité, inconscients, insoupçonnés et qui ne demandent qu’à éclore ; par eux, l’ouvrier de la pensée entre en rapport avec la source inépuisable et reçoit sa part de révélation. Cette révélation d’esthétique appropriée à sa nature, à son genre de talent, il a pour mission de l’exprimer en des œuvres qui feront pénétrer dans l’âme des foules une vibration des forces divines, une radiation des vérités éternelles.

C’est dans la communion fréquente et consciente avec le monde des Esprits que les génies de l’avenir puiseront les éléments de leurs oeuvres. Dès aujourd’hui, la pénétration des secrets de sa double vie vient offrir à l’homme des secours et des lumières que les religions défaillantes ne sauraient plus lui procurer. Dans tous les domaines, l’idée spirite va féconder la pensée en travail.

La science lui devra une rénovation complète de ses théories et de ses méthodes. Elle lui devra la découverte de forces incalculables et la conquête de l’univers occulte. La philosophie y gagnera une connaissance plus étendue et plus précise de la personnalité humaine. Celle-ci, dans la transe et l’extériorisation, est comme une crypte qui s’ouvre, remplie de choses étranges, et où se cache la clé du mystère de l’être.

Les religions de l’avenir trouveront dans le spiritisme les preuves de la survivance et les règles de la vie dans l’Au-delà, en même temps que le principe d’une union étroite des deux humanités, visible et invisible, dans leur ascension vers le Père commun. L’art, sous toutes ses formes, y découvrira des sources inépuisables d’inspiration et d’émotion.

L’homme du peuple, aux heures de lassitude, y puisera le courage moral. Il comprendra que l’âme peut grandir aussi bien par le labeur humble que par l’oeuvre altière et qu’aucun devoir n’est négligeable ; que l’envie est sœur de la haine et que, souvent, on est moins heureux dans le luxe que dans la médiocrité. Le puissant y apprendra la bonté, avec le sentiment de cette solidarité qui nous relie tous à travers nos vies et peut nous contraindre à revenir petits pour acquérir les vertus modestes.

Le sceptique y trouvera la foi ; le découragé, les longs espoirs et les viriles résolutions ; tous ceux qui souffrent, l’idée profonde qu’une loi de justice préside à toutes choses ; qu’il n’y a pas, en aucun domaine, d’effet sans cause, pas d’enfantement sans douleur, pas de victoire sans combat, pas de triomphe sans rudes efforts, mais qu’au-dessus de tout règne une parfaite et majestueuse sanction, et que nul n’est abandonné de Dieu, dont il est parcelle.

Ainsi s’opérera, lentement, la rénovation de l’humanité, si jeune encore, si ignorante d’elle-même, mais dont le désir se porte peu à peu vers la compréhension de sa tâche et de son but, en même temps que s’agrandit son champ d’exploration et la perspective d’un avenir sans fin. Et bientôt voici qu’elle avance, plus consciente d’elle-même et de sa force, consciente de sa magnifique destinée. A chaque étape franchie, voyant et voulant davantage, sentant briller et s’aviver le foyer qui est en elle, elle voit aussi les ténèbres reculer, les sombres énigmes du monde se fondre et se résoudre, et le chemin s’éclairer d’un rayon puissant. Avec les ombres s’évanouissent peu à peu les préjugés, les terreurs vaines ; les contradictions apparentes de l’univers se dissipent, et l’harmonie se fait en toutes choses. Alors la confiance et l’allégresse pénètrent dans ces âmes, l’homme sent grandir sa pensée et son cœur. Et il avance de nouveau, sur la route des âges, vers le terme de son œuvre ; mais son œuvre n’a pas de terme. Car chaque fois que l’humanité se hausse vers un idéal nouveau, elle croit avoir atteint l’idéal suprême, alors qu’elle n’a atteint, en réalité, que la croyance ou le système correspondant à son degré d’évolution. Mais chaque fois aussi, de ses élans, de ses succès, découlent pour elle des félicités et des forces nouvelles, et elle trouve la récompense de ses labeurs et de ses angoisses dans le labeur même, dans la joie de vivre et de progresser, qui est la loi des êtres, dans une communion plus intime avec l’Univers, dans une possession un peu plus entière du Bien et du Beau.

* * *

O écrivains, artistes, poètes, vous dont le nombre s’accroît tous les jours, dont les productions se multiplient et montent comme un flot grandissant, souvent belles par la forme, mais faibles par le fond, superficielles et matérielles, que de talent ne dépensez-vous pas pour des causes médiocres ! Que d’efforts gaspillés ou mis au service de passions malsaines, de voluptés inférieures et d’intérêts vils !

Alors que de vastes et magnifiques horizons se déploient, que le livre merveilleux de l’univers et de l’âme s’ouvre, tout grand, devant vous et que le Génie de la pensée vous convie à de nobles taches, à des oeuvres pleines de sève, fécondes pour l’avancement de l’humanité, vous vous complaisez trop souvent à de puériles et stériles études, à des travaux où la conscience s’étiole, où l’intelligence s’affaisse et s’alanguit dans le culte exagéré des sens et des impurs instincts.

Qui de vous dira l’épopée de l’âme, luttant pour la conquête de ses destinées dans le cycle immense des âges et des mondes ; ses douleurs et ses joies, ses chutes et ses relèvements, la descente dans les gouffres de vie, les coups d’aile dans la lumière, les immolations, les holocaustes qui sont un rachat, les missions rédemptrices, la participation grandissante aux conceptions divines !

Qui dira aussi les puissantes harmonies de l’univers, harpe gigantesque vibrant sous la pensée de Dieu, le chant des mondes, le rythme éternel qui berce la genèse des astres et des humanités !

Ou bien la lente élaboration, la douloureuse gestation de la conscience à travers les stades inférieurs, la construction laborieuse d’une individualité, d’un être moral ! Qui dira la conquête de la vie, toujours plus pleine, plus large, plus sereine, plus éclairée des rayons d’en haut, la marche de sommet en sommet, à la poursuite du bonheur, de la puissance et du pur amour ? Qui chantera l’œuvre de l’homme, lutteur immortel, élevant à travers ses doutes, ses déchirements, ses angoisses et ses larmes, l’édifice harmonique et sublime de sa personnalité pensante et consciente ? Toujours en avant, toujours plus loin, toujours plus haut !

On répondra : nous ne savons. Et l’on demande : qui nous enseignera ces choses ?

Qui ? Les voix intérieures et les voix de l’Au-delà ! Apprenez à ouvrir, à feuilleter, à lire le livre caché en vous, le livre des métamorphoses de l’être. Il vous dira ce que vous avez été et ce que vous serez. Il vous apprendra le plus grand des mystères, la création du soi par l’effort constant, l’action souveraine qui, dans la pensée silencieuse, fait germer l’œuvre et, suivant vos aptitudes, votre genre de talent, vous fera peindre les plus belles toiles, sculpter les plus idéales formes, composer les symphonies les plus harmonieuses, écrire les plus belles pages, réaliser les plus beaux poèmes.

Tout est là, en vous, autour de vous ! Tout parle, tout vibre, le visible et l’invisible, tout chante et célèbre la gloire de vivre, l’ivresse de penser, de créer, de s’associer à l’oeuvre universelle. Splendeurs des mers et du ciel étoilé, majesté des cimes, parfums des fleurs, effluves et rayons, bruits mystérieux des forêts, mélodies de la terre et de l’espace, voix de l’invisible qui parlent dans le silence du soir, voix de la conscience, écho de la voix divine, tout est enseignement et révélation pour qui sait voir, écouter, comprendre, penser, agir !

Puis, au-dessus de tout, la Vision Suprême, la vision sans formes, la Pensée incréée, vérité totale, harmonie finale des essences et des lois, qui, depuis le fond de notre être, jusqu’à la plus lointaine étoile, relie tout et tous dans son unité resplendissante. Et la chaîne de vie, qui s’étage et se déroule dans l’infini, échelle des puissances spirituelles qui portent à Dieu les appels de l’homme par la prière et à l’homme la réponse de Dieu par l’inspiration.

Et maintenant, une question dernière. Pourquoi, au milieu de l’immense labeur et de l’abondante production intellectuelle qui caractérisent notre époque, trouve-t-on si peu d’oeuvres fortes et de conceptions géniales ? Parce que nous avons cessé de voir les choses divines par les yeux de l’âme ! Parce que nous avons cessé de croire et d’aimer !

Remontons donc aux sources célestes et éternelles : c’est le seul remède à notre anémie morale. Tournons notre pensée vers les choses solennelles et profondes. Que la science s’éclaire et se complète par les intuitions de la conscience et les facultés supérieures de l’esprit. Le spiritualisme moderne nous y aidera.

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Chapitre XXII. – Le libre arbitre


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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La liberté est la condition nécessaire de l’âme humaine, qui, sans elle, ne pourrait édifier sa destinée. C’est en vain que les philosophes et les théologiens ont argumenté à perte de vue sur cette question. Ils l’ont obscurcie à l’envi par leurs théories, leurs sophismes, vouant l’humanité à la servitude, au lieu de la conduire vers la lumière libératrice. La notion est simple et claire. Les Druides l’avaient formulée dès les premiers temps de notre histoire. Elle est exprimée en ces termes, dans les Triades :

« Il y a trois unités primitives : Dieu, la lumière et la liberté. »

Tout d’abord, à première vue, la liberté de l’homme paraît bien restreinte au milieu du cercle de fatalités qui l’enserre : nécessités physiques, conditions sociales, intérêts ou instincts. Mais, en considérant la question de plus près, on voit que cette liberté est toujours suffisante pour permettre à l’âme de briser ce cercle et d’échapper aux forces oppressives.

La liberté et la responsabilité sont corrélatives chez l’être et augmentent avec son élévation. C’est la responsabilité de l’homme qui fait sa dignité et sa moralité ; sans elle, il ne serait qu’une machine aveugle, un jouet des forces ambiantes. La notion de moralité est inséparable de celle de liberté.

La responsabilité est établie par le témoignage de la conscience, qui nous approuve ou nous blâme suivant la nature de nos actes. La sensation du remords est une preuve plus démonstrative que tous les arguments philosophiques. Pour tout esprit quelque peu évolué, la loi du devoir brille comme un phare à travers la brume des passions et des intérêts. Aussi, voyons-nous tous les jours des hommes, dans les situations les plus humbles et les plus difficiles, accepter de dures épreuves plutôt que de s’abaisser à commettre des actes indignes.

Si la liberté humaine est restreinte, elle est du moins en voie de perpétuel développement, car le progrès n’est pas autre chose que l’extension du libre arbitre dans l’individu et dans la collectivité. La lutte entre la matière et l’esprit a précisément pour but de libérer celui-ci, dans une mesure croissante, du joug des forces aveugles. L’intelligence et la volonté arrivent à prédominer peu à peu sur ce qui représente à nos yeux la fatalité. Le libre arbitre est donc un épanouissement de la personnalité et de la conscience. Pour être libre, il faut vouloir l’être et faire effort pour le devenir, en s’affranchissant des servitudes de l’ignorance et des basses passions, en substituant l’empire de la raison à celui des sensations et des instincts.

Cela ne peut s’obtenir que par une éducation et un entraînement prolongés des facultés humaines : libération physique par la limitation des appétits; libération intellectuelle par la conquête de la vérité; libération morale par la recherche de la vertu. C’est là l’oeuvre des siècles. Mais à tous les degrés de son ascension, dans la répartition des biens et des maux de la vie, à côté de l’enchaînement des causes, sans préjudice des destinées que notre passé nous inflige, il y a toujours une place pour la libre volonté de l’homme.

* * *

Comment concilier notre libre arbitre avec la prescience divine ? Devant la connaissance anticipée que Dieu a de toutes choses, peut-on vraiment affirmer la liberté humaine ? Question complexe et ardue en apparence, qui a fait couler des flots d’encre, et dont la solution est cependant des plus simples. Mais l’homme n’aime pas les choses simples. Il préfère l’obscur, le compliqué et n’accepte la vérité qu’après avoir épuisé toutes les formes de l’erreur.

Dieu, dont la science infinie embrasse toutes choses, connaît la nature de chaque homme et les impulsions, les tendances d’après lesquelles il pourra se déterminer. Nous-mêmes, connaissant le caractère d’une personne, nous pourrions facilement prévoir dans quel sens, en telle circonstance donnée, elle se décidera, soit d’après l’intérêt, soit d’après le devoir. Une résolution ne peut naître de rien. Elle est forcément reliée à une série de causes et d’effets antérieurs dont elle dérive et qui l’expliquent. Dieu, connaissant chaque âme dans ses moindres replis, peut donc rigoureusement, avec certitude, déduire de la connaissance qu’il a de cette âme, et des conditions où elle est appelée à agir, les déterminations que, librement, elle prendra.

Remarquons que la prévision de nos actes ne les fait pas naître. Si Dieu ne pouvait prévoir nos résolutions, elles n’en auraient pas moins leur libre cours.

C’est ainsi que la liberté humaine et la prévoyance divine se réconcilient et se combinent, quand on considère le problème aux clartés de la raison.

Le cercle dans lequel s’exerce la volonté de l’homme est, d’ailleurs, trop restreint pour qu’il puisse, en aucun cas, entraver l’action divine, dont les effets se déroulent dans l’immensité sans bornes. Le faible insecte perdu dans un coin de jardin ne saurait, en dérangeant les quelques atomes à sa portée, troubler l’harmonie de l’ensemble et entraver l’oeuvre du divin Jardinier.

* * *

La question du libre arbitre a une importance capitale et de graves conséquences pour l’ordre social tout entier, par son action et sa répercussion sur l’éducation, la moralité, la justice, la législation, etc.. Elle a déterminé deux courants opposés d’opinions : les négateurs du libre arbitre et ceux qui l’admettent avec restriction.

Les arguments des fatalistes et des déterministes se résument ainsi : « L’homme est soumis aux impulsions de sa nature, qui le dominent et l’obligent à vouloir, à se déterminer dans un sens plutôt que dans un autre. Par suite, il n’est pas libre. »

L’école opposée, celle qui admet la libre volonté de l’homme, en face de ce système négatif élève la théorie des causes indéterminantes. Son plus brillant représentant, à notre époque, fut Ch. Renouvier.

Les vues de ce philosophe ont été confirmées plus récemment par les beaux travaux de Wundt sur l’aperception, d’Alfred Fouillée sur l’idée force et de Boutroux sur la contingence de la loi naturelle.

Les éléments que la révélation néo-spiritualiste nous apporte sur la nature et le devenir de l’être donnent à la théorie du libre arbitre une sanction définitive. Ils viennent arracher la conscience moderne à l’influence délétère du matérialisme et orienter la pensée vers une conception de la destinée, qui aura pour effet, comme le disait C. du Prel, de rajeunir la vie intérieure de la civilisation.

Jusqu’ici, aussi bien au point de vue théologique que déterministe, la question était restée à peu près insoluble. Il ne pouvait en être autrement, puisque chacun de ces systèmes partait de cette donnée inexacte que l’être humain a une seule existence terrestre à parcourir. Il en est atout autrement si l’on élargit le cercle de la vie et si l’on considère le problème à la lumière que projette la doctrine des renaissances. Ainsi, chaque être conquiert sa propre liberté au cours de l’évolution qu’il doit accomplir.

Suppléée d’abord par l’instinct, qui disparaît peu à peu pour faire place à la raison, notre liberté est très limitée dans nos étapes inférieures et dans toute la période de notre éducation première. Elle prend une extension considérable dès que l’esprit a acquis la compréhension de la loi. Et toujours, à tous les degrés de son ascension, à l’heure des résolutions importantes, il sera assisté, guidé, conseillé par des Intelligences supérieures, par des Esprits plus grands et plus éclairés que lui.

Le libre arbitre, la libre volonté de l’esprit s’exercent surtout à l’heure des réincarnations. En choisissant telle famille, tel milieu social, il sait d’avance quelles sont les épreuves qui l’attendent, mais il comprend également la nécessité de ces épreuves pour développer ses qualités, atténuer ses défauts, dépouiller ses préjugés et ses vices. Ces épreuves peuvent être aussi la conséquence d’un passé néfaste qu’il faut réparer, et il les accepte avec résignation, avec confiance, car il sait que ses grands frères de l’espace ne l’abandonnent pas aux heures difficiles.

L’avenir lui apparaît alors, non pas dans ses détails, mais dans ses traits les plus saillants, c’est-à-dire dans la mesure où cet avenir est la résultante d’actes antérieurs. Ces faits représentent la part de fatalité ou la « prédestination » que certains hommes sont portés à voir en toute vie.

Ce sont simplement, nous l’avons vu, les effets ou les réactions de causes éloignées. En réalité, rien n’est fatal et, quel que soit le poids des responsabilités encourues, on peut toujours atténuer, modifier son sort par des oeuvres de dévouement, de bonté, de charité, par un long sacrifice au devoir.

* * *

Le problème du libre arbitre a, disions-nous, une grande importance au point de vue juridique. Tout en tenant compte du droit de répression et de préservation sociale, il est très difficile de préciser, dans tous les cas relevant des tribunaux, l’étendue des responsabilités individuelles. On ne pourrait le faire qu’en établissant le degré d’évolution des coupables. Le néo-spiritualisme nous en fournirait peut-être les moyens. Mais la justice humaine, peu versée en ces matières, reste aveugle et imparfaite dans ses décisions et ses arrêts.

Souvent le méchant, le coupable, n’est en réalité qu’un esprit jeune et ignorant, chez qui la raison n’a pas eu le temps de mûrir. « Le crime, a dit Duclos, est toujours le résultat d’un faux jugement. » C’est pourquoi les pénalités infligées devraient être établies de façon à contraindre le condamné à rentrer en lui-même, à s’instruire, à s’éclairer, à s’amender. La société doit corriger sans passion et sans haine, sinon, elle se rend elle-même coupable.

Nous l’avons démontré, les âmes sont équivalentes à leur point de départ. Elles sont différentes par leurs degrés infinis d’avancement : les unes, jeunes ; les autres vieilles, et, par suite, diversement développées en moralité et en sagesse, suivant leur âge. Il serait injuste de demander à l’esprit enfant des mérites égaux à ceux qu’on peut attendre d’un esprit ayant beaucoup vu, beaucoup appris. De là, une très grande différenciation dans les responsabilités.

L’être n’est vraiment mûr pour la liberté que le jour où les lois universelles, extérieures à lui, sont devenues intérieures et conscientes par le fait même de son évolution. Le jour où il s’est pénétré de la loi et en a fait la règle de ses actions, il a atteint le point moral où l’homme se possède, se domine et se gouverne lui-même. Dès lors, il n’a plus besoin de la contrainte et de l’autorité sociales pour se diriger. Et il en est de la collectivité comme de l’individu. Un peuple n’est vraiment libre, digne de la liberté, que s’il a appris à obéir à cette loi intérieure, loi morale, éternelle et universelle, qui n’émane ni du pouvoir d’une caste ni de la volonté des foules, mais d’une Puissance plus haute. Sans la discipline morale que chacun doit s’imposer, les libertés publiques ne sont qu’un leurre. On a l’apparence, on n’a pas les mœurs d’un peuple libre. La société reste exposée, par la violence de ses passions et l’intensité de ses appétits, à toutes les complications, à tous les désordres.

Tout ce qui se hausse vers la lumière se hausse vers la liberté. Celle-ci s’épanouit, pleine et entière, dans la vie supérieure. L’âme subit d’autant plus le poids des fatalités matérielles qu’elle est plus arriérée et plus inconsciente ; elle est d’autant plus libre qu’elle s’élève davantage et se rapproche du divin. Dans son état d’ignorance, il est heureux pour elle d’être soumise à une direction. Mais, devenue sage et parfaite, elle jouit de sa liberté dans la lumière divine.

En thèse générale, tout homme parvenu à l’état de raison est libre et responsable, dans la mesure de son avancement. Je laisse de côté les cas où, sous l’empire d’une cause quelconque, physique ou morale, maladie ou obsession, l’homme a perdu l’usage de ses facultés. On ne peut méconnaître que le physique exerce parfois une grande influence sur le moral. Cependant, dans la lutte engagée entre eux, les âmes fortes triomphent toujours. Socrate disait qu’il avait senti germer en lui les instincts les plus pervers et qu’il les avait domptés. Il y avait chez ce philosophe deux courants de forces contraires : l’un, orienté vers le mal ; l’autre, vers le bien, et c’est ce dernier qui l’emportait.

Il est aussi des causes secrètes qui, souvent, agissent sur nous. Parfois l’intuition vient combattre le raisonnement. Des impulsions profondes parties de la conscience nous déterminent dans un sens non prévu. Ceci n’est pas une négation du libre arbitre ; c’est l’action de l’âme dans sa plénitude, intervenant dans le cours de ses destinées. Ou bien, ce sera l’influence de nos guides invisibles qui s’exerce, ou encore l’intervention d’une Intelligence qui, voyant de plus loin et de plus haut, cherche à nous arracher aux contingences inférieures et à nous porter vers les altitudes. Mais, dans tous ces cas, c’est notre volonté seule qui rejette ou accepte et décide en dernier ressort.

En résumé, au lieu de nier ou d’affirmer le libre arbitre, suivant l’école philosophique à laquelle on se rattache, il serait plus exact de dire : L’homme est l’artisan de sa libération. Il n’atteint l’état complet de liberté que par la culture intérieure et la mise en valeur de ses puissances cachées. Les obstacles accumulés sur sa route ne sont, au fond, que des moyens de le contraindre à sortir de son indifférence et à utiliser ses forces latentes. Toutes les difficultés matérielles peuvent être vaincues.

Nous sommes tous solidaires, et la liberté de chacun de nous se relie à la liberté des autres. En se libérant des passions et de l’ignorance, chaque homme libère ses semblables. Tout ce qui contribue à dissiper la nuit de l’intelligence et à faire reculer le mal rend l’humanité plus libre, plus consciente d’elle-même, de ses devoirs et de ses pouvoirs.

Elevons-nous donc à la conscience de notre rôle et de notre but, et nous serons libres. Assurons par nos efforts, nos enseignements et nos exemples, le triomphe de la volonté ainsi que du bien et, au lieu de former des êtres passifs courbés sous le joug de la matière, en proie à l’incertitude et à l’inertie, nous aurons façonné des âmes vraiment libres, affranchies des chaînes de la fatalité et planant sur le monde par la supériorité des qualités acquises.

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Chapitre XXI. – La conscience, le sens intime


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Nos études précédentes nous l’ont démontré : l’âme est une émanation, une parcelle de l’Absolu. Ses vies ont pour but la manifestation grandissante de ce qu’il y a de divin en elle, l’accroissement de l’empire qu’elle est appelée à exercer au-dedans et au dehors, à l’aide de ses sens et de ses énergies latentes.

On peut atteindre ce résultat par des procédés divers, par la science ou la méditation, par le travail ou l’entraînement moral. Le meilleur procédé consiste à utiliser tous ces modes d’application, à les compléter les uns par les autres. Mais le plus efficace de tous est encore l’examen intérieur, l’introspection. Ajoutons-y l’affranchissement des liens matériels, la ferme volonté de s’améliorer, l’union avec Dieu, en esprit et en vérité, et nous verrons que toute religion véritable, toute philosophie profonde trouve là sa source et se résume en ces formules. Le reste, doctrines, formes cultuelles, rites et pratiques, n’est que le vêtement extérieur qui cache aux yeux des foules l’âme des religions.

Victor Hugo écrivait dans le Post-scriptum de ma vie : « C’est au-dedans de soi qu’il faut regarder le dehors… En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons, à une distance d’abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. »

Emerson le disait également :

« L’âme est supérieure à ce qu’on peut savoir d’elle et plus sage qu’aucune de ses œuvres. »

L’âme se relie, par ses profondeurs, à la grande Âme universelle et éternelle, dont elle est comme une vibration. Cette origine, cette participation à la divine nature expliquent les besoins irrésistibles de l’esprit évolué : besoin d’infini, de justice, de lumière, besoin de sonder tous les mystères, d’étancher sa soif aux sources vives et intarissables dont il pressent l’existence, mais qu’il ne parvient pas à découvrir dans le plan de ses vies terrestres.

De là proviennent nos aspirations les plus hautes, notre désir de savoir, jamais satisfait, notre sentiment du beau et du bien ; de là les lueurs soudaines qui illuminent de temps à autre les ténèbres de l’existence, et ces pressentiments, cette prévision de l’avenir, éclairs fugitifs dans l’abîme du temps, qui luisent parfois pour certaines intelligences.

Au-dessous de la surface du moi, surface agitée par les désirs, les espérances et les craintes, est le sanctuaire où trône la Conscience intégrale, calme, paisible, sereine, le principe de la Sagesse et de la Raison, dont la plupart des hommes n’ont connaissance que par de sourdes impulsions ou par de vagues reflets entrevus.

Tout le secret du bonheur, de la perfection est dans l’identification, dans la fusion en nous de ces deux plans ou foyers psychiques. La cause de tous nos maux, de toutes nos misères morales est dans leur opposition.

Dans la Critique de la Raison pure, le grand philosophe de Koenigsberg a démontré que la raison humaine, c’est-à-dire cette raison de surface dont nous parlons, ne pouvait, d’elle-même, rien saisir, rien prouver de ce qui touche aux réalités du monde transcendantal, aux sources de la vie, à l’esprit, à l’âme, à Dieu. Cette argumentation aboutit logiquement et nécessairement à cette conséquence, qu’il existe en nous un principe, une raison plus profonde qui, au moyen de la révélation intérieure, nous initie aux vérités et aux lois du monde spirituel.

William James le reconnaît en ces termes :

« Le Moi conscient ne fait qu’un avec un Moi plus grand d’où lui vient la délivrance (1). »

Et plus loin :

« Les prolongements du moi conscient s’étendent bien au-delà du monde de la sensation et de la raison. Pour autant que nos tendances vers l’idéal ont leur origine dans cet au-delà, nous y sommes enracinés plus profondément que dans le monde visible. »

La conscience est donc, comme le dit W. James, le centre de la personnalité, centre permanent, indestructible, qui persiste et se maintient à travers toutes les transformations de l’individu. La conscience est non seulement la faculté de percevoir, mais encore le sentiment que nous avons de vivre, d’agir, de penser, de vouloir. Elle est une et indivisible. La pluralité de ses états ne prouve rien, nous l’avons vu, contre cette unité. Ces états sont successifs, comme les perceptions qui s’y rattachent, et non simultanés. Pour démontrer qu’il existe en nous plusieurs centres autonomes de conscience, il faudrait prouver aussi qu’il y a des actions et des perceptions simultanées et différentes ; mais cela n’est pas et ne peut pas être.

Toutefois, la conscience, dans son unité, présente, nous le savons, plusieurs plans, plusieurs aspects. Physique, elle se confond avec ce que la science appelle le sensorium, c’est-à-dire la faculté de concentrer les sensations extérieures, de les coordonner, de les définir, d’en saisir les causes et d’en déterminer les effets. Peu à peu, par le fait même de l’évolution, ces sensations se multiplient et s’affinent et la conscience intellectuelle s’éveille. Désormais, son développement n’aura plus de bornes, puisqu’elle pourra embrasser toutes les manifestations de la vie infinie. Alors écloront le sentiment et le jugement, et l’âme se percevra elle-même. Elle deviendra à la fois sujet et objet. Dans la multiplicité et la variété de ses opérations mentales, elle aura toujours conscience de ce qu’elle pense et veut.

Le moi s’affirme et grandit et la personnalité se complète par la manifestation de la conscience morale ou spirituelle. La faculté de percevoir les effets du monde sensible s’exercera sous des modes plus élevés. Elle deviendra la possibilité de ressentir les vibrations du monde moral, d’en discerner les causes et les lois.

C’est par ses sens intérieurs que l’être humain perçoit les faits et les vérités d’ordre transcendantal. Les sens physiques sont trompeurs ; ils ne distinguent que l’apparence des choses et ne seraient rien sans ce sensorium qui groupe, centralise leurs perceptions et les transmet à l’âme ; celle-ci enregistre le tout et en dégage l’effet utile. Mais au- dessous de ce sensorium de surface, il en est un autre plus caché, qui discerne les règles et les choses du monde métaphysique. C’est ce sens profond, méconnu, inutilisé par la plupart des hommes, que certains expérimentateurs ont désigné sous le nom de conscience subliminale.

La plupart des grandes découvertes n’ont été que la confirmation, dans l’ordre physique, des idées perçues par l’intuition ou le sens intime. Par exemple, Newton avait conçu depuis longtemps la pensée de l’attraction universelle, lorsque la chute d’une pomme vint en faire à ses sens matériels la démonstration objective.

De même qu’il existe en nous un organisme et un sensorium physiques qui nous mettent en rapport avec les êtres et les choses du plan matériel, de même il est un sens spirituel à l’aide duquel certains hommes pénètrent, dès maintenant, dans le domaine de la vie invisible. Après la mort, dès que le voile de la chair sera tombé, ce sens deviendra le centre unique de nos perceptions.

C’est dans l’extension et la libération croissantes de ce sens spirituel qu’est la loi de notre évolution psychique, la rénovation de l’être, le secret de son illumination intérieure et progressive. Par lui nous nous détachons du relatif et de l’illusoire, de toutes les contingences matérielles, pour nous attacher de plus en plus à l’immuable et à l’absolu.

Aussi, la science expérimentale sera-t-elle toujours insuffisante, malgré les avantages qu’elle offre et les conquêtes qu’elle réalise, si elle n’est complétée par l’intuition, par cette sorte de divination intérieure qui nous fait découvrir les vérités essentielles. Il est une merveille surpassant toutes celles du dehors ; cette merveille, c’est nous-mêmes ; c’est ce miroir caché dans l’homme et qui réfléchit tout l’univers.

Ceux qui s’absorbent dans l’étude exclusive des phénomènes, dans la poursuite des formes changeantes et des faits extérieurs, cherchent souvent bien loin cette certitude, ce critérium qui est en eux. Ils négligent d’écouter les voix intimes, de consulter les facultés d’entendement qui se développent et s’affinent dans l’étude silencieuse et recueillie. C’est pourquoi les choses de l’invisible, de l’impalpable, du divin, imperceptibles pour tant de savants, sont perçues quelquefois par des ignorants. Le plus beau livre est en nous-mêmes. L’infini s’y révèle. Heureux celui qui peut y lire !

Tout ce domaine reste fermé au positiviste, qui dédaigne la seule clef, le seul instrument à l’aide duquel on puisse y pénétrer. Il s’évertue à expérimenter, au moyen de ses sens physiques et d’instruments matériels, ce qui échappe à toute mesure objective. Aussi, l’homme des sens extérieurs raisonne-t-il du monde et des êtres métaphysiques comme un sourd raisonne des règles de la mélodie, et un aveugle, des lois de l’optique. Mais que le sens intime s’éveille et s’illumine en lui ; alors, comparée à cette lumière qui l’inonde, la science terrestre, si grande à ses yeux auparavant, se rapetissera aussitôt.

L’éminent psychologue américain William James, recteur de l’Université Harvard (2), le déclarait en ces termes :

Je puis me mettre dans l’attitude de l’homme de science, et me représenter vivement qu’il n’existe rien en dehors de la sensation et des lois de la matière. Mais je ne puis le faire sans entendre une admonition intérieure : « Fantasmagorie que tout cela! » Toute l’expérience humaine, dans sa vivante réalité, me pousse irrésistiblement à sortir des étroites limites où prétend nous enfermer la science. Le monde réel est autrement constitué, bien plus riche et plus complexe que celui de la science.

Après Myers et Flournoy, dont nous avons cité les opinions, W. James établit à son tour que la psychologie officielle ne peut plus méconnaître ces seuils de la conscience profonde, placés au-dessous de la conscience normale. Il le dit formellement (3) :

Notre conscience normale n’est qu’un type particulier de conscience, séparé, comme par une fine membrane, de plusieurs autres qui attendent le moment favorable pour entrer en jeu. Nous pouvons traverser la vie sans soupçonner leur existence ; mais, en présence du stimulant convenable, ils apparaissent réels et complets.

Et plus loin :

Quand un homme tend consciemment vers un idéal c’est en général vers quelque chose de vague et d’imprécis. Et cependant, tout au fond de son organisme il existe des forces qui grandissent et vont dans un sens déterminé ; les faibles efforts qu’éclaire sa conscience suscitent des efforts subconscients, alliés vigoureux qui travaillent dans l’ombre ; mais ces forces organiques convergent vers un résultat qui souvent n’est pas le même, et qui est toujours mieux déterminé que l’idéal conçu, médité, voulu par la conscience claire.

Tout ceci le confirme : la cause initiale, le principe de la sensation n’est pas dans le corps, mais dans l’âme. Les sens physiques ne sont que la manifestation extérieure et grossière, le prolongement, à la surface de l’être, des sens intimes et cachés.

Le Chicago Chronicle, de décembre 1905, rapporte un cas extraordinaire de manifestation du sixième sens. Il s’agit d’une jeune fille de 17 ans, aveugle et sourde-muette depuis l’âge de 6 ans, et chez laquelle s’est développée, depuis cette époque, une faculté nouvelle :

« Ella Hopkins appartient à une bonne famille d’Utica, N. Y.. Il y a trois ans, elle fut placée par ses parents dans une institution de New-York destinée à l’instruction des sourds-muets. Comme aux autres enfants de cette maison, on lui apprit à lire, à entendre et à s’exprimer au moyen des doigts.

Non seulement Ella s’est appropriée rapidement ce langage, mais elle en est arrivée à percevoir ce qui se passe autour d’elle aussi aisément que si elle jouissait de ses sens normaux. Elle sait qui entre et sort, si c’est une personne de connaissance ou un étranger. Elle suit et saisit la conversation tenue à voix basse dans la pièce où elle se trouve, et, sur votre demande, la retrace fidèlement par écrit. Il ne s’agit pas d’une lecture de pensée directe, puisque la jeune fille ne comprend la pensée des personnes présentes que lorsqu’elles lui donnent une expression vocale.

Mais cette faculté a des intermittences et se montre parfois sous d’autres aspects.

La mémoire d’Ella est des plus remarquables. Ce qu’elle a une fois appris – et elle apprend vite – n’est jamais oublié. Assise devant sa machine à écrire, les yeux fixés – comme s’ils voyaient – avec un intérêt intense sur les touches de l’instrument, dont elle se sert avec une extrême précision, elle a toute l’apparence d’une jeune femme intelligente, en pleine possession de ses facultés normales. Les yeux sont clairs et expressifs, la physionomie animée et changeante. On ne se douterait nullement qu’Ella est aveugle, sourde et muette.

Le directeur de l’institution, M. Currier, est habitué, il faut croire, à l’éclosion de facultés anormales chez ces pauvres affligés, puisqu’il ne paraît pas étonné du cas de la jeune fille. « Nous sommes tous, dit-il, conscients de certaines choses, sans le secours apparent des sens ordinaires… Ceux qui sont privés de deux ou trois de ces sens et forcés de compter sur le développement d’autres facultés pour les remplacer voient naturellement celles-ci grandir et se fortifier. »

Il y a dans la même classe qu’Ella deux autres jeunes filles également aveugles, sourdes et muettes, qui possèdent aussi ce « sixième sens », quoique à un degré moindre. C’est plaisir, paraît-il, de les voir toutes trois échanger rapidement le vol de leurs pensées, ayant à peine besoin du contact léger de leurs doigts sensitifs.

A l’énumération de ces faits, nous ajouterons un témoignage de haute valeur, celui du professeur César Lombroso, de l’Université de Turin. Il écrivait dans la revue italienne Aréna (juin 1907) :

« En 1891 j’eus à me débattre, dans ma pratique médicale, contre l’un des phénomènes les plus curieux qui se soient jamais présentés à moi. J’eus à soigner la fille d’un haut fonctionnaire de ma ville natale ; cette personne fut soudain atteinte, à l’époque de la puberté, d’un violent accès d’hystérie, avec accompagnement de symptômes dont ni la pathologie, ni la physiologie ne pouvaient donner l’explication. Par moments, ses yeux perdaient totalement la faculté de voir, et en revanche la malade voyait par les oreilles. Elle était capable de lire, les yeux bandés, quelques lignes d’imprimerie qu’on présentait à son oreille. Lorsqu’on plaçait une loupe entre son oreille et la lumière solaire, elle éprouvait comme une brûlure des yeux ; elle s’écriait qu’on voulait l’aveugler… Bien que ces faits ne fussent pas nouveaux, ils n’en étaient pas moins singuliers. J’avoue que, du moins, ils me paraissaient inexplicables par les théories physiologiques et pathologiques établies jusqu’alors. Une seule chose me paraissait bien claire, c’est que cet état mettait en action, chez une personne entièrement normale auparavant, des forces singulières en rapport avec des sens inconnus.

Voici un autre exemple de développement des sens psychiques, sur lequel nous appelons toute l’attention du lecteur. La personne dont nous allons parler est considérée comme une des merveilles de notre époque (4).

Helen Keller est aussi une jeune fille aveugle, sourde et muette. Elle ne possède donc en apparence que le sens du toucher pour communiquer avec le monde extérieur. Et cependant elle peut s’entretenir en trois langues avec ses visiteurs ; son bagage intellectuel est considérable ; elle possède un sens esthétique qui lui permet de jouir des oeuvres d’art et des harmonies de la nature. Par le simple contact des mains, elle discerne le caractère et la disposition d’esprit des gens qu’elle rencontre. Du bout des doigts elle cueille la parole sur les lèvres et lit dans les livres en palpant les caractères gaufrés spécialement imprimés pour elle. Elle s’élève à la conception des choses les plus abstraites et sa conscience s’illumine de clartés qu’elle puise dans les profondeurs de son âme.

Écoutons ce qu’en dit Mme Maeterlinck, après la visite qu’elle lui fit à Wrentham (Amérique) :

« Helen Keller est un être si supérieur, on voit sa raison si équilibrée, si puissante et si saine, son intelligence si claire et si belle, qu’aussitôt le problème se renverse. On ne songe plus à être compris, on voudrait comprendre.

Helen possède à fond l’algèbre, les mathématiques, quelque peu d’astronomie, le latin et le grec : elle lit Molière et Anatole France et s’exprime dans leur langue ; elle s’assimile Goethe, Schiller, Heine en allemand, Shakespeare, Rudyard Kipling, Wells en anglais, et elle écrit elle-même en philosophe, en psychologue et en poète.

Son biographe Gérard Harry assure que l’intensité de ses perceptions lui confère les aptitudes d’une liseuse de pensée.

Évidemment on se trouve là en présence d’un être très évolué, revenu sur la scène du monde avec tout l’acquis des siècles parcourus.

Le cas d’Helen prouve que derrière les organes atrophiés momentanément, existe une conscience depuis longtemps familiarisée avec les notions du monde extérieur. Il y a là à la fois une démonstration des vies antérieures de l’âme et de l’existence de ses sens propres, indépendants de la matière, dominant celle-ci et survivant à toute désagrégation corporelle.

Pour développer, affiner la perception d’une façon générale, il faut d’abord éveiller le sens intime, le sens spirituel. La médiumnité nous démontre qu’il est des êtres humains beaucoup mieux doués, sous le rapport de la vision et de l’audition intérieures, que certains Esprits vivant dans l’espace et dont les perceptions sont extrêmement limitées, par suite de l’insuffisance de leur évolution.

Plus les pensées et les actes sont purs et désintéressés, en un mot, plus la vie spirituelle est intense et prédomine sur la vie physique, plus les sens intérieurs s’accroissent. Le voile qui nous cache le monde fluidique s’amincit, devient transparent et, derrière lui, l’âme perçoit un merveilleux ensemble d’harmonies et de beautés. En même temps, elle devient plus apte à recueillir et à transmettre les révélations, les inspirations des Etres supérieurs, car le développement des sens internes coïncide généralement avec une extension des facultés de l’esprit, avec une attirance plus énergique des radiations éthérées.

Chaque plan de l’Univers, chaque cercle de la vie correspond à un nombre de vibrations qui s’accentuent et deviennent plus rapides, plus subtiles, à mesure qu’elles se rapprochent de la vie parfaite. Les êtres doués d’une faible puissance de radiation ne peuvent percevoir les formes de vie qui leur sont supérieures. Mais tout esprit est capable d’obtenir, par l’entraînement de la volonté et de l’éducation des sens intimes, une puissance de vibration qui lui permet d’agir sur des plans très étendus. Nous trouvons une preuve de l’intensité de ce mode d’émission mentale dans ce fait qu’on a vu des mourants, ou des personnes en danger de mort, impressionner télépathiquement, à de grandes distances, plusieurs sujets à la fois (5).

En réalité, chacun de nous pourrait, s’il le voulait, communiquer à toute heure avec le monde invisible. Nous sommes esprits : par la volonté, nous pouvons commander à la matière et nous dégager de ses liens pour vivre dans une sphère plus libre, la sphère de la vie super- consciente. Pour cela, une chose est nécessaire, se spiritualiser, revenir à la vie de l’esprit par une concentration parfaite de nos forces intérieures. Alors nous nous trouvons face à face avec un ordre de choses que ni l’instinct, ni l’expérience, ni même la raison ne peuvent saisir.

L’âme, dans son expansion, peut briser la muraille de chair qui l’enserre et communier par ses sens propres avec les mondes supérieurs et divins. C’est ce qu’ont pu faire les voyants et les vrais saints, les grands mystiques de tous les temps et de toutes les religions (6).

* * *

La médiumnité, sous ses formes si variées, est aussi la résultante d’un entraînement psychique, qui permet aux sens de l’âme d’entrer en action, de se substituer, pour un moment, aux sens physiques et de percevoir ce qui est imperceptible pour les autres hommes. Elle se caractérise et se développe suivant les aptitudes qu’a le sens intime à prédominer d’une façon ou de l’autre et à se manifester par l’une des voies habituelles de la sensation. L’Esprit désirant se communiquer reconnaît à première vue le sens organique qui, chez le médium, lui servira d’intermédiaire et il agit sur ce point. Tantôt c’est la parole, ou bien l’écriture par l’action mécanique de la main ; c’est le cerveau, quand il s’agit de la médiumnité intuitive. Dans les incorporations temporaires, c’est la possession pleine et entière et l’adaptation des sens spirituels du possesseur aux sens physiques du sujet.

La faculté la plus commune est la clairvoyance, c’est-à-dire la perception, les yeux étant fermés, de ce qui se passe au loin, soit dans le temps, soit dans l’espace, dans le passé comme dans l’avenir. C’est la pénétration de l’esprit du clairvoyant dans les milieux fluidiques, où s’enregistrent les faits accomplis et où s’élaborent les plans des choses futures. Le plus souvent, la clairvoyance s’exerce inconsciemment, sans aucune préparation. Dans ce cas, elle résulte de l’évolution naturelle du percipient ; mais on peut aussi la provoquer, de même que la vision spirite. A ce sujet, le colonel de Rochas s’exprime comme suit (7) :

Mireille me dépeignait ainsi les effets de mes magnétisations sur elle :

« Quand je suis éveillée, mon âme est enchaînée dans mon corps, et je suis comme une personne qui, enfermée au rez-de-chaussée d’une tour, ne voit le monde extérieur qu’à travers les cinq fenêtres des sens, qui ont chacune des verres de couleurs différentes. Quand vous me magnétisez, vous me délivrez peu à peu de mes chaînes, et mon âme, qui aspire toujours à s’élever, s’engage dans l’escalier de la tour, escalier sans fenêtre, et je ne vois plus que vous qui me guidez jusqu’au moment où je débouche sur la plate forme supérieure. Là, ma vue s’étend dans toutes les directions avec un sens unique très aiguisé, qui me met en rapport avec des objets qu’il ne pouvait percevoir à travers les vitres et la tour. »

On peut acquérir aussi la clairaudience, l’audition des voix intérieures, mode de communication possible avec les Esprits. Une autre manifestation des sens intimes est la lecture des événements enregistrés, photographiés, en quelque sorte, dans l’ambiance d’un objet antique ou moderne. Par exemple, un débris d’arme, une médaille, un fragment de sarcophage, une pierre provenant d’une ruine, évoqueront, dans l’âme du voyant, toute une suite d’images se rattachant aux temps et aux lieux auxquels ces objets ont appartenu. C’est ce qu’on a appelé la psychométrie.

Ajoutons encore les rêves symboliques, les rêves prémonitoires et même les pressentiments obscurs qui nous avertissent d’un danger insoupçonné.

Beaucoup de personnes, avons-nous dit, ont, sans le savoir, la possibilité de communiquer par le sens intime avec leurs amis de l’espace. De ce nombre sont les âmes vraiment religieuses, c’est-à-dire idéalisées, chez qui les épreuves, les souffrances, un long entraînement moral ont affiné les sens subtils, les ont rendus plus sensibles aux vibrations des pensées extérieures. Souvent, des âmes humaines en détresse se sont adressées à moi pour solliciter de l’Au-delà des avis, des conseils, des indications qu’il ne m’était pas possible de leur procurer. Je leur recommandais alors l’expérience suivante, qui, parfois, réussissait. Repliez-vous sur vous-même, leur disais-je, dans l’isolement et le silence. Elevez vos pensées vers Dieu ; appelez votre esprit protecteur, ce guide tutélaire que la Providence attache à nos pas dans le voyage de la vie. Interrogez-le sur les questions qui vous préoccupent, à la condition qu’elles soient dignes de lui, dégagées de tout bas intérêt ; puis, attendez ! écoutez attentivement en vous-mêmes et, au bout d’un instant, dans les profondeurs de votre conscience, vous entendrez comme l’écho affaibli d’une voix lointaine, ou plutôt vous percevrez les vibrations d’une pensée mystérieuse, qui chassera vos doutes, dissipera vos angoisses, vous bercera, vous consolera.

C’est là, en effet, une des formes de la médiumnité et non des moins belles. Tous peuvent l’obtenir et participer à cette communion des vivants et des morts qui est appelée à s’étendre un jour à l’humanité entière.

On peut même, par ce procédé, correspondre avec le plan divin. En des circonstances difficiles de ma vie, lorsque j’hésitais entre les résolutions contraires au sujet de la tâche qui m’a été confiée de répandre les vérités consolatrices du néo-spiritualisme, faisant appel à l’Entité suprême, j’entendais toujours retentir en moi une voix grave et solennelle qui me dictait mon devoir. Claire et distincte pourtant, cette voix semblait provenir d’un point très éloigné. Son accent de tendresse me touchait jusqu’aux larmes.

* * *

L’intuition n’est donc, le plus souvent, qu’une des formes employées par les habitants du monde invisible pour nous transmettre leurs avertissements, leurs instructions. D’autres fois, elle sera la révélation de la conscience profonde à la conscience normale. Dans le premier cas, elle peut être considérée comme une inspiration. Par la médiumnité, l’Esprit infuse ses idées dans l’entendement du transmetteur. Celui-ci fournira l’expression, la forme, le langage et, dans la mesure de son développement cérébral, l’Esprit trouvera en lui des moyens plus ou moins sûrs et abondants pour communiquer sa pensée dans toute son étendue et son éclat.

La pensée de l’Esprit agissant est une en son principe d’émission, mais elle varie dans ses manifestations, suivant l’état plus ou moins parfait des instruments qu’elle emploie. Chaque médium marque de l’empreinte de sa personnalité l’inspiration qui lui vient de plus haut. Plus l’intellect du sujet est cultivé et spiritualisé, plus les instincts matériels sont comprimés en lui, et plus la pensée supérieure sera transmise avec pureté et fidélité.

La large nappe d’un fleuve ne peut s’écouler à travers un étroit canal ; de même l’Esprit inspirateur ne réussira à transmettre par l’organisme du médium que celles de ses conceptions qui y trouveront une issue préparée. Par un grand effort mental, sous l’excitation d’une force extérieure, le médium pourra exprimer des conceptions au-dessus de son propre savoir ; mais, dans l’expression des idées suggérées, on retrouvera ses termes favoris, ses tournures de phrases habituelles, quoique le stimulant qu’il subit prête, pour un instant, plus d’ampleur et d’élévation à son langage.

Nous voyons par là quelles difficultés, quels obstacles l’organisme humain oppose à la transmission fidèle et entière des conceptions de l’âme, et combien un long entraînement, une éducation prolongée sont nécessaires pour l’assouplir et l’adapter aux besoins de l’intelligence qui le meut. Et ceci ne s’applique pas seulement à l’Esprit désincarné qui veut se manifester à l’aide d’un intermédiaire mortel, mais aussi à l’âme incarnée elle-même, dont les conceptions profondes ne parviennent jamais à se faire jour dans leur plénitude sur le plan terrestre, comme l’affirment tous les hommes de génie et, particulièrement, les compositeurs et les poètes.

Au premier degré, l’inspiration est consciente ; mais, dès que l’action de l’Esprit s’accentue, le médium se trouve sous l’influence d’une force qui le fait agir indépendamment de sa volonté. Ou bien, une sorte de pesanteur l’envahit ; ses yeux se voilent et il perd conscience de lui- même pour passer sous une domination invisible. Dans ce cas, le médium n’est plus qu’un instrument, un appareil de réception et de transmission. Comme une machine obéit au courant électrique qui l’actionne, le médium obéit alors au courant de pensées qui l’envahit.

Dans l’exercice de la médiumnité intuitive, à l’état de veille, beaucoup se découragent devant l’impossibilité de distinguer les idées qui nous sont propres de celles qui nous sont suggérées. Il est cependant facile, croyons-nous, de reconnaître les idées de provenance étrangère. Elles jaillissent spontanément, à l’improviste, comme des lueurs subites émanant d’un foyer inconnu ; tandis que nos idées personnelles, celles qui proviennent de notre fonds, sont toujours à notre disposition et occupent, d’une façon permanente, notre intellect. Non seulement les idées inspirées surgissent comme par enchantement, mais elles se suivent, s’enchaînent d’elles-mêmes et s’expriment avec rapidité, parfois d’une manière fébrile.

Presque tous les auteurs, écrivains, orateurs, poètes, sont médiums à certains moments : ils ont l’intuition d’une assistance occulte qui les inspire et participe à leurs travaux. Ils l’avouent eux-mêmes aux heures d’épanchement.

Thomas Paine écrivait :

« Il n’est personne qui, s’étant occupé des progrès de l’esprit humain, n’ait fait cette observation qu’il y a deux classes bien distinctes de ce qu’on nomme Idées ou Pensées : celles qui sont produites en nous-mêmes par la réflexion et celles qui se précipitent d’elles-mêmes dans notre esprit. Je me suis fait une règle de toujours accueillir avec politesse ces visiteurs inattendus et de rechercher avec tout le soin dont j’étais capable s’ils méritaient mon attention. Je déclare que c’est à ces hôtes étrangers que je dois toutes les connaissances que je possède. »

Emerson parle en ces termes du phénomène de l’inspiration :

Les pensées ne me viennent pas successivement, comme dans un problème de mathématiques, mais elles pénètrent d’elles-mêmes dans mon intellect, semblables à un éclair qui brille dans les ténèbres de la nuit. La vérité m’arrive, non par le raisonnement, mais par intuition.

La rapidité avec laquelle Walter Scott, le barde d’Aven, écrivait ses romans était un sujet d’étonnement pour ses contemporains. Voici l’explication qu’il en donne lui-même :

Vingt fois je me suis mis à l’ouvrage, ayant composé le cadre, et jamais de la vie je ne l’ai suivi. – Mes doigts travaillent indépendants de ma pensée ; – c’est ainsi qu’après avoir écrit le second volume de Woodstock, je n’avais pas la moindre idée que l’histoire se déroulerait en une catastrophe dans le troisième volume.

Parlant de l’Antiquaire, il dit encore :

« J’ai un plan général ; mais, aussitôt que je prendrai la plume, elle courra assez vite sur le papier, à tel point que souvent je suis tenté de la laisser aller toute seule, pour voir si elle n’écrira pas aussi bien qu’avec l’assistance de ma pensée. »

Novalis, dont les Fragments et les Disciples de Saïs demeureront parmi les plus puissants efforts de l’esprit humain, écrivait :

« Il semble à l’homme qu’il soit engagé dans une conversation et que quelque être inconnu et spirituel le détermine d’une manière merveilleuse à développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être supérieur et homogène, parce qu’il se tient en rapport avec l’homme d’une façon qui n’est pas possible à un être soumis aux phénomènes. »

Rappelons aussi la célèbre inspiration de Jean-Jacques Rousseau, décrite par lui-même :

J’allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes ; j’avais dans ma poche un Mercure de France, que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l’Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c’est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup, je me sens l’esprit ébloui de mille lumières ; des foules d’idées vives se présentent à la fois, avec une force et une confiance qui me jettent dans un trouble inexprimable. Je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation qu’en me relevant j’aperçois tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais. Oh ! si j’avais jamais pu écrire le quart de ce que j’ai vu et éprouvé sous cet arbre, avec quelle clarté j’aurais fait voir toutes les contradictions du système social ; avec quelle force j’aurais exposé tous les abus de nos institutions; avec quelle simplicité j’aurais démontré que l’homme est bon naturellement… Tout ce que j’ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui, dans un quart d’heure, m’illuminèrent, a été facilement épars dans mes trois principaux écrits : savoir, ce premier discours, celui de l’Inégalité et le Traité de l’éducation… Tout le reste a été perdu.

Le cas d’inspiration médiumnique le plus extraordinaire, peut-être, des temps modernes est celui d’Andrews Jackson Davis, appelé aussi le « voyant de Poughkeepsie ». Ce personnage apparaît à l’aurore du néo- spiritualisme américain comme une sorte d’apôtre d’un relief puissant. Grâce à une faculté restée sans rivale, il a pu exercer une influence irrésistible sur son époque et sur son pays.

Nous empruntons les détails suivants à l’ouvrage de Mme Emma Hardinge, intitulé : Spiritualisme moderne américain : A l’âge de 15 ans, le jeune Davis devint d’abord célèbre à New-York et dans le Connecticut pour son habileté à diagnostiquer les maladies et à prescrire des remèdes, grâce à une étonnante faculté de clairvoyance. Le jeune guérisseur possédait un degré de culture intuitive qui compensait son absence totale d’éducation, et une aisance mondaine qu’on n’aurait pu attendre de sa très humble origine, car il était le fils et l’apprenti d’un pauvre cordonnier du pays.

L’humble rang, les moyens limités de ses parents avaient privé le jeune Davis de toute chance de culture, sauf pendant cinq mois, où il avait fréquenté l’école du village et les rudes paysans des districts arriérés. Davis avait 18 ans quand il annonça qu’il allait être l’instrument d’une phase nouvelle et étonnante de pouvoir spirituel, commençant par une série de conférences appelées à produire un effet considérable sur le monde scientifique et sur les opinions religieuses de l’humanité.

En exécution de cette prophétie, M. Davis commença le cours de ses conférences, auxquelles assistaient des personnes de haute situation ou de connaissances étendues en littérature et en science. C’est ainsi que fut produit le vaste entassement de connaissances littéraires, scientifiques, philosophiques et historiques, intitulé : Divines Révélations de la Nature. Le caractère merveilleux de cette oeuvre, émanant d’une personne si complètement incapable de la produire dans les circonstances ordinaires, excita le plus profond étonnement dans toutes les classes de la société.

Les Révélations furent bientôt suivies de la Grande Harmonie, de l’Age présent et de la Vie intérieure. D’autres volumineuses productions encore, jointes aux conférences de Davis, à ses travaux d’éditeur, aux associations qu’il groupa et à sa large influence personnelle, ont réalisé une révolution complète aux Etats-Unis dans les esprits d’une classe nombreuse de penseurs appelés les avocats de la philosophie harmonique ; et cette révolution doit incontestablement son origine au pauvre garçon cordonnier.

Des milliers de personnes, qui l’ont vu dans ses examens médicaux ou dans ses exposés scientifiques, témoignent de l’étonnante élévation d’esprit possédée par M. Davis dans son état anormal. Ses manuscrits furent souvent soumis à l’investigation des plus hautes intelligences du pays, qui s’assurèrent, de la façon la plus approfondie, de l’impossibilité qu’il ait jamais pu acquérir les connaissances dont il faisait preuve dans son état médiumnique. Le résultat le plus clair de la vie de ce personnage phénoménal fut la révélation que l’âme de l’homme pouvait communiquer spirituellement avec les Esprits de l’autre monde, comme avec ceux de celui-ci, et travailler à acquérir des connaissances s’étendant bien au-delà de la sphère terrestre.

* * *

Nous avons parlé incidemment de la méthode à suivre pour le développement des sens psychiques. Elle consiste à s’isoler à certaines heures du jour ou de la nuit, à suspendre l’activité des sens extérieurs, à écarter de soi les images et les bruits de la vie du dehors. La chose est possible même dans les conditions sociales les plus humbles, au sein des occupations les plus vulgaires. Il faut, pour ainsi dire, se replier sur soi- même et, dans le calme et le recueillement de la pensée, faire un effort mental pour voir et lire dans le grand livre mystérieux qui est en nous. A ces moments, écartez de votre esprit tout ce qui est passager, terrestre, changeant. Les préoccupations d’ordre matériel créent des courants vibratoires horizontaux qui font obstacle aux radiations éthérées et restreignent nos perceptions. Au contraire, la méditation, la contemplation, l’effort constant vers le bien et le beau forment des courants ascensionnels qui établissent le rapport avec les plans supérieurs et facilitent la pénétration en nous des effluves divins. Par cet exercice répété et prolongé, l’être intérieur se trouve peu à peu illuminé, fécondé, régénéré. Cette oeuvre d’entraînement est longue et difficile ; elle nécessite parfois plus d’une existence. Aussi n’est-il jamais trop tôt pour l’entreprendre. Ses bons effets ne tarderont pas à se faire sentir. Tout ce que vous perdrez en sensations d’ordre inférieur, vous le gagnerez en perceptions supra-terrestres, en équilibre mental et moral, en joies de l’esprit. Votre sens intime acquerra une délicatesse, une acuité extraordinaires ; vous arriverez à communiquer un jour avec les plus hautes sphères spirituelles. Ces pouvoirs, les religions ont cherché à les constituer au moyen de la communion et de la prière. Mais la prière en usage dans les églises, ensemble de formules apprises et répétées mécaniquement, pendant des heures entières, est impuissante à donner à l’âme l’essor nécessaire, à établir le lien fluidique, le fil conducteur par lequel le rapport s’établira. Il faut un appel, un élan plus vigoureux, une concentration, un recueillement plus profonds. C’est pour cela que nous avons toujours préconisé la prière improvisée, le cri de l’âme qui, dans sa foi et son amour, s’élance de toutes les forces accumulées en elle vers l’objet de son désir.

Au lieu de convier, au moyen de l’évocation, les Esprits célestes à descendre vers nous, on apprendra ainsi à se dégager soi-même et à monter vers eux.

Toutefois, certaines précautions sont nécessaires. Le monde invisible est peuplé d’entités de tous ordres, et celui qui y pénètre doit posséder une perfection suffisante, être inspiré par des sentiments assez élevés pour le mettre à l’abri de toutes les suggestions du mal. Tout au moins, doit-il être conduit dans ses recherches par un guide sûr et éclairé. C’est par le progrès moral que l’on obtient l’autorité, l’énergie nécessaires pour commander aux esprits légers et arriérés qui fourmillent autour de nous. La pleine possession de soi-même, la connaissance profonde et tranquille des lois éternelles nous préservent des dangers, des pièges, des illusions de l’Au-delà ; elles nous procurent les moyens de contrôler les forces en action sur le plan occulte.

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 W. James, l’Expérience religieuse, pages 421 et 429.

2 W. James, l’Expérience religieuse, page 436.

3 W. James, l’Expérience religieuse, page 329 et aussi 178.

4 Voir l’ouvrage de Gérard Harry sur Helen Keller. – Librairie Larousse, avec préface de Mme Maeterlinck.

5 Voir Annales des Sciences psychiques, octobre 1906, pages 611, 613.

6 W. James, l’Expérience religieuse, pages 325, 355, 358.

7 A. de Rochas, les Vies successives, page 499.

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Chapitre XX. La volonté


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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L’étude de l’être, à laquelle nous avons consacré la première partie de cet ouvrage, nous a laissé entrevoir le puissant réseau des forces, des énergies cachées en nous. Elle nous a montré que tout notre avenir, dans son développement illimité, y est contenu en germe. Les causes du bonheur ne se trouvent pas en des lieux déterminés de l’espace ; elles sont en nous, dans les profondeurs mystérieuses de l’âme.

C’est ce que confirment toutes les grandes doctrines : «  Le royaume des cieux est au-dedans de vous  », a dit le Christ. La même pensée est exprimée sous une autre forme dans les Védas : «  Tu portes en toi un ami sublime que tu ne connais pas.  » La sagesse persane n’est pas moins affirmative : «  Vous vivez au milieu de magasins pleins de richesses et vous mourez de faim à la porte.  » (Suffis Ferdousis.)

Tous les grands enseignements concordent sur ce point : c’est dans la vie intérieure, dans l’éclosion de nos pouvoirs, de nos facultés, de nos vertus qu’est la source de félicités futures.

Regardons attentivement au fond de nous-mêmes ; fermons notre entendement aux choses externes et, après avoir habitué nos sens psychiques à l’obscurité et au silence, nous verrons surgir des lumières inattendues, nous entendrons des voix fortifiantes et consolatrices. Mais il est peu d’hommes qui sachent lire en eux, explorer ces retraites où dorment des trésors inestimables. Nous dépensons notre vie en choses banales, oiseuses ; nous parcourons le chemin de l’existence sans rien savoir de nous-mêmes, de ces richesses psychiques dont la mise en valeur nous procurerait des jouissances sans nombre.

Il y a dans toute âme humaine deux centres ou plutôt deux sphères d’action et d’expression : l’une, extérieure à l’autre, manifeste la personnalité, le moi, avec ses passions, ses faiblesses, sa mobilité, son insuffisance. Aussi longtemps qu’elle règle notre conduite, c’est la vie inférieure, semée d’épreuves et de maux.

L’autre, intérieure, profonde, immuable, est à la fois le siège de la conscience, la source de la vie spirituelle, le temple de Dieu en nous. C’est seulement lorsque ce centre d’action domine l’autre, lorsque ses impulsions nous dirigent, que se révèlent nos puissances cachées et que l’esprit s’affirme dans son éclat et sa beauté. C’est par lui que nous nous tenons en communion avec «  ce Père qui demeure en nous  », suivant la parole du Christ, ce Père qui est le foyer de tout amour, le principe de toutes les grandes actions.

Par l’un, nous nous perpétuons dans les mondes matériels où tout est infériorité, incertitude et douleur ; par l’autre, nous accédons aux mondes célestes, où tout est paix, sérénité, grandeur. Ce n’est que par la manifestation croissante de l’esprit divin en nous que nous parvenons à vaincre le moi égoïste, et à nous associer pleinement à l’oeuvre universelle et éternelle, à nous créer une vie heureuse et parfaite.

Par quel moyen mettrons-nous en mouvement ces puissances intérieures et les orienterons-nous vers un haut idéal ? Par la volonté ! L’usage persistant, tenace, de cette faculté maîtresse nous permettra de modifier notre nature, de vaincre tous les obstacles, de dominer la matière, la maladie et la mort.

C’est par la volonté que nous dirigeons nos pensées vers un but précis. Chez la plupart des hommes, les pensées flottent sans cesse. Leur mobilité constante, leur variété infinie laissent peu de prise aux influences supérieures. Il faut savoir se concentrer, mettre son moi en accord avec la pensée divine. Alors se produit la fécondation de l’âme humaine par l’Esprit divin qui l’enveloppe, la pénètre, la rend apte à réaliser de nobles tâches, la prépare à cette vie de l’espace dont elle entrevoit, dès ce monde, les splendeurs affaiblies. Les Esprits élevés se voient et s’entendent penser. Leurs pensées sont des harmonies pénétrantes, tandis que les nôtres ne sont trop souvent que discordance et confusion. Apprenons donc à nous servir de notre volonté et, par elle, à unir nos pensées à tout ce qui est grand, à l’harmonie universelle, dont les vibrations emplissent l’espace et bercent les mondes.

* * *

La volonté est le plus grand de tous les pouvoirs. Dans son action, elle est comparable à un aimant. La volonté de vivre, de développer en soi la vie, attire à nous de nouvelles ressources vitales. C’est là le secret de la loi d’évolution. La volonté peut agir avec intensité sur le corps fluidique, activer ses vibrations et, par là, l’approprier à un mode toujours plus élevé de sensations, le préparer à un plus haut degré de l’existence.

Le principe d’évolution n’est pas dans la matière ; il est dans la volonté, dont l’action s’étend à l’ordre invisible des choses comme à l’ordre visible et matériel. Celui-ci n’est qu’une conséquence de celui-là. Le principe supérieur, le moteur de l’existence, c’est la volonté. La volonté divine est le grand moteur de la vie universelle.

Ce qui importe par-dessus tout, c’est de comprendre que nous pouvons tout réaliser dans le domaine psychique. Aucune force ne reste stérile lorsqu’elle s’exerce d’une façon constante en vue d’un but conforme au droit et à la justice. C’est le cas pour la volonté ; elle peut agir également dans le sommeil et dans la veille, car l’âme vaillante qui s’est fixée un but, le recherche avec ténacité dans l’une comme dans l’autre des phases de sa vie et détermine ainsi un courant puissant qui mine lentement, silencieusement tous les obstacles.

Et il en est pour la préservation comme pour l’action. La volonté, la confiance, l’optimisme sont autant de forces préservatrices, autant de remparts opposés en nous à toute cause de trouble, de perturbation, intérieure et extérieure. Elles suffisent parfois, à elles seules, à détourner le mal, tandis que le découragement, la crainte, la mauvaise humeur, nous désarment, nous livrent à lui sans défense. Le fait seul de regarder en face ce que nous appelons le mal, le danger, la douleur, la résolution de les affronter, de les vaincre, en diminue l’importance et l’effet.

Les Américains, sous le nom de mind-cure (cure mentale) ou science chrétienne, ont appliqué cette méthode à la thérapeutique, et on ne peut nier que les résultats atteints soient considérables. Cette méthode se résume dans la formule suivante : « Le pessimisme rend faible ; l’optimisme rend fort. » Elle consiste dans une élimination graduelle de l’égoïsme, dans l’union complète avec la Volonté suprême, source des forces infinies. Les cas de guérison sont nombreux et s’appuient sur des témoignages irrécusables (1).

Ce fut là, du reste, dans tous les temps et sous des formes diverses, le principe de la santé physique et morale.

Dans l’ordre physique, par exemple, on ne détruit pas les infusoires, les infiniment petits qui vivent et se multiplient en nous ; mais on se fortifie afin de leur laisser moins de prise. De même, dans l’ordre moral, on n’éloigne pas toujours les vicissitudes du sort ; mais on peut se rendre assez fort pour les supporter allègrement ; on s’élève au-dessus d’elles par un effort mental ; on les domine, on les asservit de telle façon qu’elles perdent tout caractère menaçant pour se transformer en auxiliaires de notre progrès et de notre bien.

Nous avons démontré ailleurs, en nous appuyant sur des faits récents, le pouvoir de l’âme sur le corps dans la suggestion et l’auto-suggestion (2). Nous rappellerons seulement quelques autres exemples encore plus concluants :

Louise Lateau, la stigmatisée de Bois-d’Haine – dont le cas fut étudié par une commission de l’Académie de médecine de Belgique – en méditant sur la passion du Christ, se faisait saigner à volonté, des pieds, des mains et du côté gauche. L’hémorragie durait pendant plusieurs heures (3).

Pierre Janet a observé des cas analogues à la Salpêtrière, à Paris. Une extatique présentait des stigmates aux pieds alors que ceux-ci étaient enfermés dans un appareil (4).

Louis Vivé, dans ses crises, se donnait l’ordre de saigner à des heures déterminées et le phénomène se produisait avec exactitude.

Le même ordre de faits se retrouve en certains rêves, ainsi que dans les phénomènes dits noevi ou marques de naissance (5). Dans tous les domaines de l’observation, nous rencontrons la preuve que la volonté impressionne la matière et peut l’asservir à ses desseins. Cette loi se manifeste avec plus d’intensité encore dans le champ de la vie invisible. C’est en vertu des mêmes règles que les Esprits créent les formes et les attributs qui nous permettent de les reconnaître dans les séances de matérialisation.

Par la volonté créatrice des grands Esprits et, par-dessus tout, de l’Esprit divin, toute une vie merveilleuse se développe et s’étage, de degrés en degrés, à l’infini, dans les profondeurs du ciel, vie incomparablement supérieure à toutes les féeries enfantées par l’art humain, et d’autant plus parfaite qu’elle se rapproche davantage de Dieu.

Si l’homme connaissait l’étendue des ressources qui germent en lui, il en serait peut être ébloui ; mais, au lieu de se croire faible et de craindre l’avenir, il comprendrait sa force ; il sentirait qu’il peut lui-même créer cet avenir.

Chaque âme est un foyer de vibrations que la volonté active. Une société est un groupement de volontés qui, lorsqu’elles sont unies, dirigées vers un même but, constituent un centre de forces irrésistibles. Les humanités sont des foyers plus puissants encore qui vibrent à travers l’immensité.

Par l’éducation et l’entraînement de la volonté, certains peuples arrivent à des résultats qui semblent tenir du prodige.

L’énergie mentale, la vigueur d’esprit des Japonais, leur mépris de la douleur, leur impassibilité devant la mort, ont fait l’étonnement des Occidentaux et ont été pour ceux-ci une sorte de révélation. Le Japonais est habitué dès l’enfance à dominer ses impressions, à ne rien laisser trahir des ennuis, des déceptions, des souffrances qu’il endure, à rester impénétrable, à ne jamais se plaindre, jamais s’emporter, à faire toujours bon visage à mauvaise fortune.

Une telle éducation trempe les courages et assure le succès en toutes choses. Dans la grande tragédie de l’existence et de l’histoire, l’héroïsme joue le rôle capital, et c’est la volonté qui fait les héros.

Cet état d’esprit n’est pas spécial aux Japonais. Les Hindous, au moyen de ce qu’ils appellent le hâtha-yoga ou exercice de la volonté, arrivent aussi à supprimer en eux le sentiment de la douleur physique.

On peut juger par là combien l’éducation mentale et l’objectif des Asiatiques sont différents des nôtres. Tout, chez eux, tend à développer l’homme intérieur, sa volonté, sa conscience, en vue des vastes cycles d’évolution qui lui sont ouverts, tandis que l’Européen adopte de préférence comme objectif les biens immédiats, limités par le cercle de la vie présente. Les buts à atteindre, dans les deux cas, sont divergents, et cette divergence résulte d’une conception essentiellement différente du rôle de l’être dans l’univers. Longtemps, les Asiatiques ont considéré avec un étonnement mêlé de pitié notre agitation fébrile, notre engouement pour des choses contingentes et sans lendemain, notre ignorance des choses stables, profondes, indestructibles, qui constituent la véritable force de l’homme. De là le contraste frappant qu’offrent les civilisations de l’Orient et de l’Occident. La supériorité appartient évidemment à celle qui embrasse le plus vaste horizon et s’inspire des véritables lois de l’âme et de son avenir. Elle a pu paraître arriérée aux observateurs superficiels, aussi longtemps que les deux civilisations ont évolué parallèlement sans trop se heurter. Mais, depuis que les nécessités de l’existence et la pression croissante des peuples d’Occident ont forcé les Asiatiques à entrer dans le courant des progrès modernes – et c’est le cas pour les Japonais – on a pu voir que les qualités éminentes de cette race, en se manifestant dans le domaine matériel, pouvaient également leur assurer la suprématie. Si cet état de choses s’accentue, comme c’est à craindre, si le Japon réussit à entraîner avec lui tout l’Extrême-Orient, il est possible que la domination du monde change d’axe et passe d’une race à l’autre, surtout si l’Europe persiste à se désintéresser de ce qui constitue le plus haut objectif de la vie humaine et à se contenter d’un idéal inférieur et quasi barbare.

Même en restreignant le champ de nos observations à la seule race blanche, nous devons constater que, là aussi, les nations à volonté plus ferme, plus tenace, prennent peu à peu le dessus sur les autres. C’est le cas pour les peuples anglo-saxons. Nous voyons ce qu’a pu réaliser l’Angleterre, dans la poursuite, à travers les siècles, de son plan d’action. L’Allemagne, elle-même, avec son esprit de méthode, a su maintenir sa cohésion, malgré ses revers. L’Amérique du Nord se fait également une place de plus en plus prépondérante dans le concert des peuples.

La France, par contre, est, en général, une nation à volonté changeante. Nous passons d’une idée à une autre, avec une extrême mobilité, et ce travers n’est pas étranger aux vicissitudes de notre histoire. Les premiers élans sont, chez nous, admirables ; l’enthousiasme est vibrant. Mais si nous entreprenons facilement une oeuvre, nous l’abandonnons parfois assez vite, alors que déjà elle s’édifie en pensée et que les éléments de réussite se groupent en silence autour d’elle. Aussi le monde présente de nombreuses traces à demi effacées de notre action passagère, de nos efforts trop tôt suspendus.

Le pessimisme et le matérialisme, qui se répandent de plus en plus parmi nous, tendent encore à amoindrir les qualités généreuses de notre race que la guerre avait réveillées. Les ressources profondes de l’esprit national s’atrophient, faute d’une éducation forte et d’un idéal élevé.

Apprenons donc à nous créer une volonté puissante. Fortifions autour de nous les esprits et les cœurs, si nous ne voulons pas voir notre pays voué à une décadence irrémédiable.

* * *

Vouloir c’est pouvoir ! La puissance de la volonté est sans limites. L’homme conscient de lui-même, de ses ressources latentes, sent croître ses forces en raison de ses efforts. Il sait que tout ce qu’il désire de bien et de bon doit s’accomplir tôt ou tard, inévitablement, soit dans le présent, soit dans la suite de ses existences, lorsque sa pensée s’accorde avec la loi divine. Et c’est en cela que se vérifie la parole céleste : « La foi transporte les montagnes. »

N’est-il pas consolant et beau de pouvoir se dire: Je suis une intelligence et une volonté libres; je me suis fait moi-même, inconsciemment, à travers les âges; j’ai édifié lentement mon individualité et ma liberté, et maintenant je connais la grandeur et la force qui sont en moi. Je m’appuierai sur elles ; je ne les laisserai pas se voiler d’un seul doute, même un seul instant, et, par elles, avec l’aide de Dieu et de mes frères de l’espace, je m’élèverai au-dessus de toutes les difficultés ; je vaincrai le mal en moi ; je me détacherai de tout ce qui m’enchaîne aux choses grossières, pour prendre mon essor vers les mondes heureux.

Je vois clairement la route qui se déroule et que je suis appelé à parcourir ; elle se poursuit à travers l’étendue et n’a pas de fin. Mais pour me conduire dans cette route infinie, j’ai un guide sûr: c’est la compréhension de la loi de vie, de progrès et d’amour qui régit toutes choses. J’ai appris à me connaître, à croire en moi et en Dieu. Par là, je possède la clé de toute élévation. Et dans cette voie immense qui s’ouvre devant mes pas, je me tiendrai ferme, inébranlable, dans ma volonté de grandir et de m’élever plus haut et, avec le secours de mon intelligence, qui est fille de Dieu, j’attirerai à moi toutes les richesses morales et participerai à toutes les merveilles du Cosmos.

Ma volonté me crie : En avant, toujours en avant ; toujours plus de connaissance, plus de vie, de vie divine ! Et par elle, je conquerrai cette plénitude d’existence, je me construirai une personnalité meilleure, plus rayonnante et plus aimante. Je suis sorti pour toujours de l’état inférieur de l’être ignorant, inconscient de sa valeur et de son pouvoir ; je m’affirme dans l’indépendance et la dignité de ma conscience et tends la main à tous mes frères en leur disant :

Réveillez-vous de votre lourd sommeil ; déchirez le voile matériel qui vous enveloppe. Apprenez à vous connaître, à connaître les puissances qui sont en vous et à les utiliser. Toutes les voix de la nature, toutes les voix de l’espace vous crient : « Levez-vous et marchez ! hâtez-vous pour la conquête de vos destinées ! »

A vous tous qui ployez sous le poids de la vie, qui, vous croyant seuls et faibles, vous laissez aller à la tristesse, au désespoir, ou qui aspirez au néant, je viens dire : Il n’y a pas de néant ; la mort est une nouvelle naissance, un acheminement vers de nouvelles tâches, de nouveaux travaux, de nouvelles moissons. La vie est une communion universelle et éternelle qui relie Dieu à tous ses enfants.

A vous tous qui vous croyez usés par les souffrances et les déceptions, pauvres êtres affligés coeurs desséchés par l’âpre vent des épreuves, esprits froissés, déchirés par la roue de fer de l’adversité, je viens dire : Il n’est pas d’âme incapable de renaissances et de floraisons nouvelles. Vous n’avez qu’à vouloir et vous sentirez s’éveiller en vous des forces inconnues. Croyez en vous, à votre rajeunissement en de nouvelles vies ; croyez à vos destinées immortelles. Croyez en Dieu, soleil des soleils, foyer immense dont une étincelle brille en vous et peut allumer une ardente et généreuse flamme !

Sachez que tout homme peut être bon et heureux ; pour le devenir, il suffit qu’il le veuille avec énergie et continuité. Cette conception mentale de l’être, mûrie dans l’obscurité des existences douloureuses, préparée par la lente évolution des âges, s’épanouira dans la lumière des vies supérieures, et tous acquerront cette magnifique individualité qui nous est réservée.

Dirigez sans cesse votre pensée vers cette vérité, que vous pouvez devenir ce que vous voudrez être, et sachez vouloir être toujours plus grands et meilleurs. C’est là la notion du progrès éternel et le moyen de le réaliser ; c’est là le secret de la force mentale d’où découlent toutes les forces magnétiques et psychiques. Quand vous aurez acquis cette maîtrise sur vous-mêmes, vous n’aurez plus à redouter ni les reculs, ni les chutes, ni les maladies, ni la mort ; vous aurez fait de votre moi intérieur et fragile une individualité haute, stable, puissante !

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Voir W. James, recteur de l’Université Harvard, l’Expérience religieuse, pages 86, 87. Traduction française d’Abauzit.

2 Voir Après la mort, chapitre XXXII. La volonté et les fluides. Dans l’Invisible, chapitre XV.

3 Docteur Warlomont, Louise Lateau, la stigmatisée de Bois-d’Haine. Bruxelles, 1873.

4 P. Janet, Une extatique. Bulletin de l’Institut psychologique, juillet, août, septembre 1901.

5 Voir, entre autres, le Bulletin de la Société psychique de Marseille, octobre 1903.

Chapitre XIX. – La loi des destinées


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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La preuve des vies successives étant faite, le chemin de l’existence se trouve déblayé, la route ferme et sûre, tracée. L’âme voit clairement sa destinée, qui est l’ascension vers la sagesse la plus haute, vers la lumière la plus vive. L’équité gouverne le monde ; notre bonheur est entre nos mains. L’Univers ne peut plus faillir, son but étant la beauté, ses moyens, la justice et l’amour. Dès lors, toute crainte chimérique, toute terreur de l’Au-delà s’évanouit. Au lieu de redouter l’avenir, l’homme goûte la joie des certitudes éternelles. Avec la confiance aux lendemains, ses forces redoublent ; son effort vers le bien en sera centuplé.

Pourtant une question se pose encore : par quels ressorts secrets l’action de la justice s’exerce-t-elle dans l’enchaînement de nos existences ?

Remarquons tout d’abord que le fonctionnement de la justice humaine ne nous offre rien de comparable à la loi divine des destinées. Celle-ci s’accomplit d’elle-même, sans intervention extérieure, aussi bien pour les individus que pour les collectivités. Ce que nous appelons le mal, l’offense, la trahison, le meurtre, détermine chez les coupables un état d’âme qui les livre aux coups du sort, dans une mesure proportionnelle à la gravité de leurs actes.

Cette loi immuable est, avant tout, une loi d’équilibre. Elle établit l’ordre dans le monde moral de la même manière que les lois de la gravitation et de la pesanteur assurent l’ordre et l’équilibre dans le monde physique. Son mécanisme est à la fois simple et grand. Tout mal se rachète par la douleur. Ce que l’homme accomplit en accord avec la loi du bien lui procure la quiétude et contribue à son élévation ; toute violation provoque la souffrance. Celle-ci poursuit son œuvre intérieure ; elle fouille aux profondeurs de l’être ; elle met à jour les trésors de sagesse et de beauté qu’il contient et, en même temps, en élimine les germes malsains. Elle prolongera son action et reviendra à la charge aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’à ce qu’il s’épanouisse dans le bien et vibre à l’unisson des forces divines. Mais, dans la poursuite de cette œuvre grandiose, des compensations seront réservées à l’âme. Des joies, des affections, des périodes de repos et de bonheur alterneront dans le chapelet de ses vies avec les existences de lutte, de rachat et de réparation. Ainsi tout est ménagé, disposé avec un art, une science, une bonté infinis dans l’œuvre providentielle.

Au début de sa course, dans son ignorance et sa faiblesse, l’homme méconnaît et transgresse souvent la loi. De là, les épreuves, les infirmités, les servitudes matérielles. Mais dès qu’il s’éclaire, dès qu’il apprend à mettre les actes de sa vie en harmonie avec la règle universelle, par cela même, il offre de moins en moins prise à l’adversité.

Nos pensées et nos actes se traduisent en mouvements vibratoires, et leur foyer d’émission, par la répétition fréquente de ces mêmes actes et pensées, se transforme peu à peu en un générateur puissant pour le bien ou pour le mal. L’être se classe ainsi lui-même, par la nature des énergies dont il devient le centre rayonnant. Mais tandis que les forces du bien se multiplient par elles-mêmes et grandissent sans cesse, les forces du mal se détruisent par leurs propres effets, car ces effets reviennent vers leur cause, vers leur centre d’émission et se traduisent toujours en conséquences douloureuses. Le méchant, comme tous les êtres, étant soumis à l’impulsion évolutive, voit par là s’accroître forcément sa sensibilité. Les vibrations de ses actes, de ses pensées mauvaises, après avoir effectué leur trajectoire, reviennent tôt ou tard vers lui, l’oppriment et l’acculent à la nécessité de se réformer.

Ce phénomène pourrait s’expliquer scientifiquement par la corrélation des forces, par cette sorte de synchronisme vibratoire qui ramène toujours l’effet à sa cause. Nous en avons une démonstration dans ce fait bien connu : en temps d’épidémie, de contagion, ce sont surtout les personnes dont les forces vitales s’harmonisent avec les causes morbides en action qui sont frappées, tandis que les individus doués d’une volonté ferme et exempts de crainte restent généralement indemnes.

Il en est de même dans l’ordre moral. Les pensées de haine et de vengeance, les désirs de nuire, venus du dehors, ne peuvent agir sur nous et nous influencer, qu’à la condition d’y rencontrer des éléments qui vibrent à l’unisson de ces pensées, de ces désirs. S’il n’existe rien en nous de similaire, ces forces mauvaises glissent sans nous pénétrer ; elles retournent vers celui qui les a projetées, pour le frapper à son tour, soit dans le présent, soit dans l’avenir, lorsque des circonstances particulières, les feront rentrer dans le courant de sa destinée.

* * *

La loi de répercussion des actes a donc quelque chose de mécanique, d’automatique en apparence. Pourtant, lorsqu’elle entraîne de dures expiations, des réparations douloureuses, de grands Esprits interviennent pour en régler l’exercice et accélérer la marche des âmes en voie d’évolution. Leur influence se fait surtout sentir à l’heure de la réincarnation, afin de guider ces âmes dans leur choix, en déterminant les conditions et les milieux favorables à la guérison de leurs maladies morales et au rachat des fautes antérieures.

Nous savons qu’il n’est pas d’éducation complète sans la douleur. En nous plaçant à ce point de vue, il faut nous garder de voir dans les épreuves et les maux de l’humanité la conséquence exclusive de fautes passées. Tous ceux qui souffrent ne sont pas forcément des coupables en voie d’expiation. Beaucoup sont simplement des esprits avides de progrès, qui ont choisi des vies pénibles et laborieuses pour retirer le bénéfice moral s’attachant à toute peine endurée.

Cependant, en thèse générale, c’est du choc, c’est du conflit de l’être inférieur qui s’ignore encore, avec la loi d’harmonie, que naît le mal, la souffrance. C’est par le retour graduel et volontaire du même être dans cette harmonie que se rétablit le bien, c’est-à-dire l’équilibre moral. Dans toute pensée, dans toute œuvre, il y a action et réaction, et celle-ci est toujours proportionnelle en intensité à l’action réalisée. Aussi pouvons- nous dire : l’être récolte exactement ce qu’il a semé.

Il le récolte en effet, puisque, par son action continue, il modifie sa propre nature, il affine ou matérialise son enveloppe fluidique, le véhicule de l’âme, l’instrument qui sert à toutes ses manifestations et sur lequel se modèle le corps physique à chaque renaissance.

Nous l’avons vu précédemment, notre situation dans l’Au-delà résulte des actions répétées que nos pensées et notre volonté exercent constamment sur le périsprit. Suivant leur nature et leur objectif, elles le transforment peu à peu en un organisme subtil et radiant, ouvert aux plus hautes perceptions, aux sensations les plus délicates de la vie de l’espace, capable de vibrer harmoniquement avec les esprits élevés et de participer aux joies et aux impressions de l’infini. Dans le sens inverse, elles en feront une forme opaque, grossière, enchaînée à la terre par sa matérialité même et condamnée à rester confinée dans les basses régions.

Cette action continue de la pensée et de la volonté, exercée à la suite des siècles et des existences sur le périsprit, nous fait comprendre comment se créent et se développent nos aptitudes physiques, aussi bien que nos facultés intellectuelles et nos qualités morales.

Nos aptitudes pour chaque genre de travail, notre habileté, notre dextérité en toutes choses sont le résultat d’innombrables actions mécaniques accumulées et enregistrées par le corps subtil, de même que tous les souvenirs et les acquis mentaux sont gravés dans la conscience profonde. A la renaissance, ces aptitudes sont transmises, par une nouvelle éducation, de la conscience externe aux organes matériels. Ainsi s’explique l’habileté consommée et presque native de certains musiciens et, en général, de tous ceux qui montrent dans un domaine quelconque, une supériorité d’exécution qui surprend à première vue.

Il en est de même des facultés et des vertus, de toutes les richesses de l’âme acquises à la suite des temps. Le génie est un long et immense effort dans l’ordre intellectuel, et la sainteté a été conquise par une lutte séculaire contre les passions et les attractions inférieures.

Avec un peu d’attention nous pourrions étudier et suivre en nous le processus de notre évolution morale. Chaque fois que nous accomplissons une bonne action, un acte généreux, une œuvre de charité, de dévouement, à chaque sacrifice du moi, ne sentons-nous pas une sorte de dilatation intérieure ? Quelque chose semble s’épanouir en nous. Une flamme s’allume ou s’avive aux profondeurs de l’être.

Cette sensation n’est pas illusoire. L’esprit s’éclaire à chaque pensée altruiste, à chaque élan de solidarité et de pur amour. Si ces pensées et ces actes se répètent, se multiplient, s’accumulent, l’homme se trouve comme transformé à l’issue de son existence terrestre. L’âme et son enveloppe fluidique auront acquis un pouvoir de radiation plus intense.

Dans le sens contraire, toute pensée mauvaise, tout acte coupable, toute fâcheuse habitude provoque un resserrement, une contraction de l’être psychique, dont les éléments se condensent, s’enténèbrent, se chargent de fluides grossiers.

Les actes violents, la cruauté, le meurtre, le suicide, produisent dans l’organisme du coupable un trouble, un ébranlement prolongé, qui se répercute de renaissance en renaissance sur le corps matériel et se traduit en maladies nerveuses, en tics, convulsions, et même en difformités, en infirmités, en cas de folie, suivant la gravité des causes et la puissance des forces en action. Tout manquement à la loi entraîne un amoindrissement, un malaise, une privation de liberté.

Les vies impures, la luxure, l’ivrognerie, la débauche, nous ramènent en des corps débiles, dépourvus de vigueur, de santé, de beauté. L’être humain qui abuse de ses forces vitales se condamne lui-même à un avenir misérable, à des infirmités plus ou moins cruelles.

Tantôt la réparation s’effectue en une longue vie de souffrances, nécessaire pour détruire en nous les causes du mal, ou bien en une existence courte et difficile, close par une mort tragique. Une attraction mystérieuse rassemble parfois les coupables de fort loin sur un point donné, pour les frapper en commun. Citons comme exemples les catastrophes célèbres, les grands sinistres, les morts collectives, tels que l’incendie du bazar de la Charité, l’explosion de Courrières, celle de l’Iéna, le naufrage du Titanic et de tant d’autres navires.

Ainsi s’expliquent les brèves existences. Elles sont le complément de vies précédentes, trop tôt closes, abrégées prématurément, soit par des excès, des abus ou par toute autre cause morale, et qui, normalement, auraient dû se prolonger.

Il faut se garder d’assimiler à ces cas les morts d’enfants en bas âge. La courte vie d’un enfant peut être une épreuve pour les parents, comme pour l’esprit qui veut s’incarner. En général, c’est simplement une entrée manquée sur le théâtre de la vie, soit pour des causes physiques, soit par un défaut d’adaptation entre les fluides. Dans ce cas, la tentative d’incarnation se renouvelle peu après dans le même milieu ; elle se reproduit jusqu’à réussite complète, ou bien, si les difficultés sont insurmontables, elle s’effectue dans un milieu plus favorable.

* * *

Toutes ces considérations le démontrent : pour assurer l’épuration fluidique et le bon état moral de l’être, il y a une discipline de la pensée à établir, une hygiène de l’âme à suivre, comme il y a une hygiène physique à observer pour maintenir la santé du corps.

D’après cette action constante de la pensée et de la volonté sur le périsprit, on voit que la rétribution est absolument parfaite. Chacun recueille le fruit impérissable de ses œuvres passées et présentes. Il le recueille, non pas par l’effet d’une cause extérieure, mais par un enchaînement qui relie en nous-mêmes la peine à la joie, l’effort au succès, la faute au châtiment. C’est donc dans l’intimité secrète de nos pensées et le grand jour de nos actes qu’il faut chercher la cause efficiente de notre situation présente et à venir.

Nous sommes placés suivant nos mérites dans le milieu où nos antécédents nous appellent. Si nous nous trouvons malheureux, c’est parce que nous ne sommes pas assez parfaits pour jouir d’un meilleur sort. Mais notre destinée s’améliorera dès que nous saurons faire naître en nous plus de désintéressement, de justice et d’amour. L’être doit perfectionner, embellir sans cesse sa nature intime, augmenter sa valeur propre, construire l’édifice de sa conscience : tel est le but de son évolution.

Chacun de nous possède ce génie particulier que les Druides appelaient l’awen, c’est-à-dire l’aptitude primordiale de tout être à réaliser une des formes spéciales de la pensée divine. Dieu a déposé au fond de l’âme les germes de facultés puissantes et variées ; toutefois, il est une des formes de son génie qu’elle est appelée à développer par- dessus toutes les autres, par un travail constant, jusqu’à ce qu’elle l’ait porté à son point d’excellence. Ces formes sont innombrables. Ce sont les aspects multiples de l’intelligence, de la sagesse et de la beauté éternelles : la musique, la poésie, l’éloquence, le don d’invention, la prévision de l’avenir et des choses cachées, la science ou la force, la bonté, le don d’éducation, le pouvoir de guérir, etc..

En projetant l’entité humaine, la pensée divine l’imprègne plus particulièrement d’une de ces forces et par cela même lui assigne un rôle spécial dans le vaste concert universel.

Les missions de l’être, sa destinée, son action dans l’évolution générale se préciseront de plus en plus dans le sens de ses aptitudes propres, aptitudes d’abord latentes et confuses au début de sa course, mais qui vont s’éveiller, grandir, s’accentuer, à mesure qu’il parcourra la spirale immense. Les intuitions, les inspirations qu’il recevra d’en haut répondront à ce côté spécial de son caractère. Selon ses besoins et ses appels, c’est sous cette forme qu’il percevra, au fond de lui-même, la mélodie divine.

Ainsi Dieu, de la variété infinie des contrastes sait faire jaillir l’harmonie, aussi bien dans la nature qu’au sein des humanités.

Et si l’âme abuse de ces dons, si elle les applique aux œuvres du mal, si elle en conçoit de la vanité ou de l’orgueil, il lui faudra, comme expiation, renaître en des organismes impuissants à les manifester. Elle vivra, génie méconnu, humilié, parmi les hommes, assez longtemps pour que la douleur ait triomphé des excès de la personnalité et lui ait permis de reprendre son essor sublime, sa course, un moment interrompue, vers l’idéal.

* * *

Âmes humaines qui parcourez ces pages, élevez vos pensées et vos résolutions à la hauteur des tâches qui vous échoient. Les routes de l’infini s’ouvrent devant vous, semées de merveilles inépuisables. En quelque point que votre essor vous porte, partout des sujets d’étude vous attendent, avec des sources intarissables de joies et des éblouissements de lumière et de beauté. Partout et toujours, des horizons insoupçonnés succéderont aux horizons parcourus.

Tout est beauté dans l’œuvre divine. Dans votre ascension, il vous est réservé d’en goûter les aspects innombrables, souriants ou terribles, depuis la fleur délicate jusqu’aux astres flamboyants, d’assister aux éclosions des mondes et des humanités. En même temps, vous sentirez se développer votre compréhension des choses célestes et s’accroître votre désir ardent de pénétrer Dieu, de plonger en lui, dans sa lumière, dans son amour ; en Dieu, notre source, notre essence, notre vie !

L’intelligence humaine ne saurait décrire les avenirs pressentis, les ascensions entrevues. Notre esprit, enfermé dans un corps d’argile, dans les liens d’un organisme périssable, ne peut y trouver les ressources nécessaires pour exprimer ces splendeurs ; l’expression restera toujours au-dessous des réalités. L’âme, dans ses intuitions profondes, a la sensation des choses infinies dont elle participe et auxquelles elle aspire. Sa destinée est d’en vivre et d’en jouir dans une mesure croissante. Mais elle chercherait en vain à les exprimer avec les balbutiements d’une faible langue humaine ; en vain elle s’ingénierait à traduire les choses éternelles dans le pauvre langage de la terre. La parole est impuissante, mais la conscience évoluée perçoit les subtiles radiations de la vie supérieure.

Un jour viendra où l’âme agrandie dominera le temps et l’espace. Un siècle ne sera plus pour elle qu’un instant dans la durée et, d’un éclair de sa pensée, elle franchira les abîmes du ciel. Son organisme subtil, affiné par des milliers de vies, vibrera à tous les souffles, à toutes les voies, à tous les appels de l’immensité. Sa mémoire plongera aux âges évanouis. Elle pourra revivre à volonté tout ce qu’elle aura vécu, appeler à elle ou rejoindre les âmes chéries qui auront partagé ses joies et ses douleurs.

Car toutes les affections du passé se retrouvent et se relient dans la vie de l’espace ; de nouvelles amitiés se nouent et, de proche en proche, une communion plus puissante rassemble les êtres dans une unité de vie, de sentiment et d’action.

Crois, aime, espère, homme, mon frère, puis… agis ! Applique-toi à faire passer dans ton œuvre les reflets et les espérances de ta pensée, les aspirations de ton cœur, les joies et les certitudes de ton âme immortelle. Communique ta foi aux intelligences qui t’entourent et partagent ta vie, afin qu’elles te secondent dans ta tâche et que, par toute la terre, un effort puissant soulève le fardeau des oppressions matérielles, triomphe des passions grossières, ouvre une large issue aux envolées de l’esprit.

Bientôt une science jeune et renouvelée – non plus la science des préjugés, des routines, des méthodes étroites et vieillies, mais une science ouverte à toutes les recherches, à toutes les investigations, la science de l’invisible et de l’Au-delà – viendra féconder l’enseignement, éclairer la destinée, fortifier la conscience. La foi en la survivance s’édifiera sous des formes plus belles, appuyées sur le roc de l’expérience et défiant toute critique.

Un art plus idéaliste et plus pur, éclairé des lumières qui ne s’éteignent pas, image de la vie radieuse, reflet du ciel entrevu, viendra réjouir et vivifier l’esprit et les sens.

Et il en sera de même des religions, des croyances, des systèmes. Dans l’essor de la pensée pour s’élever des vérités d’ordre relatif aux vérités d’ordre supérieur, ils arriveront à se rapprocher, à se joindre, à se fondre, pour faire des croyances multiples du passé, hostiles ou mortes, une foi vivante qui réunira l’humanité dans un même élan d’adoration et de prière.

Travaille de toutes les puissances de ton être à préparer cette évolution. Il faut que l’activité humaine se porte avec plus d’intensité vers les routes de l’esprit. Après l’humanité physique, il faut créer l’humanité morale ; après les corps, les âmes ! Ce qui a été conquis en énergies matérielles, en forces extérieures, a été perdu en connaissances profondes, en révélations du sens intime. L’homme a triomphé du monde visible ; ses trouées pratiquées dans l’univers physique sont immenses ; il lui reste à conquérir le monde intérieur, à connaître sa propre nature et le secret de son splendide avenir.

Ne discute donc pas, mais agis. La discussion est vaine ; la critique, stérile. Mais l’action peut être grande, si elle consiste à te grandir toi- même, en agrandissant les autres, à faire ton être meilleur et plus beau. Car, n’oublie pas que tu travailles pour toi en travaillant pour tous, en t’associant à la tâche commune. L’univers, comme ton âme, se renouvelle, se perpétue et s’embellit sans cesse par le travail et par l’échange. Et Dieu, en perfectionnant son ouvrage, en jouit comme tu jouis du tien en l’embellissant. Ton oeuvre la plus belle, c’est toi-même. Par tes efforts constants, tu peux faire de ton intelligence, de ta conscience, une oeuvre admirable, dont tu jouiras indéfiniment. Chacune de tes vies est un creuset fécond d’où tu dois sortir apte à des tâches, à des missions toujours plus hautes, appropriées à tes forces, et dont chacune sera ta récompense et ta joie.

Ainsi, de tes mains, jour par jour, tu façonnes ta destinée. Tu renaîtras dans les formes que tes désirs construisent, que tes œuvres enfantent, jusqu’à ce que tes désirs et tes appels aient préparé pour toi des formes et des organismes supérieurs à ceux de la terre. Tu renaîtras dans les milieux que tu aimes, près des êtres chéris qui, déjà, ont été associés à tes travaux, à tes vies, et qui revivront avec toi et pour toi, comme tu revivras avec eux et pour eux.

Puis ton évolution terrestre achevée, lorsque tu auras exalté tes facultés et tes forces à un degré de puissance suffisant, quand tu auras vidé la coupe des souffrances, des amertumes et des félicités que nous offre ce monde, creusé ses sciences et ses croyances, communié avec tous les aspects du génie humain, alors tu monteras avec tes aimés vers d’autres mondes plus beaux, mondes de paix et d’harmonie.

Et, ta dernière enveloppe humaine retournée aux poussières terrestres, ton essence épurée parvenue aux régions spirituelles, ton souvenir et ton œuvre soutiendront encore les hommes, tes frères, dans leurs luttes et leurs épreuves, et tu pourras te dire avec la joie d’une conscience sereine : Mon passage sur la terre n’aura pas été stérile ; mes efforts n’auront pas été vains.

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Chapitre XVIII. – Justice et responsabilité, le problème du mal


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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La loi des renaissances, avons-nous dit, régit la vie universelle. Avec un peu d’attention, nous pourrions lire dans toute la nature, comme en un livre, le mystère de la mort et de la résurrection.

Les saisons se succèdent dans leur rythme imposant. L’hiver, c’est le sommeil des choses ; le printemps en est le réveil. Le jour alterne avec la nuit ; le repos suit la veille ; l’esprit remonte vers les régions supérieures, pour redescendre ensuite et reprendre, avec plus de forces, la tâche interrompue.

Les transformations de la plante et de l’animal ne sont pas moins significatives. La plante meurt pour renaître à chaque retour de la sève ; tout se fane pour refleurir. La larve, la chrysalide, le papillon, sont autant d’exemples qui reproduisent, avec plus ou moins de fidélité, les phases alternantes de la vie immortelle.

Comment l’homme, seul, pourrait-il être placé en dehors de cette loi ? Alors que tout est relié par des liens puissants et nombreux, comment admettre que notre vie soit comme un point jeté, sans attaches, dans les tourbillons du temps et de l’espace? Rien avant, rien après! Non, l’homme, comme toutes choses, est soumis à la loi éternelle. Tout ce qui a vécu revivra sous d’autres formes, pour évoluer et se perfectionner. La nature ne nous fait mourir que pour nous faire revivre. Déjà, par suite du renouvellement périodique des molécules de notre corps, dispersées et rapportées par les courants vitaux, par la nutrition et la déperdition quotidiennes, nous habitons nombre d’enveloppes différentes en une seule vie. N’est-il pas logique d’admettre que nous en habiterons d’autres encore dans l’avenir ?

La succession des existences s’offre donc à nous comme une œuvre de capitalisation et d’amélioration. Après chaque vie terrestre, l’âme moissonne et recueille, dans son corps fluidique, les expériences et les fruits de l’existence écoulée. Tous ses progrès se reflètent dans cette forme subtile dont elle est inséparable, dans ce corps éthéré, lucide, transparent, qui, s’épurant avec elle, devient l’instrument merveilleux, la harpe qui vibre à tous les souffles de l’infini.

Ainsi l’être psychique se retrouve dans toutes les phases de son ascension, tel qu’il s’est fait lui-même. Aucune noble aspiration n’est stérile ; aucun sacrifice n’est vain. Et dans l’œuvre immense, tous sont associés, depuis l’âme la plus obscure jusqu’au plus radieux génie. Une chaîne sans fin relie les êtres dans la majestueuse unité du Cosmos. C’est une effusion de lumière et d’amour qui, des sommets divins, ruisselle et s’épand sur tous, pour les régénérer et les féconder. Elle réunit toutes les âmes dans une communion universelle et éternelle, en vertu d’un principe qui est la plus magnifique révélation des temps modernes.

* * *

L’âme doit conquérir, un à un, tous les éléments, tous les attributs de sa grandeur, de sa puissance, de sa félicité. Et pour cela il lui faut l’obstacle, la nature résistante, hostile même, la matière adverse, dont les exigences et les rudes leçons provoquent ses efforts et forment son expérience. De là aussi, dans les étapes inférieures de la vie, la nécessité des épreuves et de la douleur, afin que sa sensibilité s’éveille et qu’en même temps s’exerce son libre choix et grandissent sa volonté et sa conscience. Il faut la lutte pour rendre le triomphe possible et faire surgir le héros. Sans l’iniquité, l’arbitraire, la trahison, pourrait-on souffrir et mourir pour la justice ?

Il faut la souffrance physique et l’angoisse morale pour que l’esprit s’affine, se débarrasse de ses particules grossières, pour que la faible étincelle qui couve dans les profondeurs de l’inconscience se change en une pure et ardente flamme, en une conscience rayonnante, centre de volonté, d’énergie et de vertu.

On ne connaît, on ne goûte et apprécie vraiment que les biens acquis par soi-même, lentement, péniblement. L’âme, créée parfaite comme le voudraient certains penseurs, serait incapable d’apprécier et même de comprendre sa perfection, son bonheur. Sans termes de comparaison, sans échanges possibles avec ses semblables, parfaits comme elle, sans but à son activité, elle serait condamnée à l’inaction, à l’inertie, ce qui serait le pire des états. Car vivre, pour l’esprit, c’est agir, c’est grandir, c’est conquérir toujours de nouveaux titres, de nouveaux mérites, une place toujours plus haute dans la hiérarchie lumineuse et infinie. Et pour mériter, il faut avoir pâti, lutté, souffert. Pour goûter l’abondance, il faut avoir connu la privation. Pour apprécier la clarté des jours, il faut avoir traversé l’ombre des nuits. La douleur est la condition de la joie et le prix de la vertu. Et la vertu est le bien le plus précieux qu’il y ait dans l’univers.

Construire son moi, son individualité, à travers mille et mille vies, accomplies sur des centaines de mondes et, sous la direction de nos frères aînés, de nos amis de l’espace, escalader les chemins du ciel, s’élancer toujours plus haut, se faire un champ d’action toujours plus large, proportionné à l’oeuvre accomplie ou rêvée, devenir un des acteurs du drame divin, un des agents de Dieu dans l’Oeuvre éternelle ; travailler pour l’univers, comme l’univers travaille pour nous, voilà le secret de la destinée !

Ainsi l’âme monte de sphère en sphère, de cercle en cercle, unie aux êtres qu’elle a aimés ; elle va, poursuivant ses pérégrinations, à la recherche des perfections divines. Parvenue aux régions supérieures, elle est affranchie de la loi des renaissances. La réincarnation n’est plus une obligation pour elle, mais seulement un acte de sa volonté, l’accomplissement d’une mission, une œuvre de sacrifice.

Quand il a atteint les hauteurs suprêmes, l’esprit se dit parfois : « Je suis libre ; j’ai brisé pour jamais les fers qui m’enchaînaient aux mondes matériels. J’ai acquis la science, l’énergie, l’amour. Mais ce que j’ai acquis, je veux le partager avec mes frères, les hommes, et pour cela, j’irai de nouveau vivre parmi eux ; j’irai leur offrir ce qu’il y a de meilleur en moi ; je reprendrai un corps de chair. Je redescendrai vers ceux qui peinent, vers ceux qui souffrent, vers ceux qui ignorent, pour les aider, les consoler, les éclairer ! » Et alors, nous avons Lao-tseu ; nous avons le Bouddha ; nous avons Socrate ; nous avons le Christ ; en un mot, toutes les grandes âmes qui ont donné leur vie pour l’humanité !

* * *

Résumons-nous. Au cours de cette étude, nous avons démontré l’importance de la doctrine des réincarnations. Nous avons vu là une des bases essentielles sur lesquelles repose le nouveau spiritualisme. Sa portée est immense. Elle explique l’inégalité des conditions humaines, la variété infinie des aptitudes, des facultés, des caractères. Elle dissipe les troublants mystères et les contradictions de la vie; elle résout le problème du mal. Par elle, l’ordre succède au désordre ; la lumière se fait au sein du chaos ; les injustices disparaissent, les iniquités apparentes du sort s’évanouissent, pour faire place à la loi forte et majestueuse de la répercussion des actes et de leurs conséquences. Et cette loi d’immanente justice qui gouverne les mondes, Dieu l’a inscrite au fond des choses et dans la conscience humaine.

La doctrine des réincarnations rapproche les hommes plus que toute autre croyance, en leur apprenant leur communauté d’origines et de fins, en leur montrant la solidarité qui les relie tous dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. Elle leur dit qu’il n’y a parmi eux ni déshérités, ni favorisés ; chacun est fils de ses oeuvres, maître de sa destinée. Nos souffrances sont les conséquences du passé ou bien l’école austère où s’apprennent les hautes vertus et les grands devoirs.

Nous parcourrons toutes les étapes de la route immense. Nous passerons tour à tour par toutes les conditions sociales, pour acquérir les qualités inhérentes à ces milieux. Ainsi, cette solidarité qui nous lie compense dans une harmonie finale la variété infinie des êtres, résultant de l’inégalité de leurs efforts et aussi des nécessités de leur évolution. Avec elle, plus d’envie, plus de mépris, plus de haine ! Les plus petits d’entre nous ont été grands peut-être, et les plus grands renaîtront petits, s’ils abusent de leur supériorité. Chacun à son tour, à la joie comme à la peine ! De là, la vraie confraternité des âmes. Nous nous sentons tous unis à jamais sur les degrés de notre ascension collective; nous apprenons à nous aider, à nous soutenir, à nous tendre la main !

A travers les cycles du temps, tous se perfectionnent et s’élèvent. Les criminels du passé deviendront les sages de l’avenir. Une heure viendra où nos défauts seront effacés, où nos vices, où nos plaies morales seront guéris. Les âmes frivoles deviendront sérieuses; les intelligences obscures s’illumineront. Toutes les forces du mal qui vibrent en nous se seront transformées en forces du bien. De l’être faible, indifférent, fermé à toutes les grandes pensées, sortira, à la suite des âges, un esprit puissant, qui réunira toutes les connaissances, toutes les qualités, et deviendra apte à réaliser les plus sublimes choses.

Ce sera l’oeuvre des existences accumulées. Il en faudra un bien grand nombre sans doute pour opérer un tel changement, pour dépouiller l’écorce de nos imperfections, faire disparaître les aspérités de nos caractères ; transformer les âmes de ténèbres en âmes de lumière ! Mais rien n’est puissant et durable qui n’a pris le temps nécessaire pour germer, sortir de l’ombre, monter vers le ciel. L’arbre, la forêt, les couches du sol, les astres et les mondes nous le disent dans leur profond langage. Nulle semence ne se perd ; nul effort n’est inutile. La tige ne donne sa feuille et son fruit qu’à l’heure dite. La vie n’éclôt sur les terres de l’espace qu’après d’immenses périodes géologiques.

Voyez ces diamants splendides qui ornent la beauté des femmes et étincellent de mille feux. Combien de métamorphoses n’ont-ils pas eu à subir pour acquérir cette pureté incomparable, cet éclat fulgurant ? Quelle lente incubation au sein de la matière obscure !

Il en est de même de l’entité humaine. Pour se dépouiller de ses éléments grossiers et acquérir tout son éclat, il lui faut des périodes d’évolution plus vastes encore, de lentes incubations dans la chair.

C’est ici, dans ce travail de perfectionnement, qu’apparaît l’utilité, l’importance des vies d’épreuves, des vies modestes et effacées, des existences de labeur et de devoir, pour vaincre les passions farouches, l’orgueil et l’égoïsme, pour guérir les plaies morales. A ce point de vue, le rôle des humbles, des petits en ce monde, les tâches dédaignées se révèlent à nos yeux dans toute leur grandeur : nous comprenons mieux la nécessité du retour dans la chair pour se racheter et pour s’épurer.

* * *

En résolvant le problème du mal, le nouveau spiritualisme montre une fois de plus sa supériorité sur les autres doctrines.

Pour les matérialistes évolutionnistes, le mal et la douleur sont constants, universels. Partout, disent Taine, Soury, Nietzsche, Haeckel, nous voyons le mal s’épanouir et toujours le mal régnera dans l’humanité. Cependant, ajoutent-ils, avec le progrès le mal deviendra moins fréquent, mais il sera plus douloureux, parce que notre sensibilité physique et morale ira croissant. Et il faudra toujours souffrir et pleurer, sans espoir, sans consolation, par exemple dans le cas d’une catastrophe, à leurs yeux irréparable, comme la mort d’un être chéri. Par conséquent, le mal l’emportera toujours sur le bien.

Certaines doctrines religieuses ne sont pas beaucoup plus consolantes. D’après le catholicisme, le mal semble aussi prédominer dans l’univers et Satan paraît bien plus puissant que Dieu. L’enfer, selon la parole fatidique, se peuple constamment de foules innombrables, tandis que le paradis est le partage de rares élus. Pour le croyant orthodoxe, la perte, la séparation des êtres qu’il a aimés est presque aussi définitive que pour le matérialiste. Il n’y a jamais pour lui certitude complète de les retrouver, de les rejoindre un jour.

Avec le nouveau spiritualisme, la question prend un tout autre aspect. Le mal n’est plus que l’état transitoire de l’être en voie d’évolution vers le bien. Le mal, c’est la mesure de l’infériorité des mondes et des individus ; c’est aussi, nous l’avons vu, la sanction du passé. Toute échelle comporte des degrés. Nos vies terrestres représentent les bas degrés de notre éternelle ascension.

Tout, autour de nous, démontre l’infériorité de la planète que nous habitons. Très inclinée sur son axe, sa situation astronomique est la cause de perturbations fréquentes et de brusques changements de température : tempêtes, raz de marée, convulsions sismiques, chaleurs torrides, froids rigoureux. L’humanité terrestre, pour subsister, est condamnée à un pénible labeur. Des millions d’hommes, courbés sous leur tâche, ne connaissent ni le repos ni le bien-être. Or, il existe des rapports étroits entre l’ordre physique des mondes et l’état moral des sociétés qui les peuplent. Les mondes imparfaits comme la Terre sont réservés, en général, aux âmes encore peu évoluées.

Toutefois, notre séjour en ce milieu n’est que temporaire et subordonné aux exigences de notre éducation psychique. D’autres mondes, mieux partagés sous tous les rapports, nous attendent. Le mal, la douleur, la souffrance, attributs de la vie terrestre, ont leur rôle obligé. C’est le fouet, l’éperon qui nous stimulent et nous portent en avant.

Le mal, à ce point de vue, n’a plus qu’un caractère relatif et passager ; c’est la condition de l’âme encore enfant qui s’essaie à la vie. Par le fait même des progrès accomplis, il s’atténue peu à peu, disparaît, s’évanouit à mesure que l’âme monte les échelons conduisant à la puissance, à la vertu, à la sagesse !

Alors, la justice se révèle dans l’univers. Il n’y a plus d’élus ni de réprouvés. Tous subissent la conséquence de leurs actes, mais tous réparent, rachètent et se relèvent tôt ou tard, pour évoluer depuis les mondes obscurs et matériels jusqu’à la lumière divine. Toutes les âmes aimantes se retrouvent, se rejoignent dans leur ascension, pour coopérer ensemble à la grande oeuvre et participer à la communion universelle.

Il n’y a donc pas de mal réel, de mal absolu dans l’univers, mais partout la réalisation lente et progressive d’un idéal supérieur ; partout l’action d’une force, d’une puissance, d’une cause qui, tout en nous laissant libres, nous attire et nous entraîne vers un état meilleur. Partout le grand labeur des êtres travaillant à développer en eux, au prix d’immenses efforts, la sensibilité, le sentiment, la volonté, l’amour !

* * *

Insistons sur la notion de justice, qui est capitale : capitale, car c’est un besoin, une nécessité impérieuse pour tous de savoir que la justice n’est pas un vain mot, qu’il y a une sanction à tous les devoirs et des compensations pour toutes douleurs. Aucun système ne peut satisfaire notre raison, notre conscience, s’il ne réalise la notion de justice dans toute son ampleur. Cette notion est gravée en nous ; elle est la loi de l’âme et de l’univers, et c’est pour l’avoir méconnue que tant de doctrines s’affaiblissent et s’éteignent, à l’heure présente, autour de nous.

Or la doctrine des vies successives est un resplendissement de l’idée de justice. Elle lui donne un relief, un éclat incomparables. Toutes nos vies sont solidaires les unes des autres et s’enchaînent rigoureusement. Nos actes et leurs conséquences constituent une succession d’éléments qui se rattachent les uns aux autres par la relation étroite de cause à effet. Nous en subissons constamment en nous-mêmes, dans notre être intérieur comme dans les conditions extérieures de notre vie, les résultats inévitables. Notre volonté agissante est une cause génératrice d’effets plus ou moins lointains, bons ou mauvais, qui retombent sur nous et forment la trame de nos destins.

Le christianisme, renonçant à ce monde, rejetait le bonheur et la justice dans l’Au-delà. Et si ses enseignements pouvaient suffire aux simples et aux croyants, il devenait facile aux sceptiques habiles de se dispenser de la justice, en prétextant que son règne n’était pas de la terre. Mais avec la preuve des vies successives, il en est tout autrement. La justice n’est plus reléguée dans un domaine chimérique et inconnu. C’est ici même ; c’est en nous et autour de nous qu’elle exerce son empire. L’homme doit réparer sur le plan physique le mal qu’il a accompli sur ce même plan. Il redescend dans le creuset de la vie, dans le milieu même où il s’est rendu coupable, près de ceux qu’il a trompés, spoliés, dépouillés, subir les conséquences de ses agissements antérieurs.

Avec le principe des renaissances, l’idée de justice se précise et se vérifie. La loi morale, la loi du Bien se révèle dans toute son harmonie. L’homme le comprend enfin : cette vie n’est qu’un anneau de la grande chaîne de ses existences ; tout ce qu’il sème, il le récoltera tôt ou tard. Dès lors, il n’est plus possible de méconnaître nos devoirs ni d’éluder nos responsabilités. En ceci, comme en tout, le lendemain devient le produit de la veille. Sous l’apparente confusion des faits, nous découvrons les rapports qui les lient. Au lieu d’être asservis à une destinée inflexible dont la cause nous serait extérieure, nous en devenons les maîtres et les auteurs. Bien loin d’être dominé par le sort, l’homme le domine et le crée, par sa volonté et ses actes. L’idéal de justice n’est plus rejeté dans un monde transcendantal ; nous pouvons en définir les termes dans chaque vie humaine renouvelée, dans son rapport avec les lois universelles, dans le domaine des choses réelles et tangibles.

Cette grande lumière se fait précisément à l’heure où les vieilles croyances s’affaissent sous le poids du temps, où tous les systèmes se lézardent, où les dieux du passé se voilent et s’éloignent. Depuis longtemps, la pensée humaine, anxieuse, tâtonne dans la nuit à la recherche du nouvel édifice moral qui doit l’abriter. Et voici que la doctrine des renaissances vient lui offrir l’idéal nécessaire à toute société en marche et, en même temps, le correctif indispensable aux appétits violents, aux ambitions démesurées, à l’avidité des richesses, des places, des honneurs, une digue au débordement de sensualisme qui menace de nous submerger.

Avec elle, l’homme apprend à supporter sans amertume et sans révolte les existences douloureuses, indispensables à sa purification. Il apprend à se soumettre aux inégalités naturelles et passagères qui sont le résultat de la loi d’évolution, à dédaigner les divisions factices et malsaines, provenant des préjugés de castes, de religions ou de races. Ces préjugés s’évanouissent entièrement le jour où l’on sait que tout esprit, dans ses vies ascendantes, doit passer par les milieux les plus divers.

Grâce à la notion des vies successives, en même temps que les responsabilités individuelles, celles des collectivités nous apparaissent plus distinctes. Il y a chez nos contemporains une tendance à rejeter le poids des difficultés présentes sur les générations à venir. Persuadés qu’ils ne reviendront plus sur la terre, ils laissent à nos successeurs le soin de résoudre les problèmes épineux de la vie politique et sociale.

Avec la loi des destinées, la question change aussitôt d’aspect. Non seulement le mal que nous aurons accompli retombera sur nous et nous devrons payer nos dettes jusqu’à la dernière obole, mais l’état social que nous aurons contribué à perpétuer avec ses vices, ses iniquités, nous reprendra dans son lourd engrenage à notre retour sur la terre, et nous souffrirons de toutes ses imperfections. Cette société, à laquelle nous aurons beaucoup demandé et peu donné, redeviendra de nouveau notre société, société marâtre pour ses fils égoïstes et ingrats.

Au cours de nos étapes terrestres, tantôt puissants ou faibles, dirigeants ou dirigés, nous sentirons souvent retomber sur nous le poids des injustices que nous aurons laissé perpétuer. Et n’oublions pas une chose. Les existences obscures, les vies humbles et effacées seront de beaucoup les plus nombreuses pour chacun de nous, aussi longtemps que les hommes possédant l’aisance, l’éducation, l’instruction ne représenteront qu’une minorité dans l’ensemble des populations du globe.

Mais quand la grande doctrine sera devenue la base de l’éducation humaine et le partage de tous, quand la preuve des vies successives apparaîtra à tous les yeux, alors, les plus instruits, les plus réfléchis, développant en eux les intuitions du passé, comprendront qu’ils ont vécu dans tous les milieux sociaux, et ils en éprouveront plus de tolérance et de bienveillance envers les petits. Ils sentiront qu’il y a moins de méchanceté et d’aigreur que de souffrance révoltée dans l’âme des déshérités, et quel parti admirable ils peuvent tirer de leur propre expérience, en répandant autour d’eux la lumière, l’espérance, la consolation.

Alors l’intérêt, le bien personnel deviendra le bien de tous. Chacun se sentira porté à coopérer plus activement à l’amélioration de cette société, au sein de laquelle il faudra renaître pour progresser avec elle et avancer vers l’avenir.

* * *

L’heure présente est encore une heure de luttes : lutte des nations pour la conquête du globe, lutte de classes pour la conquête du bien-être et du pouvoir. Autour de nous s’agitent des forces aveugles et profondes, forces qui s’ignoraient hier et qui, aujourd’hui, s’organisent et entrent en action. Une société agonise ; une autre naît. L’idéal du passé s’effondre. Quel sera celui de demain ?

Une période de transition s’est ouverte ; une phase différente de l’évolution humaine est commencée, phase obscure, pleine, à la fois, de promesses et de menaces. Dans l’âme des générations qui montent, reposent les germes de floraisons nouvelles : fleurs du mal ou fleurs du bien ?

Beaucoup s’alarment ; beaucoup s’épouvantent. Ne doutons pas de l’avenir de l’humanité, de son ascension vers la lumière, et répandons autour de nous, avec un courage et une persévérance inlassables, les vérités qui assurent les lendemains et font les sociétés fortes et heureuses.

Les défectuosités de notre organisation sociale proviennent surtout de ceci : nos législateurs, dans leurs conceptions étroites, n’embrassent que l’horizon d’une vie matérielle. Ne comprenant pas le but évolutif de l’existence et l’enchaînement de nos vies terrestres, ils ont établi un état de choses incompatible avec les fins réelles de l’homme et de la société.

La conquête du pouvoir par le grand nombre n’est pas faite pour élargir ce point de vue. Le peuple suit l’instinct sourd qui le pousse. Incapable de mesurer le mérite et la valeur de ses représentants, il porte trop souvent au pouvoir ceux qui épousent ses passions et partagent sa cécité. L’éducation populaire est à refaire entièrement; car, seul, l’homme éclairé pourra collaborer avec intelligence, courage et conscience à la rénovation sociale.

Dans les revendications actuelles, on spécule beaucoup trop sur la notion de droit ; on surexcite les appétits, on exalte les esprits. On oublie que le droit est inséparable du devoir et même qu’il n’en est que la résultante. De là, une rupture d’équilibre, une interversion des rapports, de cause à effet, c’est-à-dire du devoir au droit dans la répartition des avantages sociaux, ce qui constitue une cause permanente de division et de haine entre les hommes. L’individu qui envisage seulement son intérêt propre et son droit personnel est encore placé bien bas sur l’échelle d’évolution.

Ainsi que l’a dit Godin, le fondateur du familistère de Guise : « Le droit est fait avec du devoir accompli ». Les services rendus à l’humanité étant la cause, le droit devient l’effet. Dans une société bien organisée, chaque citoyen se classera d’après sa valeur personnelle, son degré d’évolution et dans la mesure de son apport social.

L’individu ne doit occuper qu’une situation méritée. Son droit est en proportion égale avec sa capacité pour le bien. Telle est la règle, telle est la base de l’ordre universel, et aussi longtemps que l’ordre social n’en sera pas le décalque, l’image fidèle, il sera précaire et instable.

En vertu de cette règle, chaque membre d’une collectivité, au lieu de revendiquer des droits fictifs, doit s’efforcer de s’en rendre digne en accroissant sa valeur propre et sa participation à l’œuvre commune. L’idéal social se transforme, le sens de l’harmonie se développe, le champ de l’altruisme s’élargit.

Mais, dans l’état actuel des choses, au sein d’une société où fermentent tant de passions, où s’agitent tant de forces brutales, au milieu d’une civilisation faite d’égoïsme et de convoitise, d’incohérence et de mauvais vouloir, de sensualité et de souffrance, bien des convulsions sont à craindre.

Parfois, on entend monter le flot grondant. La plainte de ceux qui souffrent se change en cris de colère. Les foules se comptent. Des intérêts séculaires sont menacés. Mais une foi nouvelle se lève, illuminée par un rayon d’en haut et appuyée sur des faits, sur des preuves sensibles. Elle dit à tous :

« Soyez unis, car vous êtes frères, frères ici-bas, frères dans l’immortalité. Travaillez en commun à rendre plus douces les conditions de la vie sociale, plus faciles vos tâches de demain. Travaillez à augmenter les trésors de savoir, de sagesse, de puissance qui sont l’héritage de l’humanité. Le bonheur n’est pas dans la lutte, dans la vengeance ; il est dans l’union des cœurs et des volontés ! »

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Chapitre XVII. – Les vies successives, preuves historiques


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Notre étude serait incomplète si nous ne jetions un regard rapide sur le rôle qu’a joué dans l’histoire la croyance aux vies successives.

Cette doctrine domine toute l’antiquité. On la retrouve au coeur des grandes religions de l’Orient et dans les oeuvres philosophiques les plus pures et les plus élevées. Elle a guidé dans leur marche les civilisations du passé et s’est perpétuée d’âge en âge. Malgré les persécutions et les éclipses temporaires, elle reparaît et persiste à travers les siècles en tous pays.

De l’Inde, elle s’est répandue sur le monde. Bien avant que fussent apparus les grands révélateurs des temps historiques, elle était formulée dans les Védas et notamment dans la Bhagavad Gita. Le Brahmanisme et le Bouddhisme s’en inspirèrent, et, aujourd’hui encore, six cents millions d’Asiatiques – le double de ce que représentent toutes les confessions chrétiennes réunies – croient à la pluralité des existences.

Le Japon nous a montré, depuis peu, ce que peuvent chez un peuple de telles croyances. Le magnifique courage, l’esprit de sacrifice que montrent les Japonais en face de la mort, leur impassibilité devant la douleur, toutes ces qualités maîtresses qui firent l’étonnement du monde en des circonstances mémorables, n’ont pas d’autres sources.

Après la bataille de Tsoushima, nous apprend le Journal, dans une scène de mélancolie grandiose, devant l’armée assemblée au cimetière d’Aoyama, à Tokyo, l’amiral Togo parla au nom de la nation et harangua les morts en termes pathétiques. Il demanda aux âmes de ces héros de :

« protéger la marine japonaise, de hanter les navires et de se réincarner dans les nouveaux équipages (1) ».

Si, avec le professeur Izoulet, commentant, au Collège de France, l’oeuvre de l’auteur américain Alf. Mahan sur l’Extrême-Orient, nous admettons que la vraie civilisation est dans l’idéal spirituel et que, sans lui, les peuples tombent dans la corruption et la décadence, il faudra bien le reconnaître : le Japon est appelé à un grand avenir.

Revenons à l’antiquité. L’Egypte et la Grèce adoptèrent cette même doctrine. Sous un symbolisme plus ou moins obscur, partout se cache l’universelle palingénésie.

L’ancienne croyance des Egyptiens nous est révélée par les inscriptions des monuments et par les livres d’Hermès :

« Prise à l’origine, nous dit M. de Vogüé, la doctrine égyptienne nous présente le voyage aux terres divines comme une série d’épreuves, au sortir desquelles s’opère l’ascension dans la lumière. » Mais la connaissance des lois profondes de la destinée était réservée aux seuls adeptes (2).

Dans son livre récent : la Vie et la Mort, A. Dastre s’exprime ainsi (3) :

« En Egypte, la doctrine des transmigrations était représentée par des images hiératiques saisissantes. Chaque être avait son double. A la naissance, l’Egyptien est reproduit en deux figures. Pendant la vie de veille, les deux personnages se confondent en un seul ; mais dans le sommeil, tandis que l’un se repose et répare ses organes, l’autre s’élance dans le pays des rêves. Toutefois, cette séparation n’est pas complète ; elle ne le sera qu’à la mort, ou plutôt c’est cette séparation complète qui sera la mort même. Plus tard, ce double actif pourra venir vivifier un autre corps terrestre et accomplir ainsi une nouvelle existence semblable. »

En Grèce, on retrouve la doctrine des vies successives dans les poèmes orphiques. C’était la croyance de Pythagore, de Socrate, de Platon, d’Apollonius et d’Empédocle. Sous le nom de métempsycose (4), ils en parlent souvent, dans leurs oeuvres, en termes voilés, car ils étaient liés, pour la plupart, par le serment initiatique. Cependant, l’affirmation en est précise dans le dernier livre de la République, dans Phèdre, le Timée et le Phédon :

« Il est certain que les vivants naissent des morts, que les âmes des morts renaissent encore. » (Phèdre.)

« L’âme est plus vieille que le corps. Les âmes renaissent sans cesse du Hadès, pour revenir à la vie actuelle. » (Phédon.)

La réincarnation était célébrée en Égypte dans les mystères d’Isis, et en Grèce, dans ceux d’Éleusis, sous le nom de mystère de Perséphone. Les initiés seuls participaient aux cérémonies.

Le mythe de Perséphone était la représentation dramatique des renaissances, l’histoire de l’âme humaine, passée, présente et future, sa descente dans la matière, sa captivité en des corps d’emprunt, sa ré- ascension par étapes successives. Les fêtes éleusiniennes duraient trois jours et traduisaient, dans une émouvante trilogie, les alternances de la double vie, terrestre et céleste. Au terme de ces initiations solennelles, les adeptes étaient sacrés (5).

Presque tous les grands hommes de la Grèce furent des initiés, des fervents de la grande déesse. C’est dans ses enseignements secrets qu’ils puisèrent l’inspiration du génie, les formes sublimes de l’art et les préceptes de la divine sagesse. Quant au peuple, on ne lui présentait que des symboles. Mais, sous la transparence des mythes, la vérité initiatique apparaissait, comme à travers l’écorce de l’arbre transsude la sève de vie.

La grande doctrine était connue du monde romain. Ovide, Virgile, Cicéron, dans leurs oeuvres impérissables, y font de fréquentes allusions. Virgile, dans l’Enéide (6) , assure que l’âme, en plongeant dans le Léthé, perd le souvenir de ses existences passées.

L’école d’Alexandrie lui donna un vif éclat, par les œuvres de Philon, Plotin, Ammonius Sacchas, Porphyre, Jamblique, etc.. Plotin dit, en parlant des dieux :

« Ils assurent à chacun le corps qui lui convient et qui est en harmonie avec ses antécédents, selon ses existences successives. »

Les livres sacrés des Hébreux : le Zohar, la Kabbale, le Talmud, affirment également la préexistence et, sous le nom de résurrection, la réincarnation. C’était la croyance des Pharisiens et des Esséniens (7). L’Ancien et le Nouveau Testament, au milieu de textes obscurs ou altérés, en portent encore des traces nombreuses ; par exemple, dans certains passages de Jérémie et de Job, puis dans le cas de Jean-Baptiste, qui fut Elie, dans celui de l’aveugle-né et dans l’entretien secret de Jésus avec Nicodème.

On lit dans Matthieu (8) : « Je vous le dis en vérité, entre les enfants des femmes, il n’y en a point de plus grand que Jean-Baptiste. Et si vous voulez entendre, il est lui-même Elie qui doit venir. Que celui l’entende, qui a des oreilles pour entendre. »

Un autre jour, les disciples du Christ l’interrogèrent disant (9) : Pourquoi donc les Scribes disent-ils « qu’il faut d’abord qu’Elie revienne ? » Jésus leur répondit : « Il est vrai qu’Elie doit venir d’abord et rétablir toutes choses ; mais je vous dis qu’Elie est déjà venu, mais ils ne l’ont point reconnu et lui ont fait ce qu’ils ont voulu. » Alors les disciples comprirent que c’était de Jean-Baptiste qu’il avait parlé.

Un jour, Jésus demande à ses disciples ce que l’on dit de lui dans le peuple. Ceux-ci répondent (10) : « Les uns disent que tu es Jean-Baptiste ; d’autres, Elie ; d’autres, Jérémie, ou quelqu’un des anciens prophètes revenu au monde. » Jésus, loin de les dissuader, comme s’ils eussent débité des choses imaginaires, se contente d’ajouter : « Et vous, qui croyez-vous que je suis ? » Quand il rencontre  l’aveugle-né, ses disciples lui demandent si cet homme est né aveugle à cause des péchés de ses parents ou des péchés qu’il a commis avant de naître. Ils croyaient donc à la possibilité de la réincarnation et à la préexistence possible de l’âme. Leur langage ferait même croire que cette idée était répandue dans le peuple, et Jésus semble l’autoriser, au lieu de la combattre. Il parle des nombreuses demeures dont se compose la maison du Père, et Origène, commentant ces paroles, ajoute :

« Le Seigneur fait allusion aux stations différentes que les âmes doivent occuper, après qu’elles ont été dépouillées de leurs corps actuels, et qu’elles en ont revêtu de nouveaux. »

Le christianisme primitif possédait donc le vrai sens de la destinée. Mais avec les subtilités de la théologie byzantine, le sens caché disparut peu à peu ; la vertu secrète des rites initiatiques s’évanouit comme un subtil parfum. La scolastique étouffa la première révélation sous le poids des syllogismes, ou la ruina par son argumentation spécieuse.

Cependant, les premiers Pères de l’Eglise et, entre tous, Origène et saint Clément d’Alexandrie, se prononcèrent en faveur de la transmigration des âmes. Saint Jérôme et Ruffinus (Lettre à Anastase) affirment qu’elle était enseignée comme vérité traditionnelle à un certain nombre d’initiés.

Dans son oeuvre capitale : Des Principes, livre I°, Origène passe en revue les nombreux arguments qui montrent, dans la préexistence et la survivance des âmes en d’autres corps, le correctif nécessaire à l’inégalité des conditions humaines. Il se demande quel est le total des étapes parcourues par son âme dans ses pérégrinations à travers l’infini, quels sont les progrès accomplis à chacune de ses stations, les circonstances de cet immense voyage et la nature particulière de ses résidences.

Saint Grégoire de Nysse dit :

« qu’il y a nécessité de nature pour l’âme immortelle d’être guérie et purifiée, et que, si elle ne l’a pas été par sa vie terrestre, la guérison s’opère par les vies futures et subséquentes ».

Toutefois, cette haute doctrine ne pouvait se concilier avec certains dogmes et articles de foi, armes puissantes pour l’Église, tels que la prédestination, les peines éternelles et le jugement dernier. Avec elle, le catholicisme eût dû faire une plus large place à la liberté de l’esprit humain, appelé dans ses vies successives à s’élever par ses propres efforts et non pas seulement par une grâce d’en haut.

Aussi, ce fut un acte gros de conséquences funestes que la condamnation des vues d’Origène et des théories gnostiques par le Concile de Constantinople, en 553. Elle entraîna le discrédit et le rejet du principe des réincarnations. On vit s’édifier alors, à la place d’une conception simple et claire de la destinée, compréhensible aux plus humbles intelligences, conciliant la justice divine avec l’inégalité des conditions et la souffrance humaines, tout un ensemble de dogmes qui firent l’obscurité complète sur le problème de la vie, révoltèrent la raison et, finalement, éloignèrent l’homme de Dieu.

La doctrine des vies successives reparaît encore, à différentes époques, dans le monde chrétien, sous la forme des grandes hérésies et des écoles secrètes, mais elle fut souvent noyée dans le sang ou étouffée sous la cendre des bûchers.

Au moyen âge, elle s’éclipse presque entièrement et cesse d’influencer le développement de la pensée occidentale, au grand détriment de celle- ci. De là les erreurs et la confusion de cette sombre époque, le fanatisme étroit, la persécution cruelle, la geôle de l’esprit humain. Une sorte de nuit intellectuelle se fit sur l’Europe.

Pourtant, de loin en loin, comme un éclair, la grande pensée illumine encore, par une inspiration d’en haut, quelques belles âmes intuitives. Elle reste, pour les penseurs d’élite, la seule explication possible de ce qui était devenu, pour la masse, le profond mystère de la vie.

Non seulement les trouvères, dans leurs poèmes et leurs chants, y faisaient de discrètes allusions, mais de puissants esprits, comme Bonaventura et Dante Alighieri, la mentionnent d’une façon formelle. Ozanam, l’écrivain catholique, reconnaît que le plan de la Divine Comédie suit de très près les grandes lignes de l’initiation antique, basée, nous l’avons vu, sur la pluralité des existences. Le cardinal Nicolas de Cuza soutint, en plein Vatican, la théorie de la pluralité des vies et des mondes habités, avec l’assentiment du pape Eugène IV.

Thomas Moore, Paracelse, Jacob Boehme, Giordano Bruno, Campanella affirmèrent ou enseignèrent la grande synthèse, souvent à leurs dépens. Van Helmont, dans De Revolutione animarum, expose, en deux cents problèmes, tous les arguments en faveur de la réincarnation des âmes.

Ces hautes intelligences ne sont-elles pas comparables aux sommets des montagnes, à ces cimes glacées des Alpes, qui sont les premières à recevoir les feux du jour, à refléter les rayons du soleil, et qui les conservent encore lorsque le reste de la terre est déjà plongé dans la nuit ?

L’islamisme lui-même, surtout dans le nouveau Coran, fait une place importante aux idées palingénésiques (11) .

La philosophie, dans nos derniers siècles, s’en est enfin enrichie. Cudworth et Hume les considèrent comme la théorie la plus rationnelle de l’immortalité. Dans Lessing, Herder, Hegel, Schelling, Fichte le jeune, elles sont discutées avec élévation.

Mazzini, apostrophant les évêques dans son ouvrage Dal Concilio a Dio, dit :

« Nous croyons en une série indéfinie de réincarnations de l’âme, de vie en vie, de monde en monde, dont chacune constitue un progrès sur celle qui l’a précédée ; nous pouvons recommencer le stage parcouru lorsque nous n’avons pas mérité de passer à un degré supérieur ; mais nous ne pouvons ni rétrograder ni périr spirituellement. »

* * *

Reportons-nous maintenant aux origines de notre race et nous verrons l’idée des vies successives planer sur la terre des Gaules : elle vibre dans les accents des bardes ; elle bruit dans la grande voix des forêts :

« Je me suis agité dans cent mondes, j’ai vécu dans cent cercles. » (Chant bardique : Barddas cad Goddeu.)

C’est la tradition nationale par excellence ; elle inspirait à nos pères le mépris de la mort, l’héroïsme dans les combats. Elle doit être chère à tous ceux qui se sentent rattachés par le coeur ou par le sang à cette race celtique, mobile, enthousiaste, généreuse, passionnée pour la justice, toujours prête à lutter pour les grandes causes.

« Dans les combats contre les Romains – dit d’Arbois de Jubainville, professeur au Collège de France – les Druides restaient immobiles comme des statues, recevant des blessures sans fuir ni se défendre. Ils se savaient immortels et comptaient trouver, dans une autre partie du monde, un corps nouveau et toujours jeune (12).

Les Druides n’étaient pas seulement des hommes braves, c’étaient aussi de profonds savants (13). Leur culte était celui de la nature, célébré sous la voûte sombre des chênes ou sur les falaises battues des tempêtes.

Les Triades proclament l’évolution des âmes, parties d’anoufn, l’abîme, montant lentement la longue spirale des existences (abred), pour atteindre, après bien des morts et des renaissances, gwynfyd, le cercle de la félicité.

Les Triades sont le plus merveilleux monument qui nous reste de l’antique sagesse des bardes et des Druides; elles ouvrent des perspectives sans bornes au regard étonné du chercheur. Nous n’en citerons que trois, celles qui se rapportent plus directement à notre sujet, les Triades 19, 21 et 36 (14) : 19. « Trois conditions indispensables pour arriver à la plénitude (science et vertu) : transmigrer dans abred, transmigrer dans gwynfyd, et se ressouvenir de toutes choses passées jusque dans anoufn. » 21. « Trois moyens efficaces de Dieu, dans abred (cercle des mondes planétaires), pour dominer le mal et surmonter son opposition par rapport aux cercles de gwynfyd (cercle des mondes heureux) : la nécessité, la perte de la mémoire et la mort. » 36. « Les trois puissances (fondements) de la science et de la sagesse : la transmigration complète par tous les états des êtres ; le souvenir de chaque transmigration et de ses incidents ; le pouvoir de passer à volonté de nouveau par un état quelconque en vue de l’expérience et du jugement. Et cela sera obtenu dans le cercle de gwynfyd. »

Certains auteurs ont cru comprendre, d’après les textes bardiques, que les vies ultérieures de l’âme se poursuivaient exclusivement sur les autres mondes. Voici deux cas démontrant que les Gaulois admettaient aussi la réincarnation sur la terre. Nous les puisons dans le Cours de littérature celtique, de M. d’A. de Jubainville (15) :

Find Mac Cumail, le célèbre héros irlandais, renaît en Mongân, fils de Fiachna, reine d’Ulster, en 603, et, plus tard, lui succède. Les Annales de Tigernach fixent la mort de Find en l’an 273 de notre ère, à la bataille d’Athbrea. « Une seconde naissance, dit d’A. de Jubainville, lui donne une vie nouvelle et un trône en Irlande. »

Les Celtes pratiquaient aussi l’évocation des défunts. Une contestation s’était élevée entre Mongân et Forgoll au sujet de la mort du roi Fothad, dont il avait été le témoin oculaire, et du lieu où ce roi avait perdu la vie :

« Il évoqua, dit le même auteur, du royaume des morts, Cailté, compagnon de ses combats. Au moment où le troisième jour allait expirer, le témoignage de Cailté fournit la preuve que Mongân avait dit vrai. »

L’autre fait de réincarnation remonte à une époque beaucoup plus ancienne. Quelque temps avant notre ère, Eochaid Airem, roi suprême d’Irlande, avait épousé Etâin, fille d’Etar. Etâin était déjà née en pays celtique, plusieurs siècles auparavant. Dans cette vie antérieure, elle fut fille d’Aillil et épouse de Mider, déifié après sa mort pour ses exploits.

Il est probable que l’on retrouverait dans l’histoire des temps celtiques de nombreux cas de réincarnation ; mais on le sait, les Druides ne confiaient rien à l’écriture et se contentaient de l’enseignement oral. Les documents relatifs à leur science et à leur philosophie sont rares et de date relativement récente.

La doctrine celtique, après des siècles d’oubli, a reparu dans la France moderne. Elle a été reconstituée ou soutenue par toute une pléiade de brillants écrivains : Ch. Bonnet, Dupont de Nemours, Ballanche, Jean Reynaud, Henri Martin, Pierre Leroux, Fourier, Esquiros, Michelet, Victor Hugo, Flammarion, Pezzani, Fauvety, Strada, etc..

« Naître, mourir, renaître et progresser sans cesse, telle est la loi », a dit Allan Kardec. Grâce à lui, grâce à l’école spirite dont il est le fondateur, la croyance aux vies successives de l’âme s’est vulgarisée, répandue dans tout l’Occident, où elle compte aujourd’hui des millions de partisans. Le témoignage des Esprits est venu lui donner une sanction définitive. A l’exception de quelques âmes peu évoluées pour qui le passé est encore enveloppé de ténèbres, tous, dans les messages recueillis en notre pays, affirment la pluralité des existences et le progrès indéfini des êtres.

La vie terrestre, disent-ils en substance, n’est qu’un entraînement, une préparation à la vie éternelle. Limitée à une seule existence, dans son éphémère durée, elle ne saurait répondre à un aussi vaste objet. Les réincarnations sont les étapes de la voie que toutes les âmes parcourent dans leur ascension; c’est l’échelle mystérieuse qui, des régions obscures, par tous les mondes de la forme, nous conduit au royaume de la lumière. Nos existences se déroulent à travers les siècles ; elles passent, se succèdent et se renouvellent. A chacune d’elles, nous laissons un peu du mal qui est en nous. Lentement, nous avançons, nous pénétrons plus avant dans la voie sacrée, jusqu’à ce que nous ayons acquis les mérites qui nous ouvriront l’accès des cercles supérieurs, d’où rayonnent éternellement la Beauté, la Sagesse, la Vérité, l’Amour.

* * *

L’étude attentive de l’histoire des peuples ne nous montre pas seulement le caractère universel de la doctrine palingénésique. Elle nous permet encore de suivre l’enchaînement grandiose des causes et des effets qui se répercutent, à travers les temps, dans l’ordre social. Nous y voyons surtout que ces effets renaissent d’eux-mêmes et retournent à leur principe ; ils enserrent les individus et les nations dans le réseau d’une loi inéluctable.

A ce point de vue, les leçons du passé sont saisissantes. Le témoignage des siècles est empreint d’un caractère de majesté qui frappe l’homme le plus indifférent ; il nous démontre l’irrésistible force du droit. Tout le mal accompli, le sang versé, les larmes répandues retombent tôt ou tard, fatalement, sur leurs auteurs : individus ou collectivités. Les mêmes faits coupables, les mêmes erreurs entraînent les mêmes conséquences néfastes. Tant que les hommes persistent à vivre hostiles les uns aux autres, à s’opprimer, à se déchirer, les oeuvres de sang et de deuil se poursuivent, l’humanité souffre jusqu’au plus profond de ses entrailles. Il est des expiations collectives, comme il est des réparations individuelles. A travers les temps, une immanente justice s’exerce ; elle fait épanouir les éléments de décadence et de destruction, les germes de mort, que les nations sèment dans leur propre sein chaque fois qu’elles violent les lois supérieures.

Si nous jetons nos regards sur l’histoire du monde, nous verrons que la jeunesse de l’humanité, comme celle de l’individu, a ses périodes de troubles, d’égarements, d’expériences douloureuses. A travers ses pages se déroule le cortège des misères obligées. Les chutes profondes y alternent avec les élans, les triomphes avec les reculs.

Des civilisations précaires signalent les premiers âges. Les plus grands empires s’écroulent les uns après les autres dans la mêlée des passions. L’Egypte, Ninive, Babylone, l’empire des Perses sont tombés. Rome et Byzance, rongées par la corruption, s’effondrent sous la poussée des barbares.

Après la guerre de Cent ans et le supplice de Jeanne d’Arc, l’Angleterre est frappée par une terrible guerre civile, celle des Deux- Roses : York et Lancastre, qui la conduit à deux doigts de sa perte.

Qu’est devenue l’Espagne, responsable de tant de supplices et d’égorgements, l’Espagne avec ses conquistadores et son Saint-Office ? Où est aujourd’hui ce vaste empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais ?

Voyez les Habsbourg, héritiers du Saint-Empire et, peut-être, réincarnations des bourreaux des Hussites ! La maison d’Autriche a été frappée dans tous ses membres : Maximilien est fusillé, Rodolphe tombe au milieu d’une orgie ; l’impératrice Elisabeth est assassinée ; puis vient le tour de François-Ferdinand. Le vieil empereur, à la tête chenue, reste seul au milieu des débris de sa famille, et, finalement avec la guerre, c’est la défaite, la ruine et la dislocation complète de ses Etats.

Où sont, aujourd’hui, tous ces empires fondés par le fer et par le sang, celui des Califes, celui des Mongols, celui des Carlovingiens, celui de Charles-Quint ? Napoléon l’a dit : tout se paye ! Et lui-même a payé. La France a payé avec lui. L’empire de Napoléon a passé comme un météore !

Arrêtons-nous un instant sur cette prodigieuse destinée, qui, après avoir jeté, dans sa trajectoire à travers le monde, un fulgurant éclat, va s’éteindre misérablement sur un rocher de l’Atlantique. Elle est bien connue de tous, cette vie, et par conséquent, mieux que toute autre, elle doit servir d’exemple. Ainsi que le dit Maeterlinck, on peut y constater une chose: ce sont les trois plus grandes iniquités commises par Napoléon qui ont été les trois causes principales de sa chute : « Ce fut d’abord l’assassinat du duc d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté dans les fossés de Vincennes : assassinat qui sema autour du dictateur des haines désormais implacables, et un désir de vengeance qui ne désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne, l’horrible guerre qui s’ensuivit, ou s’engloutirent trois cent mille hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa fortune, dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne (16). »

L’histoire diplomatique de l’Europe, depuis cinquante ans, n’échappe pas à ces règles. Les fautes contre l’équité ont été frappées dans leurs auteurs, comme par une invisible main.

La Russie, après le déchirement de la Pologne, prêta son appui moral à la Prusse pour l’invasion des duchés danois, « un des plus grands crimes de piraterie, dit un historien, qui ait été commis dans les temps modernes ». Elle en fut punie, d’abord par la Prusse elle-même, qui, en 1877, au Congrès de Berlin, la dépossédait de tous les avantages remportés sur la Turquie ; puis, plus cruellement encore, par les revers de la guerre de Mandchourie et leur répercussion prolongée dans tout l’empire des tzars qui aboutit en dernier lieu à la révolution sanglante et au chaos bolcheviste.

Au cours des derniers siècles, l’Angleterre a souvent poursuivi une politique froide et égoïste. Après la guerre du Transvaal, elle s’est retrouvée affaiblie, touchant peut-être à ces temps prédits, en termes saisissants, par sir Robert :

« L’habileté de nos hommes d’Etat les immortalisera s’ils adoucissent pour nous cette descente, de manière à l’empêcher de devenir une chute ; s’ils la conduisent de manière à la faire ressembler à la Hollande, plutôt qu’à Carthage et à Venise. »

Le détachement de l’Irlande, de l’Egypte, la révolte des Indes sont venus, depuis lors, confirmer ces prévisions.

Tel sera le sort de toutes les nations qui furent grandes par leurs philosophes et leurs penseurs et qui ont eu la faiblesse de remettre leur destinée aux mains de politiciens trop avides.

N’insistons pas sur ces faits. N’avons-nous pas vu se dérouler sous nos yeux, de 1914 à 1918, le drame immense, le drame vengeur, qui a laissé l’Allemagne vaincue, punie de son orgueil et de ses crimes ?

En même temps, il faut reconnaître que la France recevait une leçon terrible, due peut-être à la légèreté, à l’imprévoyance, au sensualisme d’un grand nombre de ses enfants ; mais, avec la victoire, elle retrouvait son prestige dans le monde. Ainsi s’affirmait une fois de plus la haute mission, le rôle providentiel qui lui semblent dévolus et qui consistent à proclamer et à défendre, par toutes les formes du verbe et par l’épée, le droit, la vérité, la justice !

L’Allemagne et l’Autriche, rivées dans un pacte et une complicité farouches, avaient rêvé l’hégémonie de l’Europe et la domination du monde : l’une sur l’Orient, l’autre sur l’Occident. Dans la poursuite de leur but, elles ont foulé aux pieds les engagements les plus solennels, par exemple envers la Belgique ; elles n’ont pas reculé devant les forfaits les plus odieux. Quel a été le résultat ? Après quatre ans d’une lutte acharnée, les empires centraux ont roulé dans l’abîme. L’Autriche n’est plus qu’un fantôme de nation, l’Allemagne amoindrie, ruinée, est en proie aux luttes intestines et à tous les maux économiques.

N’est-ce pas la répercussion des événements de 1870-71 ? A leur tour les Germains ont dû connaître la défaite et l’anarchie.

Jamais peut-être, dans aucune guerre, la lutte de deux principes n’a été plus évidente. D’un côté la force brutale, et de l’autre le droit et la liberté. Et ce qui prouve que Dieu ne se désintéresse pas du sort de notre petit globe : c’est que le droit a vaincu ! On peut dire que, comme les Grecs à Marathon et à Salamine, les soldats de la Marne et de Verdun, soutenus par les puissances invisibles, ont préservé l’humanité du joug du sabre et sauvé la civilisation (17). Tel sera le jugement impartial de l’histoire !

Oui, l’histoire est un grand enseignement. Nous pouvons lire dans ses profondeurs l’action d’une loi puissante. A travers la succession des événements, parfois, nous sentons passer comme un souffle surhumain ; au milieu de la nuit des siècles, par instants, nous voyons luire comme des éclairs, les radiations d’une pensée éternelle.

Pour les peuples comme pour les individus, il est une justice. En ce qui concerne les peuples, nous venons de la voir se manifester dans l’enchaînement des faits. Pour l’individu, il n’en est pas de même. On ne saurait suivre sa marche, surtout lorsque son action, au lieu d’être immédiate, ne s’exerce qu’à longue échéance. La réincarnation, la redescente dans la chair, le sombre capuchon de matière qui s’abat sur l’âme et fait l’oubli, nous cachent la succession des effets et des causes. Mais nous l’avons vu, particulièrement dans les phénomènes de la transe, dès que nous pouvons soulever le voile étendu sur le passé, et lire ce qui est gravé au fond de l’être humain, alors, dans l’adversité qui le frappe, dans les grandes douleurs, les revers, les afflictions poignantes, nous sommes contraints de reconnaître l’action d’une cause antérieure, d’une cause morale, et de nous incliner devant la majesté des lois qui président aux destinées des âmes, des sociétés et des mondes !

* * *

Le plan se déroule en ses lignes formidables : Dieu envoie à l’humanité ses messies, ses révélateurs, visibles et invisibles, ses guides, ses éducateurs de tous ordres. Mais l’homme, libre dans sa pensée, dans sa conscience, les écoute ou les renie. L’homme est libre; les incohérences sociales sont son oeuvre. Il jette sa note confuse dans le concert universel ; mais cette note discordante ne parvient pas toujours à dominer l’harmonie des siècles.

Les génies, envoyés d’en haut, brillent comme des flambeaux dans la nuit noire. Sans remonter à la plus haute antiquité, sans parler des Hermès, des Zoroastre, des Krishna, dès l’aurore des temps chrétiens, nous voyons se dresser la stature énorme des prophètes, géants qui dominent encore l’Histoire. Ce sont eux, en effet, qui préparèrent les voies au christianisme, la religion maîtresse, dont naîtra plus tard, à l’évolution des temps, la fraternité universelle. Puis nous voyons le Christ, l’homme de douleur, l’homme d’amour, dont la pensée rayonne d’une beauté impérissable, le drame du Golgotha, la ruine de Jérusalem, la dispersion des Juifs.

De ce côté de la mer bleue, l’épanouissement du génie grec, foyer d’éducation, splendeur d’art et de science, où l’humanité viendra s’éclairer. Enfin, la puissance romaine, qui apprendra au monde le droit, la discipline, la vie sociale.

Ensuite reviennent les âges de sombre ignorance, mille ans de barbarie, le remous des invasions, l’émergence des éléments farouches dans la civilisation, l’abaissement du niveau intellectuel, la nuit de la pensée. Mais Gutenberg, Christophe Colomb, Luther apparaissent. Les cathédrales gothiques s’élèvent ; des continents inconnus se révèlent, la religion se discipline. Grâce à l’imprimerie, l’idée nouvelle se répandra sur tous les points du monde. Après la Réforme viendra la Renaissance, puis les Révolutions !

Et voici qu’après bien des vicissitudes et des luttes, en dépit des persécutions religieuses, des tyrannies civiles et des inquisitions, la pensée s’émancipe. Le problème de la vie qui, avec les conceptions d’une Eglise devenue fanatique et aveugle, restait impénétrable, ce problème va s’éclairer de nouveau. Comme une étoile sur la mer brumeuse, la grande loi reparaît. Le monde va renaître à la vie de l’esprit. L’existence humaine ne sera plus une impasse obscure, mais une route largement ouverte sur l’avenir.

* * *

Les lois de la nature et de l’histoire se complètent et s’affirment dans leur unité imposante. Une loi circulaire préside à l’évolution des êtres et des choses ; elle régit la marche des siècles et celle des humanités. Chaque destinée gravite dans un cercle immense, chaque vie décrit une orbe. Toute l’ascension humaine se divise en cycles, en spirales, qui vont s’agrandissant de façon à prendre un sens de plus en plus universel.

De même que la nature se renouvelle sans cesse en ses résurrections, depuis les métamorphoses des insectes jusqu’à la naissance et la mort des mondes, ainsi les collectivités humaines naissent, se développent et meurent en leurs formes successives. Mais elles ne meurent que pour renaître et croître en perfections, en institutions, arts et sciences, cultes et doctrines.

Aux heures de crise et d’égarement, des envoyés viennent rétablir les vérités obscurcies et remettre l’humanité dans sa voie. Et malgré l’envol des meilleures âmes humaines vers les sphères supérieures, les civilisations terrestres s’amendent et les sociétés évoluent. En dépit des maux inhérents à notre planète, malgré les besoins multiples qui nous oppriment, le témoignage des siècles nous le dit : dans leur ascension séculaire, les intelligences s’affinent, les coeurs deviennent plus sensibles; l’humanité, dans son ensemble, monte lentement. Dès aujourd’hui, elle aspire à la paix dans la solidarité.

A chaque renaissance, l’individu replonge dans la masse. L’âme, en se réincarnant, prend un masque nouveau. Ses personnalités antérieures s’effacent pour un temps. Cependant, à travers les siècles, on reconnaît certaines grandes figures du passé. On retrouve Krishna dans le Christ et, dans un ordre moins élevé, Virgile en Lamartine, Vercingétorix en Desaix, César en Napoléon.

Dans telle mendiante aux traits altiers, au regard impérieux, accroupie sur un fumier aux portes de Rome, couverte d’ulcères et tendant la main aux passants, on aurait pu reconnaître, au siècle dernier, Messaline, d’après les indications des Esprits.

Combien d’autres âmes coupables vivent autour de nous, cachées en des corps difformes, en proie à des maux, à des infirmités qu’elles ont préparés, moulés elles-mêmes en quelque sorte, par leurs pensées, par leurs actes d’autrefois. Le docteur Pascal nous le dit :

« L’étude des vies antérieures de certains hommes, particulièrement frappés, a révélé d’étranges secrets : ici, une trahison causant un massacre est punie, des siècles plus tard, par une vie douloureuse dès l’enfance et par une infirmité portant en elle le sceau de son origine – la mutité : les lèvres qui trahirent ne peuvent plus parler ; là, un inquisiteur retourne à l’incarnation avec un corps malade dès le bas âge, dans un milieu familial éminemment hostile et avec des intuitions nettes de cruauté passée: les souffrances physiques et morales les plus aiguës le poursuivent sans répit (18). »

Ces cas sont plus nombreux qu’on ne le suppose. Il faut voir en eux l’application d’une inflexible règle. Tous nos actes, suivant leur nature, se traduisent par un accroissement ou une diminution de liberté. De là, pour les coupables, la renaissance en des enveloppes misérables, prisons de l’âme, images et répercussion de leur passé.

Ni les problèmes de la vie individuelle, ni ceux de la vie sociale ne s’expliquent sans cette loi des renaissances. Tout le mystère de l’être est là. Par elle, notre passé s’éclaire et l’avenir s’agrandit. Notre personnalité revêt une ampleur inattendue. Nous comprenons que nous ne sommes pas apparus d’hier dans l’univers, comme beaucoup le croient encore ; bien au contraire, notre point d’origine, notre première naissance recule dans la profondeur des temps. Nous nous sentons reliés à cette humanité par mille liens, tissés lentement à travers les siècles ; son histoire est la nôtre ; nous avons voyagé avec elle sur l’océan des âges, affronté les mêmes périls, subi les mêmes revers. L’oubli de ces choses n’est que temporaire. Un jour, tout un monde de souvenirs se réveillera en nous. Le passé, l’avenir, l’Histoire tout entière, prendront à nos yeux un caractère nouveau, un intérêt profond. Notre admiration s’accroîtra pour des destinées si vastes. Les lois divines nous paraîtront plus grandes, plus sublimes. Et la vie elle-même deviendra belle et désirable, malgré ses épreuves, malgré ses maux !

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Voir le Journal du 12 décembre 1907, article de M Ludovic Naudeau, témoin de la cérémonie. Voir aussi Yamato Damachi ou l’Ame japonaise et le livre du professeur américain Hearn, engagé dans une Université japonaise : Kakoro ou l’idée de la préexistence.

2 Voir Après la Mort : La doctrine secrète, l’Egypte, page 39.

3 Cité d’après P. C. Revel, le Hasard, sa loi et ses conséquences, page 193.

4 Le vulgaire ne peut voir aujourd’hui dans la métempsycose que le passage de l’âme humaine dans le corps d’êtres inférieurs. Dans l’Inde, en Egypte et en Grèce, elle était considérée d’une façon plus générale, comme la transmigration des âmes en d’autres corps humains. Nous sommes portés à croire que la descente de l’âme dans un corps inférieur à l’humanité n’était, comme l’idée de l’enfer dans le catholicisme, qu’un épouvantail destiné, dans la pensée des anciens, à effrayer les méchants. Toute rétrogradation de cette sorte serait contraire à la justice, à la logique, à la vérité. Elle est, d’ailleurs, rendue impossible par le fait que le développement de l’organisme fluidique ou périsprit ne permettrait plus à l’être humain de s’adapter aux conditions de la vie animale.

5 Voir Ed. Schuré, Sanctuaires d’Orient, pages 254 et suivantes.

6 Enéide, VI, 713 et suivantes.

7 On lit dans le Zohar, II, fol. 99 : « Toutes les âmes sont sujettes à la révolution (métempsycose, aleen b’gilgulah), mais les hommes ne connaissent pas les voies de Dieu, ce qui est heureux. » Josèphe (Antiq. XVIII, I, paragraphe 3) dit que le vertueux aura le pouvoir de ressusciter et de vivre à nouveau.

8 Matthieu, XI, 9, 14, 15.

9 Matthieu, XVII, 10 à 15.

10 Id., XVI, 13, 14 ; Marc, VIII, 28.

11 Voir Surate II, v. 26 du Coran ; Surate VII, v. 55 ; Surate XVII, v. 52 ; Surate XIV, v. 25.

12 Voir Tacite : Ab excessu Augusti, livre XVI, c. 30.

13 C’est ce qu’affirmait César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules, liv. VI, chap. XIX, édition Lemerre, 1819.

14 Les Triades, publiées par Ed. Williams, d’après l’original gallois et la traduction d’Edward Darydd. Voir Gatien Arnoult, Philosophie gauloise, t. I°.

15 Tome I, pages 266, 267. Voir aussi H. D’Arbois de Jubainville, les Druides et les dieux celtiques, pages 137 à 140. Livre de Leinster, page 41 ; Annales de Tigernach, publiées par Whitley Stokes ; Revue Celtique, tome XVII, page 21 ; Annales des quatre maîtres, édition O. Donovan, tome I, 118, 119.

16 Maeterlink, le Temple enseveli, page 35.

17 Voir mon livre, le Monde invisible et la Guerre, passim.

18 Docteur Th. Pascal, les Lois de la Destinée, page 208.

Chapitre XVI. – Les vies successives, objections et critiques


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Nous avons répondu aux objections que fait naître tout d’abord dans la pensée l’oubli des vies antérieures. Il nous reste à en réfuter d’autres, d’un caractère soit philosophique, soit religieux, que les représentants des Eglises opposent volontiers à la doctrine des réincarnations.

En premier lieu, nous dit-on, cette doctrine est insuffisante au point de vue moral. En ouvrant à l’homme d’aussi vastes perspectives sur l’avenir, en lui laissant la possibilité de tout réparer dans ses existences futures, elle l’encourage au vice et à l’indolence ; elle n’offre pas un stimulant assez puissant et assez actuel pour la pratique du bien ; pour toutes ces raisons, elle est moins efficace que la crainte d’un châtiment éternel après la mort.

Nous l’avons vu : la théorie des peines éternelles n’est, dans la pensée même de l’Église (1), qu’un épouvantail destiné à effrayer les méchants. Mais la menace de l’enfer, la crainte des supplices, efficace aux temps de foi aveugle, ne retient plus personne aujourd’hui. Elle est, au fond, une impiété envers Dieu, dont elle fait un Être cruel, punissant sans nécessité et sans but d’amélioration.

A sa place, la doctrine des réincarnations nous montre la véritable loi de nos destinées et, avec elle, la réalisation du progrès et de la justice dans l’Univers. En nous faisant connaître les causes antérieures de nos maux, elle met fin à cette conception inique du péché originel, d’après laquelle toute la descendance d’Adam, c’est-à-dire l’humanité entière, porterait la peine des défaillances du premier homme. C’est pourquoi son influence morale sera plus profonde que celle des fables enfantines de l’enfer et du paradis. Elle opposera un frein aux passions, en nous montrant les conséquences de nos actes rejaillissant sur notre vie présente et sur nos vies futures, y semant des germes de douleur ou de félicité. En nous apprenant que l’âme est d’autant plus malheureuse qu’elle est plus imparfaite et plus coupable, elle stimulera nos efforts vers le bien. Il est vrai que cette doctrine est inflexible, mais du moins elle sait proportionner le châtiment à la faute, et, après la réparation, elle nous parle de relèvement et d’espérance. Tandis que le croyant orthodoxe, imbu de l’idée que la confession et l’absolution effacent ses péchés, se berce d’un vain espoir et se prépare des déceptions dans l’Au- delà, l’homme éclairé des clartés nouvelles apprend à rectifier sa conduite, à se tenir sur ses gardes, à préparer soigneusement l’avenir.

Une autre objection consiste à dire : Si nous sommes convaincus que nos maux sont mérités, qu’ils sont une conséquence de la loi de justice, une telle croyance aura pour effet d’éteindre en nous toute pitié, toute compassion pour les souffrances d’autrui ; nous nous sentirons moins portés à secourir, à consoler nos semblables ; nous laisserons un libre cours à leurs épreuves, puisqu’elles doivent être pour eux une expiation nécessaire et un moyen d’avancement. Cette objection n’est que spécieuse ; elle émane d’une source intéressée.

Considérons d’abord la question au point de vue social; nous l’envisagerons ensuite dans le sens individuel. Le spiritualisme moderne nous enseigne que les hommes sont solidaires les uns des autres, unis par un sort commun. Les imperfections sociales dont nous souffrons tous, plus ou moins, sont le résultat de nos errements collectifs dans le passé. Chacun de nous porte sa part de responsabilité et a le devoir de travailler à l’amélioration du sort général. L’éducation des âmes humaines les oblige à tour de rôle à occuper des situations diverses. Toutes doivent alternativement subir l’épreuve de la richesse et celle de la pauvreté, de l’infortune, de la maladie, de la douleur.

Devant les misères de ce monde qui ne l’atteignent pas, l’égoïste se désintéresse et dit : Après moi le déluge ! Il croit échapper par la mort à l’action des lois terrestres et aux convulsions des sociétés. Avec la réincarnation, le point de vue change. Il faudra revenir encore et subir les maux que nous comptions léguer aux autres. Toutes les passions, toutes les iniquités que nous aurons tolérées, encouragées, entretenues, soit par faiblesse, soit par intérêt, se redresseront contre nous. Ce milieu social, pour l’amélioration duquel nous n’aurons rien fait, nous ressaisira de toute la force de son étreinte. Qui a écrasé, exploité les autres, sera exploité, écrasé à son tour. Qui a semé la division, la haine, en subira les effets. L’orgueilleux sera méprisé et le spoliateur dépouillé. Celui qui a fait souffrir souffrira. Si vous voulez assurer votre propre avenir, travaillez donc dès maintenant à perfectionner, à rendre meilleur le milieu où vous devez renaître ; songez à vous améliorer vous-mêmes. Voilà pour les misères collectives qui doivent être vaincues par l’effort de tous. Celui qui, pouvant aider ses semblables, néglige de le faire, manque à la loi de solidarité.

Quant aux maux individuels, nous dirons, en nous plaçant à un autre point de vue : Nous ne sommes pas juges de la mesure précise où commence et où finit l’expiation. Savons-nous même dans quels cas il y a expiation ? Beaucoup d’âmes, sans être coupables, mais avides de progresser, demandent une vie d’épreuves pour évoluer plus rapidement. L’aide que nous devons à ces âmes peut être une des conditions de leur destinée comme de la nôtre, et il est possible que nous soyons placés à dessein sur leur chemin, pour les soulager, les éclairer, les réconforter. Tout bien, tout mal accompli revenant vers sa source avec ses effets, c’est toujours un mauvais calcul de notre part que de négliger la moindre occasion de nous rendre utiles et serviables.

« Hors la charité point de salut », a dit Allan Kardec. C’est là le précepte par excellence de la morale spirite. Partout où la souffrance s’éveille, elle doit rencontrer des coeurs compatissants, prêts à secourir et à consoler. La charité est la plus belle des vertus ; elle seule ouvre l’accès des mondes heureux.

* * *

Beaucoup de personnes pour qui la vie a été rude et difficile s’épouvantent à la perspective de la renouveler indéfiniment. Cette longue et pénible ascension à travers les temps et parmi les mondes remplit d’effroi ceux qui, pris de lassitude, escomptent un repos immédiat et un bonheur sans fin. Il est certain qu’il faut avoir l’âme trempée pour contempler sans vertige ces perspectives immenses. La conception catholique était plus séduisante pour les âmes timides, pour les esprits paresseux qui, d’après elle, avaient peu d’efforts à faire pour gagner le salut. La vision de la destinée est formidable. Il faut des esprits vigoureux pour la considérer sans faiblir, pour retrouver dans la notion du destin le stimulant nécessaire, la compensation aux petites habitudes confessionnelles, le calme et la sérénité de la pensée.

Un bonheur qu’il faut conquérir au prix de tant d’efforts effraye plus qu’il n’attire les âmes humaines, encore faibles pour la plupart, et inconscientes de leur magnifique avenir. Mais la vérité doit passer avant tout ! Il ne peut être question ici de nos convenances personnelles. La loi, qu’elle plaise ou non, est la loi ! C’est à nous d’y adapter nos vues et nos actes, et non à elle à se plier à nos exigences.

La mort ne peut transformer un esprit inférieur en esprit élevé. Nous sommes, dans l’Au-delà comme ici-bas, ce que nous nous sommes faits, intellectuellement et moralement. Toutes les manifestations spirites le démontrent. Cependant, on nous dit que, seules, les âmes parfaites pénétreront aux célestes royaumes, et, d’autre part, on resserre nos moyens de perfectionnement dans le cercle d’une vie éphémère. Peut-on vaincre ses passions, redresser son caractère au cours d’une seule vie ? Si quelques-uns y ont réussi, que penser de la foule des êtres ignorants et vicieux qui peuplent notre planète ? Est-il admissible que leur évolution se borne à ce court passage sur la terre ? Et ceux qui se sont rendus coupables de grands crimes, où trouveront-ils les conditions nécessaires à la réparation ? Si ce n’est dans les réincarnations ultérieures, nous retomberions forcément dans l’ornière de l’enfer. Mais un enfer éternel est aussi impossible qu’un éternel paradis. Car il n’est pas d’acte si louable et il n’est pas de crime si affreux qui entraînent une éternité de récompenses ou de châtiments !

Il suffit de considérer l’oeuvre de la nature depuis l’origine des temps, pour constater partout cette lente et tranquille évolution des êtres et des choses, qui convient si bien à la Puissance éternelle et que proclament toutes les voix de l’Univers. L’âme humaine n’échappe pas à cette règle souveraine. Elle est la synthèse, le couronnement de ce prodigieux effort, le dernier anneau de la chaîne qui se déroule depuis les bas-fonds de la vie et couvre le globe entier. N’est-ce pas en l’homme que se résume toute l’évolution des règnes inférieurs et qu’apparaît avec éclat le principe sacré de perfectibilité ? Ce principe n’est-il pas son essence même et comme le sceau divin apposé sur sa nature ? Et, s’il en est ainsi, comment admettre que l’intelligence humaine puisse être placée en dehors des lois imposantes, émanées de la source première des Intelligences ?

Le flot de la vie qui roule à travers les âges pour aboutir à l’être humain et qui, dans sa course, est dirigé par cette règle grandiose de l’évolution, peut-il aboutir à l’immobilité ? Le principe du progrès est écrit partout : dans la nature et dans l’histoire. Tout le mouvement qu’il imprime aux forces en action sur notre monde aboutit à l’homme, et l’on voudrait que la partie essentielle de l’homme, son moi, sa conscience, échappât à cette loi de continuité et de progression ? Non ! la logique, sans parler des faits, nous le démontre : notre existence ne peut être isolée. Le drame de la vie ne peut se composer d’un seul acte ; il lui faut une suite, un prolongement, par lesquels s’expliquent et s’éclairent les incohérences apparentes et les obscurités du présent; il faut un enchaînement d’existences, solidaires les unes des autres, et faisant ressortir le plan, l’économie qui président aux destinées des êtres humains.

En résulte-t-il que nous soyons condamnés à un labeur pénible et incessant ? La loi d’ascension recule-t-elle indéfiniment la période de paix et de repos ? Nullement. A l’issue de chaque vie terrestre, l’âme récolte le fruit des expériences acquises ; elle replie ses forces et ses facultés vers la vie intérieure et subjective. Elle procède à l’inventaire de son oeuvre terrestre, s’en assimile les parties utiles et en rejette l’élément stérile. C’est la première occupation de l’Au-delà, le travail par excellence de récapitulation et d’analyse. Le recueillement entre les périodes d’activité terrestre est nécessaire, et tout être qui suit la voie normale en bénéficie à son tour.

Nous disions recueillement, car, en réalité, l’esprit, à l’état libre, ne connaît guère le repos. L’activité est sa nature même. Ne le voyons-nous pas dans le sommeil ? Les organes matériels de transmission, seuls, ressentent la fatigue et périclitent peu à peu. Dans la vie de l’espace, ces entraves sont presque inconnues ; l’esprit peut se consacrer, sans gêne et sans contrainte, jusqu’à l’heure de la réincarnation, aux missions qui lui sont dévolues.

Son retour à la vie terrestre est pour lui comme un rajeunissement. A chaque renaissance, l’âme se reconstitue une sorte de virginité. L’oubli du passé, comme un Léthé bienfaisant et réparateur, refait d’elle un être neuf, qui recommence l’ascension vitale avec plus d’ardeur. Chaque vie réalise un progrès, chaque progrès augmente la puissance de l’âme et la rapproche de l’état de perfection. Cette loi nous montre la vie éternelle dans son ampleur. Tous nous avons un idéal à réaliser : la beauté suprême et le suprême bonheur. Nous nous acheminons vers cet idéal plus ou moins rapidement, suivant l’impulsion de nos élans et l’intensité de nos désirs. Notre volonté et notre conscience, reflets vivants de la norme universelle, sont nos seuls arbitres. Chaque existence humaine conditionne la suivante. Leur ensemble constitue la plénitude de la destinée, c’est-à-dire la communion avec l’infini.

* * *

On nous demande souvent : comment l’expiation, le rachat des fautes passées, peuvent-ils être méritoires et féconds pour l’esprit réincarné, puisque, oublieux et inconscient des causes qui l’oppriment, il ignore présentement le but et la raison d’être de ses épreuves ?

Nous avons vu que la souffrance n’est pas forcément une expiation. Toute la nature souffre ; tout ce qui vit : la plante, l’animal et l’homme, est soumis à la douleur. La souffrance est surtout un moyen d’évolution, d’éducation. Mais dans le cas proposé, il faut rappeler qu’une distinction doit être établie entre l’inconscience actuelle et la conscience virtuelle de la destinée dans l’esprit réincarné.

Lorsque l’Esprit a compris, dans la lumière intense de l’Au-delà, qu’une vie d’épreuves lui était absolument nécessaire pour effacer les résultats fâcheux de ses précédentes existences, ce même Esprit, dans un mouvement de pleine intelligence et de pleine liberté, a spontanément choisi ou accepté sa réincarnation future avec toutes les conséquences qu’elle entraîne, y compris l’oubli du passé, qui suit l’acte de réincarnation. Cette vue initiale, claire et totale, de sa destinée, au moment précis où l’esprit accepte la renaissance, suffit amplement à établir la conscience, la responsabilité et le mérite de cette nouvelle vie. Il en garde ici-bas l’intuition voilée, l’instinct assoupi, que la moindre réminiscence, le moindre rêve suffisent à réveiller et à faire revivre. C’est par ce lien invisible, mais réel et puissant, que la vie présente se rattache à la vie antérieure du même être et constitue l’unité morale et la logique implacable de son destin. Nous l’avons démontré, si nous ne nous souvenons pas du passé, c’est que, le plus souvent, nous ne faisons rien pour réveiller ces souvenirs endormis. Mais l’ordre des choses n’en subsiste pas moins ; aucun anneau de la chaîne magnétique de la destinée n’est oblitéré, encore moins rompu.

L’homme d’un âge mûr ne se souvient plus des détails de sa prime jeunesse ; cela l’empêche-t-il d’être l’enfant d’autrefois et d’en réaliser les promesses ? Le grand artiste qui, au soir d’un jour laborieux, cède à la fatigue et s’endort ne garde-t-il pas, durant son sommeil, le plan virtuel, la vision intime de l’oeuvre qu’il va reprendre et continuer dès son réveil ? Il en est ainsi de notre destinée. Elle aussi est un labeur constant, entrecoupé plusieurs fois dans son cours par des sommeils qui sont en réalité des activités de formes différentes, illuminés par des rêves de lumière et de beauté !

La vie de l’homme est un drame logique et harmonieux dont les scènes et les décors changent, varient à l’infini, mais ne s’écartent jamais un seul instant de l’unité du but ni de l’harmonie de l’ensemble. C’est seulement à notre retour dans le monde invisible que nous comprendrons la valeur de chaque scène, l’enchaînement des actes, l’incomparable harmonie du tout dans ses rapports avec la vie et l’unité universelle.

Suivons donc avec foi et confiance la ligne tracée par un doigt infaillible. Allons à nos fins, comme les fleuves vont à la mer en fécondant la terre et en réfléchissant le ciel.

* * *

Deux objections se présentent encore: « Si la théorie de la réincarnation était vraie – dit Jacques Brieu, dans le Moniteur des Etudes psychiques, – le progrès moral devrait être sensible depuis le commencement des temps historiques. Or, il en est tout autrement. Les hommes d’aujourd’hui sont aussi égoïstes, aussi violents, aussi cruels et aussi féroces qu’ils l’étaient il y a deux mille ans. »

Cette appréciation est excessive. Même en la considérant comme exacte, elle ne prouve rien contre la réincarnation. Les hommes les meilleurs, nous le savons, ceux qui, après une suite d’existences, ont atteint un certain degré de perfection, poursuivent leur évolution sur des mondes plus avancés et ne reviennent sur la terre qu’exceptionnellement, en qualité de missionnaires. D’autre part, des contingents d’esprits, venus de plans inférieurs, s’ajoutent chaque jour à la population du globe. Comment, dans ces conditions, s’étonner que le niveau moral s’élève trop peu ?

Seconde objection : la doctrine des vies successives, en se répandant dans l’humanité, amène des abus inévitables. N’en est-il pas ainsi de toutes choses au sein d’un monde peu avancé, dont la tendance est de corrompre, de dénaturer les enseignements les plus sublimes, de les accommoder à ses goûts, à ses passions, à ses bas intérêts ?

Il est certain que l’orgueil humain peut trouver là d’amples satisfactions, et, les Esprits moqueurs ou la suggestion aidant, on assiste parfois aux révélations les plus burlesques. De même que beaucoup de gens ont la prétention de descendre d’une illustre lignée, de même, parmi les théosophes et les spirites, on rencontre maint croyant bénévole convaincu d’avoir été tel ou tel personnage célèbre du passé.

« De nos jours – dit Myers (2) – Anna Kingsford et Edward Maitland prétendaient n’avoir été rien moins que la vierge Marie et saint Jean- Baptiste. »

Pour mon compte personnel, je connais, de par le monde, une dizaine de personnes qui affirment avoir été Jeanne d’Arc. On n’en finirait pas, s’il fallait énumérer tous les cas de ce genre. Il y a pourtant là une part possible de vérité. Mais comment la distinguerons-nous des erreurs ? Il faut, en ces matières, se livrer à une analyse attentive et passer ces révélations au crible d’une critique rigoureuse ; rechercher d’abord si notre individualité présente des traits frappants de ressemblance avec la personne désignée ; puis réclamer, de la part des Esprits révélateurs, des preuves d’identité touchant ces personnalités du passé et l’indication de détails et de faits inconnus, dont la vérification soit possible ultérieurement.

Remarquons que ces abus, comme tant d’autres, ne tiennent pas à la nature de la cause incriminée, mais bien à l’infériorité du milieu où elle agit. Ces abus, fruits de l’ignorance et d’un faux jugement, s’atténueront et disparaîtront avec le temps, grâce à une éducation plus forte et plus pratique.

* * *

Une dernière difficulté subsiste encore : c’est celle qui résulte de la contradiction apparente des enseignements spirites au sujet de la réincarnation. Dans les pays anglo-saxons, elle fut longtemps passée sous silence dans les messages des Esprits ; plusieurs même la nièrent, et ce fut là un argument capital pour les adversaires du spiritisme.

Nous avons déjà répondu en partie à cette objection. Nous disions plus haut que cette anomalie s’expliquait par la nécessité où se trouvaient les Esprits de ménager, au début, des préjugés religieux très invétérés en certains milieux. Plusieurs points de la doctrine ont été volontairement laissés dans l’ombre dans les pays protestants, plus hostiles à la réincarnation, pour être divulgués par la suite, à des moments jugés plus opportuns. En effet, après cette période de silence, nous voyons les affirmations spirites en faveur des vies successives, se produire aujourd’hui dans les pays d’outre-mer avec la même intensité que dans les pays latins. Il y a eu gradation sur quelques points de l’enseignement ; il n’y a pas eu contradiction.

Les négations émanent presque toujours d’Esprits trop peu avancés pour savoir et pouvoir lire en eux-mêmes et discerner l’avenir qui les attend. Nous savons que ces âmes subissent la réincarnation sans la prévoir et, l’heure venue, sont plongées dans la vie matérielle comme dans un sommeil anesthésique.

Les préjugés de race et de religion, qui ont exercé sur la terre une influence considérable sur ces esprits, persistent encore en eux dans l’autre vie. Tandis que l’entité élevée peut aisément s’en affranchir à la mort, les moins avancées y restent longtemps soumises.

Dans le nouveau continent, les préjugés de couleur ont fait considérer la loi des renaissances sous un tout autre aspect que dans l’ancien monde, où de vieilles traditions orientales et celtiques en avaient déposé le germe en beaucoup d’âmes. Elle y paraissait tout d’abord si choquante, elle y soulevait tant de répulsion, que les Esprits directeurs du mouvement crurent plus sage de temporiser. Ils laissèrent d’abord l’idée se répandre dans des milieux mieux préparés pour, de là, gagner les centres réfractaires par des voies différentes, visibles et occultes, et s’y infiltrer lentement, comme cela a lieu à l’heure où nous sommes.

L’éducation protestante ne laisse dans la pensée des croyants orthodoxes aucune place à la notion des vies successives. D’après elle, l’âme, à la mort, est jugée et fixée définitivement, soit au paradis, soit dans l’enfer. Pour les catholiques, il existe un terme moyen : c’est le purgatoire, milieu imprécis, non circonscrit, où l’âme doit expier ses fautes et se purifier par des moyens mal définis. Cette conception est un acheminement vers l’idée des renaissances terrestres. Le catholique peut ainsi relier les anciennes croyances aux nouvelles, tandis que le protestant orthodoxe se trouve dans la nécessité de faire table rase et d’édifier dans son entendement des doctrines absolument différentes de celles qui lui ont été suggérées par sa religion. De là, l’hostilité que le principe des vies multiples a rencontrée tout d’abord dans les pays anglo- saxons, ralliés au protestantisme ; de là, les préjugés qui persistent, même après la mort, chez une certaine catégorie d’Esprits.

Nous l’avons vu : une réaction se produit peu à peu, à l’heure présente. La croyance aux vies successives gagne chaque jour un peu plus de terrain dans les pays protestants, à mesure que l’idée de l’enfer perd toute influence. Elle compte déjà en Angleterre et en Amérique de nombreux partisans. Les principaux organes spirites de ces pays l’ont adoptée ou tout au moins la discutent avec une impartialité de bon aloi. Les témoignages des Esprits en sa faveur, si rares au début, se multiplient aujourd’hui. En voici quelques exemples :

Un important ouvrage a été publié en 1905, à New York, sous le titre : The Widow’s Mite, dans lequel le principe des réincarnations est accepté. L’auteur, M. Funck, est, dit J. Colville, dans Light, « un homme très connu et hautement respecté dans les centres littéraires américains, comme le plus ancien associé de la firme Funck and Wagnalls, qui publie le fameux Standard Dictionary, dont l’autorité est reconnue partout où l’on parle anglais. »

Dans cet ouvrage, l’auteur expose d’abord les conditions d’expérimentation qui sont rigoureuses, puis, il passe en revue les communications de l’esprit guide Amos. Celui-ci dit un jour :

« Il y a ici un Esprit lumineux que je vous présente ce soir. Il vient vous renseigner au sujet de la Réincarnation, qui a fait l’objet d’une de vos questions. C’est un Esprit très élevé, que nous considérons comme un instructeur pour nous- mêmes, et il vient sur nos instances. Vous vous rappelez que les questions que vous avez posées déjà, dans plusieurs soirées, n’avaient pas reçu de réponse satisfaisante. C’est pour cela que nous avons eu recours à lui et il a consenti à venir. Je regrette vivement que le professeur Hyslop soit absent, car il avait posé plusieurs questions à ce sujet, l’autre soir.

Une voix beaucoup plus forte que la précédente et qui en diffère absolument prend ainsi la parole : « Mes amis, la Réincarnation est la loi du développement de l’esprit, dans la voie de son progrès (et nous devons tous progresser, lentement il est vrai, avec des temps d’arrêt, plus ou moins prolongés, et cette croissance demande de longs siècles). »

Stainton Moses, alias Oxon, professeur à l’Université d’Oxford, qui fut le médium idéal parce qu’il était de haute culture et d’une moralité exemplaire et l’instigateur du mouvement spiritualiste en Angleterre, a reçu et reproduit l’affirmation des vies successives dans ses Enseignements spiritualistes (page 51).

L’enfant, lui dit-on, ne peut acquérir l’amour et la science que par l’éducation acquise par une nouvelle vie terrestre. Une telle expérience est nécessaire et de nombreux esprits choisissent un retour à la terre, afin de gagner ce qui leur manque.

Frédéric Myers, dans son magistral ouvrage: la Personnalité humaine ; sa survivance (édition anglaise), chapitre X, paragraphe 1011, exprime une opinion analogue :

Notre nouvelle connaissance « en psychisme », en confirmant la pensée ancienne, confirme aussi, pour le christianisme, les récits des apparitions du Christ après la mort et nous fait entrevoir la possibilité de la réincarnation bienfaisante d’Esprits qui ont déjà atteint un niveau plus élevé que celui de l’homme.

Page 329 : La doctrine de la réincarnation ne renferme rien qui soit contraire à la meilleure raison et aux instincts les plus élevés de l’homme. Il n’est certes pas facile d’établir une théorie posant la création directe d’Esprits à des phases d’avancement aussi diverses que celles dans lesquelles ces Esprits entrent dans la vie terrestre sous forme d’hommes mortels ; il doit exister une certaine continuité, une certaine forme de passé spirituel. Pour le moment, nous ne possédons aucune preuve en faveur de la réincarnation.

Myers ne connaissait pas les expériences récentes dont nous parlons au chapitre XIV ; cependant (page 407), il affirme encore « l’évolution graduelle (des âmes) à nombreuses étapes, à laquelle il est impossible d’assigner une limite ».

Plus récemment, les Lettres du monde des Esprits, de Lord Carlingford, publiées en Angleterre, admettent les réincarnations comme une conséquence nécessaire de la loi d’évolution.

La doctrine des vies successives, disons-nous, se glisse un peu partout en ce moment, de l’autre côté de la Manche. Nous y voyons un philosophe, comme le professeur Taggart, l’adopter de préférence aux autres doctrines spiritualistes et déclarer, comme l’avait fait Hume avant lui, « qu’elle est la seule apportant des vues raisonnables sur l’immortalité ».

Enfin, dans son discours d’ouverture comme président de la Society for Psychical Research, le Rev. W. Boyd-Carpenter, évêque de Ripon, le 23 mai 1912, devant un auditoire nombreux et distingué, a fait ressortir l’utilité des recherches psychiques pour obtenir une connaissance plus complète du moi humain et préciser les conditions de son évolution. « L’intérêt de ce discours, disent les Annales des Sciences psychiques de mai 1912, réside spécialement en ceci : qu’on y voit un haut dignitaire de l’Eglise anglicane affirmer, comme certains Pères de l’Eglise, la préexistence de l’âme, adhérer à la théorie de l’évolution et des existences multiples. »

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Voir Christianisme et Spiritisme, passim.

2 La personnalité humaine, page 331.

Chapitre XV. – Les vies successives. – Les enfants prodiges et l’hérédité


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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On peut considérer certaines manifestations précoces du génie comme autant de preuves des préexistences, en ce sens qu’elles sont une révélation des travaux accomplis par l’âme en d’autres cycles antérieurs.

Les phénomènes de ce genre dont parle l’Histoire ne peuvent pas être des faits sans lien, sans attache avec le passé, se produisant au hasard, dans le vide des temps et de l’espace. Ils démontrent, au contraire, que le principe organisateur de la vie en nous est un être qui arrive en ce monde avec tout un passé de travail et d’évolution, résultat d’un plan tracé et d’un but poursuivi au cours de ses existences successives.

Chaque incarnation trouve dans l’âme qui réédite sa vie une culture particulière, des aptitudes, des acquisitions mentales qui expliquent sa facilité de travail et sa puissance d’assimilation. C’est pourquoi Platon disait :

« Apprendre, c’est se ressouvenir ! »

La loi de l’hérédité vient souvent entraver, dans une certaine mesure, ces manifestations de l’individualité, car l’esprit ne façonne son enveloppe qu’au moyen des éléments mis à sa disposition par cette hérédité. Cependant, en dépit des difficultés matérielles, on voit se produire chez certains êtres, dès l’âge le plus tendre, des facultés tellement supérieures et sans aucun rapport avec celles de leurs ascendants, qu’on ne peut, malgré toutes les subtilités de la casuistique matérialiste, les rattacher à aucune cause immédiate et connue.

On a souvent cité le cas de Mozart, exécutant une sonate sur le piano à 4 ans et, à 8 ans, composant un opéra. Paganini et Térésa Milanollo, tout enfants, jouaient du violon de façon merveilleuse. Liszt, Beethoven, Rubinstein se faisaient applaudir à 10 ans. Michel-Ange, Salvator Rosa se révélèrent tout à coup avec des talents improvisés. Pascal, à 12 ans, découvrit la géométrie plane, et Rembrandt, avant de savoir lire, dessinait comme un grand maître (1).

Napoléon se fit remarquer par son aptitude prématurée pour la guerre. Dès sa première jeunesse, il ne jouait pas au petit soldat comme les enfants de son âge, mais avec une méthode extraordinaire, qu’il semblait puiser en lui-même.

Le seizième siècle nous a laissé le souvenir d’un prodigieux polyglotte, Jacques Chrichton, que Scaliger dénommait un « génie monstrueux ». Il était Ecossais et, à 15 ans, discutait en latin, en grec, en hébreu, en arabe sur n’importe quelle question. Dès 14 ans, il avait conquis le grade de maître.

Henri de Heinecken, né à Lübeck en 1721, parla presque en naissant. A 2 ans, il savait trois langues. Il apprit à écrire en quelques jours et s’exerça bientôt à prononcer de petits discours. A 2 ans et demi, il subit un examen sur la géographie et l’histoire, ancienne et moderne. Il ne vivait que du lait de sa nourrice ; on voulut le sevrer, il dépérit et s’éteignit à Lübeck le 27 juin 1725, dans le cours de sa cinquième année, en affirmant ses espérances en l’autre vie. « Il était, disent les Mémoires de Trévoux, délicat, infirme, souvent malade. » Ce jeune phénomène eut la pleine conscience de sa fin prochaine. Il en parlait avec une sérénité au moins aussi admirable que sa science prématurée, et il voulut consoler ses parents en leur adressant des encouragements tirés de leurs communes croyances.

L’histoire des derniers siècles signale un grand nombre de ces enfants prodiges.

Le jeune Van de Kerkhove, de Bruges, mourut à 10 ans et 11 mois, le 12 août 1873, en laissant 350 petits tableaux de maître, dont quelques- uns, dit Adolphe Siret, membre de l’Académie royale des sciences, lettres et beaux arts de Belgique, «auraient pu être signés des noms de Diaz, Salvator Rosa, Corot, Van Goyen, etc.».

Un autre enfant, William Hamilton, étudiait l’hébreu à 3 ans, et, à 7 ans, il possédait des connaissances plus étendues que la plupart des candidats à l’agrégation. « Je le vois encore, disait un de ses parents, répondre à une question de mathématique ardue, puis s’éloigner en trottinant, traînant après lui sa petite charrette. » A 13 ans, il connaissait douze langues. A 18 ans, il étonnait tous les gens de son entourage, au point qu’un astronome irlandais disait de lui :

« Je ne dis pas qu’il sera, mais qu’il est déjà le premier mathématicien de son temps. »

En ce moment, l’Italie s’honore de posséder un linguiste phénoménal, M. Trombetti, qui surpasse de beaucoup ses anciens compatriotes, le célèbre Pic de la Mirandole et le prodigieux Mezzofanti, ce cardinal qui discourait en soixante-dix langues.

Trombetti est né d’une famille de Bolonais pauvres et complètement ignorants. Il apprit, tout seul, à l’école primaire, le français et l’allemand et, au bout de deux mois, il lisait Voltaire et Goethe. Il apprit l’arabe rien qu’en lisant une vie d’Abd-el-Kader dans cette langue. Un Persan, de passage à Bologne, lui enseigna sa langue en quelques semaines. A 12 ans, il apprit seul et simultanément le latin, le grec et l’hébreu. Depuis il a étudié presque toutes les langues vivantes ou mortes ; ses amis assurent qu’il connaît aujourd’hui environ trois cents dialectes orientaux. Le roi d’Italie l’a nommé professeur de philologie à l’Université de Bologne.

Au Congrès international de psychologie de Paris, en 1900, M. Ch. Richet, de l’Académie de médecine, présenta en assemblée générale, toutes sections réunies, un enfant espagnol de 3 ans et demi, nommé Pepito Arriola, qui jouait et improvisait sur le piano des airs variés, très riches comme sonorité. Nous reproduisons la communication faite par M. Ch. Richet aux congressistes, à la séance du 21 août 1900, au sujet de cet enfant, avant l’audition musicale (2) :

Voici ce que raconte sa mère sur la manière dont, pour la première fois, elle s’aperçut des dons musicaux extraordinaires du jeune Pepito. – « L’enfant avait à peu près deux ans et demi lorsque je découvris pour la première fois, et par hasard, ses aptitudes musicales. A cette époque, un musicien de mes amis m’adressa une sienne composition, et je me mis à la jouer au piano assez fréquemment ; il est probable que l’enfant y faisait attention ; mais je ne m’en aperçus pas. Or, un matin, j’entends jouer dans une chambre voisine ce même air, mais avec tant d’autorité et de justesse, que je voulus savoir qui se permettait de jouer ainsi du piano chez moi. J’entrai dans le salon, et je vis mon petit garçon qui était seul et jouait cet air. Il était assis sur un siège élevé, où il s’était mis tout seul, et, en me voyant, il se mit à rire et me dit : « Coco, mama. » Je crus qu’il y avait là un miracle véritable. » – A partir de ce moment, le petit Pepito se mit à jouer, sans que sa mère lui donnât de leçons, tantôt les airs qu’elle jouait elle-même devant lui au piano, tantôt des airs qu’il inventait.

Bientôt il fut assez habile pour pouvoir, le 4 décembre 1899, c’est-à-dire n’ayant pas encore 3 ans, jouer devant un assez nombreux auditoire de critiques et de musiciens ; le 26 décembre, c’est-à-dire âgé de 3 ans et 12 jours, il joua au Palais Royal de Madrid, devant le roi et la reine-mère, six compositions musicales de son invention, qui ont été notées.

Il ne sait pas lire, qu’il s’agisse de musique ou d’alphabet. Il n’a pas de talent spécial pour le dessin ; mais il s’amuse parfois à écrire des airs musicaux. Bien entendu, cette écriture n’a aucun sens. Mais il est assez amusant de le voir prendre un petit papier, faire en tête du papier un griffonnage (qui signifie, paraît-il, la nature du morceau, sonate, ou habanera, ou valse, etc.), puis, au-dessous, figurer des lignes noires qui, assure-t-il, sont des notes. Il regarde ce papier avec satisfaction, le met sur le piano, et dit : « Je vais jouer cela » et en effet, ayant devant les yeux ce papier informe, il improvise d’une manière étonnante.

A vrai dire, ce qu’il y a en lui de plus stupéfiant, ce n’est ni le doigté, ni l’harmonie, ni l’agilité, mais l’expression. Il a une richesse d’expression étonnante. Qu’il s’agisse d’un morceau triste, ou gai, ou martial, ou énergique, l’expression est saisissante. Souvent même cette expression est si forte, si tragique, dans certains airs mélancoliques ou funèbres, qu’on a la sensation que Pepito ne peut pas, avec son doigté imparfait, exprimer toutes les idées musicales qui frémissent en lui : de sorte que j’oserais presque dire qu’il est bien plus grand musicien qu’il ne parait l’être…

Non seulement il joue les morceaux qu’il vient d’entendre jouer au piano, mais encore il peut jouer au piano les airs chantés qu’il a entendus. C’est merveille de le voir alors trouver, imaginer, reconstituer les accords de la basse et de l’harmonie, comme pourrait le faire un musicien habile.

Depuis lors, le jeune artiste a poursuivi le cours de ses succès grandissants. Devenu violoniste incomparable, il a étonné le monde musical par son précoce talent. Il a déjà joué dans plusieurs grands concerts à Leipzig et a donné des représentations musicales à Pétersbourg (3).

Ajoutons à cette liste le nom de Willy Ferreros, qui, à l’âge de 4 ans et demi, dirigeait avec maestria l’orchestre des Folies-Bergères, à Paris, puis celui du Casino de Lyon. Voici ce qu’en dit, dans son numéro du 18 février 1911, la revue Comoedia :

« C’est un tout petit bonhomme qui porte déjà gaillardement l’habit noir, la culotte de satin, le gilet blanc et les souliers vernis. La baguette en main, il dirige avec une netteté, une sûreté, une précision incomparables, un orchestre de quatre-vingts musiciens, attentif au moindre détail, soucieux des nuances, scrupuleux observateur du rythme … »

L’Intransigeant du 22 juin 1911 ajoute qu’il excelle dans la direction des Symphonies de Haydn, la marche de Tannhauser et la Danse d’Anitra, de Grieg.

Citons encore le Soir, de Bruxelles (4), dans son énumération de quelques enfants remarquables d’outre-mer :

L’Université de la Nouvelle-Orléans vient de délivrer un certificat médical à un étudiant âgé de 5 ans et nommé Willie Gwin. Les examinateurs ont ensuite déclaré en séance publique que le jeune esculape était le plus savant ostéologue auquel ils eussent jamais délivré un certificat.

A ce propos, les journaux transatlantiques publièrent une liste de leurs enfants prodiges. L’un d’eux, à peine âgé de 11 ans, a fondé un journal, appelé The Sunny Home, qui, dès le troisième numéro, tirait déjà à 20.000 exemplaires.

Parmi les prédicateurs célèbres des Etats-Unis, on cite le jeune Dennis Mahan, de Montana, qui dès l’âge de 6 ans étonna les fidèles par sa profonde connaissance des Ecritures et par l’éloquence de son verbe.

On peut ajouter à cette liste le nom du fameux ingénieur suédois Ericson qui, à l’âge de 12 ans, était inspecteur au grand canal maritime de Suez et avait 600 ouvriers sous ses ordres.

* * *

Reprenons le problème des enfants prodiges et examinons-le sous ses différents aspects. D’abord, deux hypothèses ont été proposées pour l’expliquer : l’hérédité et la médiumnité.

L’hérédité, nul ne l’ignore, est la transmission des propriétés d’un individu à ses descendants. Les influences héréditaires sont considérables, aux deux points de vue physique et psychique. La transmission des parents aux enfants du tempérament, des traits, du caractère et de l’intelligence, est très sensible chez certaines personnes. Nous retrouvons en nous, à différents titres, non seulement les particularités organiques de nos générateurs directs ou de nos ancêtres, mais encore leurs qualités ou leurs défauts. Dans l’homme actuel revit toute la mystérieuse lignée d’êtres dont il résume les efforts séculaires vers une vie plus haute et plus pleine.

Mais, à côté des analogies, il y a des divergences plus considérables encore. Les membres d’une même famille, tout en présentant des ressemblances, des traits communs, offrent aussi parfois des différences très tranchées. Le fait peut être constaté partout, autour de nous, dans chaque famille, parmi des frères et des sœurs, et même chez des jumeaux. Beaucoup de ceux-ci, semblables, au physique, dans leurs premières années, au point qu’on peut difficilement les distinguer l’un de l’autre, présentent au cours de leur développement des différences sensibles de traits, de caractère et d’intelligence.

Pour expliquer ces dissemblances, il faudra donc faire intervenir un facteur nouveau dans la solution du problème ; ce seront les antériorités de l’être qui lui ont permis d’accroître ses facultés, de vies en vies, de se constituer une individualité portant en elle son cachet d’originalité et ses aptitudes propres. Cette loi des renaissances, seule, pourra nous faire comprendre comment certains esprits en s’incarnant montrent, dès leurs premières années, ces facilités de travail et d’assimilation qui caractérisent les enfants prodiges. Ce sont là les résultats d’immenses labeurs qui ont familiarisé ces esprits avec les arts ou les sciences où ils excellent. De longues recherches, des études, des exercices séculaires ont laissé dans leur enveloppe périspritale des empreintes profondes, créant une sorte d’automatisme psychologique. Chez les musiciens notamment, cette faculté se manifeste de bonne heure par des procédés d’exécution qui étonnent les plus indifférents et rendent perplexes des savants comme le professeur Ch. Richet.

Il existe chez ces jeunes sujets des réserves considérables de connaissances emmagasinées dans la conscience profonde et qui, de là, débordent dans la conscience physique, de façon à produire ces manifestations précoces du talent et du génie. Tout en paraissant anormales, elles ne sont cependant que la conséquence du labeur et des efforts poursuivis à travers les temps. C’est cette réserve, ce capital indestructible de l’être que F. Myers appelle la conscience subliminale et que l’on retrouve en chacun de nous. Elle se révèle non seulement dans le sens artistique, scientifique ou littéraire, mais encore par toutes les acquisitions de l’esprit, aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre intellectuel. La conception du bien, du juste, la notion du devoir sont beaucoup plus vives chez certains individus et dans certaines races que chez d’autres. Elles ne résultent pas seulement de l’éducation présente, comme on peut le reconnaître par une observation attentive des sujets dans leurs impulsions spontanées, mais d’un fonds personnel qu’ils apportent en naissant. L’éducation développe ces germes natifs, leur permet de s’épanouir et de produire tous leurs fruits. Seule, elle ne pourrait inculquer aussi profondément aux nouveaux venus ces notions supérieures qui dominent toute leur existence. On le constate journellement chez les races inférieures, réfractaires à certaines idées morales et sur qui l’éducation a peu de prise.

Les antériorités expliquent encore ces anomalies étranges d’êtres au caractère sauvage, indiscipliné, malfaisant, apparaissant tout à coup dans des milieux honnêtes et policés. On a vu des enfants de bonne famille commettre des vols, allumer des incendies, accomplir des forfaits avec une audace et une habileté consommées, subir des condamnations et déshonorer le nom qu’ils portaient. On cite chez d’autres enfants des actes de férocité sanguinaire, que rien n’explique dans leur entourage ni leur ascendance. Des adolescents, par exemple, tuent les animaux domestiques qui leur tombent sous la main, après les avoir torturés avec une cruauté raffinée.

Dans un sens opposé, on peut constater des cas de dévouement, extraordinaires pour l’âge ; des sauvetages sont effectués avec réflexion et décision par des enfants de l0 ans et au-dessous. Ces sujets, comme les précédents, semblent apporter en ce monde des dispositions particulières qu’on ne retrouve pas chez leurs parents. De même qu’on voit des anges de pureté et de douceur naître et grandir en des milieux grossiers et dépravés, de même on rencontre des voleurs et des assassins dans des familles vertueuses ; et dans les deux cas ces anomalies se présentent en des conditions telles qu’aucun précédent atavique ne peut donner le mot de l’énigme.

Tous ces phénomènes, dans leur variété infinie, trouvent leur explication dans le passé de l’âme, dans les nombreuses vies humaines qu’elle a parcourues. Chacun apporte en naissant les fruits de son évolution, l’intuition de ce qu’il a appris, les aptitudes acquises dans les divers domaines de la pensée et de l’œuvre sociale : dans l’art, la science, le commerce, l’industrie, la navigation, la guerre, etc., l’habileté pour telle chose plutôt que pour telle autre, selon que son activité s’est déjà exercée dans un sens particulier.

L’esprit est apte aux études les plus diverses. Mais dans le cours limité de la vie terrestre, par l’effet des conditions d’ambiance, par suite des exigences matérielles et sociales, il ne s’applique généralement qu’à l’étude d’un nombre restreint de questions. Et dès que sa volonté s’est orientée vers l’un des domaines de la vaste connaissance, par le fait de ses tendances et des notions accumulées en lui, sa supériorité en ce sens se dessine, s’accuse de plus en plus ; elle se répercute d’existence en existence, se révélant, à chaque retour dans le champ terrestre, par des manifestations toujours plus précoces et plus accentuées. De là, les enfants prodiges et, dans un ordre plus effacé, les vocations, les prédispositions natives. De là, le talent, le génie, qui sont le résultat d’efforts persévérants et continus vers un objectif déterminé.

Cependant, l’âme étant appelée à aborder toutes les formes de la connaissance et non à se restreindre à quelques-unes, la nécessité de stages successifs se démontre par le fait seul de la loi d’un développement sans limites. De même que la preuve des vies antérieures s’établit par les acquisitions réalisées avant la naissance, la nécessité des vies futures s’impose comme conséquence de nos actes actuels, cette conséquence, pour se dérouler, exigeant des conditions et des milieux en harmonie avec l’état des âmes. Nous avons derrière nous tout un infini de réminiscences et de souvenirs ; devant nous un autre infini de promesses et d’espérances. Mais, de toute cette splendeur de vie, la plupart des hommes ne voient et ne veulent voir que ce fragment chétif de l’existence actuelle, existence d’un jour qu’ils croient sans précédent et sans lendemain. De là la faiblesse de la pensée philosophique et de l’action morale à notre époque.

Le travail antérieur effectué par chaque esprit peut être facilement calculé, mesuré par la rapidité avec laquelle il exécute de nouveau un travail semblable sur un même sujet, ou bien par la promptitude qu’il met à s’assimiler les éléments d’une science quelconque. A ce point de vue, la différence entre les individus est tellement considérable qu’elle resterait incompréhensible sans cette donnée des existences antérieures. Deux personnes également intelligentes, étudiant un même sujet, ne se l’assimileront pas de la même façon ; l’une en saisira à première vue les moindres éléments, l’autre ne s’en pénétrera que par un lent travail et une application soutenue. C’est que l’une a déjà connu ces matières et n’a qu’à se ressouvenir, tandis que l’autre se trouve pour la première fois en face de ces questions. Il en est de même de la facilité qu’ont certaines personnes à accepter telle vérité, tel principe, tel point d’une doctrine politique ou religieuse, tandis que d’autres ne se laissent convaincre qu’à la longue, à force d’arguments. Pour les uns, c’est là une chose familière à leur esprit, tandis qu’elle est nouvelle pour d’autres. Les mêmes considérations s’appliquent, nous l’avons vu, à la variété si grande des caractères et des dispositions morales. Sans la donnée des préexistences, la diversité sans bornes des intelligences et des consciences resterait un problème insoluble, et la liaison des différents éléments du moi en un tout harmonieux deviendrait un phénomène sans cause.

Le génie, disions-nous, ne s’explique pas par l’hérédité ; pas davantage par les conditions du milieu. Si l’hérédité pouvait produire le génie, il serait beaucoup plus fréquent. La plupart des hommes célèbres eurent des ascendants d’intelligence médiocre et leur descendance leur fut notoirement inférieure. Le Christ, Socrate, Jeanne d’Arc sont nés de familles obscures. Des savants illustres sont sortis des milieux les plus vulgaires, par exemple Bacon, Copernic, Galvani, Kepler, Hume, Kant, Locke, Malebranche, Réaumur, Spinoza, Laplace, etc.. J. J. Rousseau, fils d’un horloger, se passionne pour la philosophie et les lettres dans la boutique de son père ; d’Alembert, enfant trouvé, fut ramassé, pendant une nuit d’hiver, sur le seuil d’une église et élevé par la femme d’un vitrier. Ni l’ascendance, ni le milieu n’expliquent les conceptions géniales de Shakespeare.

Les faits ne sont pas moins significatifs, lorsque nous considérons la descendance des hommes de génie. Leur puissance intellectuelle disparaît avec eux ; on ne la retrouve pas chez leurs enfants. Les fils connus de tel grand poète, de tel grand mathématicien, sont incapables des oeuvres les plus élémentaires dans ces deux modes de travaux. Parmi les hommes illustres, la plupart ont eu des fils stupides ou indignes. Périclès engendra deux sots tels que Parallas et Xantippe. Des dissemblances d’autre nature, mais aussi accentuées, se retrouvent chez Aristippe et son fils Lysimaque, chez Thucydide et Milésias. Sophocle, Aristarque, Thémistocle ne furent pas mieux partagés dans leurs enfants. Quel contraste entre Germanicus et Caligula, entre Cicéron et son fils, Vespasien et Domitien, Marc Aurèle et Commode! Et des fils de Charlemagne, d’Henri IV, de Pierre le Grand, de Goethe, de Napoléon, que peut-on dire ?

Il est des cas cependant où le talent, la mémoire, l’imagination, les plus hautes facultés de l’esprit, semblent héréditaires. Ces ressemblances psychiques entre parents et enfants s’expliquent par l’attraction et la sympathie. Ce sont des esprits similaires, attirés les uns vers les autres par des penchants analogues et que d’anciens rapports ont unis. Generans generat sibi simule. En ce qui concerne les aptitudes musicales, on peut constater ce fait dans les cas de Mozart et du jeune Pepito. Mais ces deux personnages dépassent de haut leurs ascendants. Mozart trône parmi les siens comme un soleil parmi d’obscures planètes. Les capacités musicales de sa famille ne suffisent pas à nous faire comprendre qu’à 4 ans il ait pu révéler des connaissances que personne ne lui avait encore enseignées, et montrer une science profonde des lois de l’harmonie. Lui seul est devenu célèbre ; tous les autres Mozart sont restés ignorés. Évidemment, quand ces hautes intelligences le peuvent, afin de manifester plus librement leurs facultés, elles choisissent, pour se réincarner, un milieu où leurs goûts sont partagés et où les organismes matériels sont, de génération en génération, exercés dans le sens qu’ils poursuivent. Cela se rencontre particulièrement parmi les grands musiciens, pour qui des conditions spéciales de sensation et de perception sont indispensables. Mais, dans la plupart des cas, le génie apparaît au sein d’une famille, sans précédent et sans successeur, dans l’enchaînement des générations. Les grands génies moralisateurs, les fondateurs de religion : Lao-Tsé, le Bouddha, Zarathustra, le Christ, Mahomet, appartiennent à cette classe d’esprits. C’est aussi le cas pour ces puissantes intelligences qui portèrent ici-bas les noms immortels de Platon, Dante, Newton, G. Bruno, etc..

Si les exceptions brillantes ou funestes, créées dans une famille par l’apparition d’un homme de génie ou d’un criminel, étaient de simples cas d’atavisme, on retrouverait dans la généalogie familiale l’ancêtre qui sert de modèle, de type primitif à cette manifestation. Or ce n’est presque jamais le cas, ni dans un sens ni dans l’autre. On pourrait nous demander comment nous concilierons ces dissemblances avec la loi des attractions et des similitudes, qui semble présider au rapprochement des âmes. La pénétration dans certaines familles d’êtres sensiblement supérieurs ou inférieurs, qui y viennent donner ou recevoir des enseignements, exercer ou subir des influences nouvelles, est facilement explicable. Elle peut résulter de l’enchaînement de destinées communes qui, sur certains points, se rejoignent et s’enlacent comme une conséquence d’affections ou de haines échangées dans le passé, forces également attractives qui réunissent les âmes sur des plans successifs, dans la vaste spirale de leur évolution.

* * *

Pourrait-on expliquer par la médiumnité les phénomènes signalés plus haut ? Quelques-uns l’on tenté. Nous-même, dans un précédent ouvrage (5), avons reconnu que le génie doit beaucoup à l’inspiration, et celle-ci est une des formes de la médiumnité. Mais nous ajoutions que, dans les cas où cette faculté spéciale s’accusait nettement, on ne pouvait considérer l’homme de génie comme un simple instrument, ce qu’est avant tout le médium proprement dit. Le génie, disions-nous, est surtout un acquis du passé, le résultat de patientes études séculaires, d’une lente et douloureuse initiation. Ces antécédents ont développé chez l’être une profonde sensibilité qui l’ouvre aux influences élevées.

Il y a une différence sensible entre les manifestations intellectuelles des enfants prodiges et la médiumnité prise dans son sens général. Celle- ci a un caractère intermittent, passager, anormal. Le médium ne peut exercer sa faculté à toute heure ; il lui faut des conditions spéciales, parfois difficiles à réunir ; tandis que les enfants prodiges peuvent utiliser leurs talents à tout moment, d’une façon permanente, comme nous le ferions nous-mêmes de nos propres acquisitions mentales.

Si nous analysons avec soin les cas signalés, nous reconnaîtrons que le génie des jeunes prodiges leur est bien personnel ; l’application en est réglée par leur propre volonté. Leurs oeuvres, tout originales et étonnantes qu’elles paraissent, se ressentent toujours de leur âge et n’ont pas le caractère qu’elles revêtiraient, si elles émanaient d’une haute intelligence étrangère. Il y a dans leur façon de travailler et d’agir des recherches, des hésitations, des tâtonnements, qui ne se produiraient pas s’ils étaient les instruments passifs d’une volonté supérieure et occulte. C’est ce que nous constatons chez Pepito notamment, sur le cas duquel nous nous sommes étendu.

On pourrait admettre d’ailleurs que, chez certains individus, ces deux causes : l’acquis personnel et l’inspiration extérieure, se combinent, se complètent l’une par l’autre. La doctrine de la réincarnation n’en serait pas affaiblie pour cela.

C’est toujours à elle qu’il faut recourir lorsqu’on aborde par quelque côté le problème des inégalités. Les âmes humaines sont plus ou moins développées suivant leur âge et surtout suivant l’emploi qu’elles ont fait du temps vécu. Nous n’avons pas tous été lancés à la même heure dans le tourbillon de la vie. Nous n’avons pas tous marché du même pas, déroulé de la même façon le chapelet de nos existences. Nous parcourons une route infinie ; de là vient que nos situations et nos valeurs respectives nous semblent si différentes ; mais le but est le même pour tous. Sous le fouet des épreuves, sous l’aiguillon de la douleur, tous montent, tous s’élèvent. L’âme n’est pas faite de toutes pièces, elle se fait ; elle se construit elle-même à travers les temps. Ses facultés, ses qualités, son avoir intellectuel et moral, loin de se perdre, se capitalisent, s’accroissent de siècle en siècle. Par la réincarnation, chacun vient, pour en poursuivre l’exécution, reprendre la tâche d’hier, cette tâche de perfectionnement interrompue par la mort. De là, la supériorité éclatante de certaines âmes qui ont beaucoup vécu, beaucoup acquis, beaucoup travaillé. De là, ces êtres extraordinaires qui apparaissent ça et là dans l’Histoire et projettent de vives lueurs sur la route de l’humanité. Leur supériorité n’est faite que de l’expérience et des labeurs accumulés.

Considérée sous cette lumière, la marche de l’humanité revêt un caractère grandiose. Elle se dégage lentement de l’obscurité des âges, émerge des ténèbres de l’ignorance et de la barbarie, et avance à pas mesurés au milieu des obstacles et des tempêtes. Elle gravit la voie âpre, et, à chaque détour de sa route, entrevoit mieux les grandes cimes, les sommets lumineux où trônent la sagesse, la spiritualité, l’amour.

Et cette marche collective est aussi la marche individuelle, celle de chacun de nous. Car cette humanité, c’est nous-mêmes ; ce sont les mêmes êtres qui, après un temps de repos dans l’espace, reviennent de siècle en siècle, jusqu’à ce qu’ils soient mûrs pour une société meilleure, pour un monde plus beau. Nous étions parmi les générations écoulées et nous serons parmi les générations à venir. En réalité, nous ne formons qu’une immense famille humaine en marche pour réaliser le plan divin écrit en elle, le plan de ses magnifiques destinées.

Pour qui veut y prêter attention, tout un passé vit et tressaille en nous. Si l’Histoire, si toutes les choses anciennes ont tant d’attrait à nos yeux, si elles éveillent en nos âmes tant d’impressions profondes, parfois douloureuses, si nous nous sentons vivre de la vie des hommes d’autrefois, souffrir de leurs maux, c’est parce que cette histoire est la notre. L’empressement mis par nous à étudier, à recueillir l’oeuvre des aïeux, les impulsions soudaines qui nous portent vers telle cause ou telle croyance, n’ont pas d’autre raison d’être. Lorsque nous parcourons les annales des siècles, nous passionnant pour certaines époques, quand tout notre être s’anime et vibre aux souvenirs héroïques de la Grèce ou de la Gaule, du moyen âge, des croisades, de la Révolution, c’est le passé qui sort de l’ombre, s’anime et revit. A travers la trame tissée par les siècles, nous retrouvons les propres angoisses, les aspirations, les déchirements de notre être. Le souvenir en est momentanément voilé en nous ; mais si nous interrogions notre subconscience, nous entendrions sortir de ses profondeurs des voix tantôt vagues et confuses, tantôt éclatantes. Ces voix nous parleraient de grandes épopées, de migrations d’hommes, de chevauchées furieuses qui passent comme des ouragans, emportant tout dans la nuit et dans la mort. Elles nous entretiendraient aussi des vies humbles, effacées, des larmes silencieuses, des souffrances oubliées, des heures lourdes et monotones passées à méditer, à oeuvrer, à prier dans le silence des cloîtres ou la vulgarité des existences pauvres et désolées.

A certaines heures, tout un monde obscur, confus, mystérieux, se réveille et vibre en nous, un monde dont les bruissements, les rumeurs nous émeuvent et nous enivrent. C’est la voix du passé ; elle parle dans la transe somnambulique et nous raconte les vicissitudes de notre pauvre âme, errant à travers le monde. Elle nous dit que notre moi actuel est fait de nombreuses personnalités qui se retrouvent en lui comme les affluents dans un fleuve, que notre principe de vie a animé bien des formes, dont la poussière repose là-bas parmi les débris des empires, sous les vestiges des civilisations mortes. Toutes ces existences ont laissé au plus profond de nous-mêmes des traces, des souvenirs, des impressions ineffaçables.

L’homme qui s’étudie et s’observe sent qu’il a vécu et revivra ; il hérite de lui-même, récoltant dans le présent ce qu’il a semé autrefois, et semant pour l’avenir.

Ainsi s’affirment la beauté et la grandeur de cette conception des vies successives, qui vient compléter la loi d’évolution entrevue par la science. S’exerçant à la fois dans tous les domaines, elle répartit à chacun suivant ses oeuvres et nous montre, au-dessus de tout, cette majestueuse loi du progrès qui régit l’univers et entraîne la vie vers des états toujours plus beaux, toujours meilleurs.

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Voir C. Lombroso, l’Homme de génie, traduction française.

2 Voir Revue scientifique du 6 octobre 1900, page 432, et Compte-rendu officiel du Congrès de Psychologie, 1900, F. Alcan, page 93.

3 Prof. Ch. Richet, Annales des Sciences psychiques, avril 1908, page 98.

4 Numéro du 25 juillet 1900.

5 Voir Dans l’Invisible : La Médiumnité glorieuse.

Chapitre XIV. – Les vies successives, preuves expérimentales, rénovation de la mémoire


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Dans les pages précédentes, nous avons exposé les raisons logiques qui militent en faveur de la doctrine des vies successives. Nous consacrerons ce chapitre et les suivants à réfuter les objections de ses contradicteurs, et nous aborderons l’ensemble des preuves scientifiques qui, chaque jour, viennent la consolider.

L’objection la plus commune est celle-ci : Si l’homme a déjà vécu, demande-t-on, pourquoi ne se souvient-il pas de ses existences passées ? Nous avons déjà indiqué sommairement la cause physiologique de cet oubli. Cette cause, c’est la renaissance elle-même, c’est-à-dire l’action de revêtir un nouvel organisme, une enveloppe matérielle qui, en se superposant à l’enveloppe fluidique, joue, à son égard, le rôle d’un éteignoir. Par suite de la diminution de son état vibratoire, l’esprit, chaque fois qu’il prend possession d’un corps nouveau, d’un cerveau vierge de toute image, se trouve dans l’impossibilité d’exprimer les souvenirs accumulés de ses vies antérieures. Ses antécédents, il est vrai, se révéleront encore dans ses aptitudes, dans sa facilité d’assimilation, dans ses qualités et ses défauts. Mais tout le détail des faits, des événements qui constituent son passé, réintégré dans les profondeurs de la conscience, restera voilé pendant la vie terrestre. L’esprit, à l’état de veille, ne pourra plus exprimer sous les formes du langage que les seules impressions enregistrées par son cerveau matériel.

La mémoire est l’enchaînement, l’association des idées, des faits, des connaissances. Dès que cette association disparaît, dès que le fil des souvenirs se rompt, le passé semble s’effacer pour nous. Mais ce n’est là qu’une apparence. Dans un discours prononcé le 6 février 1905, M. le professeur Ch. Richet, de l’Académie de médecine, disait :

« La mémoire est une faculté implacable de notre intelligence, car aucune de nos perceptions n’est jamais oubliée. Dès qu’un fait a frappé nos sens, alors, de manière irrémédiable, il se fixe dans la mémoire. Peu importe que nous ayons gardé la conscience de ce souvenir; il existe, il est indélébile. »

Ajoutons qu’il peut renaître. Le réveil de la mémoire n’est qu’un effet de vibration produit par l’action de la volonté sur les cellules du cerveau. Pour faire revivre les souvenirs antérieurs à la naissance, il faut se replacer en harmonie de vibrations avec l’état dynamique où nous nous trouvions à l’époque où la perception s’est établie. Les cerveaux qui ont enregistré ces perceptions n’existant plus, il faut rechercher ces dernières dans la conscience profonde. Mais celle-ci reste muette aussi longtemps que l’esprit est enfermé dans la chair. Il doit en sortir et se dégager du corps pour recouvrer la plénitude de ses vibrations et ressaisir la trame des souvenirs cachés en lui. Alors il perçoit son passé et peut le reconstituer dans ses moindres faits. C’est ce qui se produit dans les phénomènes du somnambulisme et de la transe.

Nous savons qu’il est en nous des profondeurs mystérieuses où se sont déposés lentement, à travers les âges, les sédiments de nos vies de lutte, d’étude et de travail; là se gravent tous les incidents, toutes les vicissitudes de l’obscur passé. C’est comme un océan de choses endormies que bercent les vagues de la destinée. Un appel puissant de la volonté peut les faire revivre. Vers elles le regard de l’esprit descend aux heures de clairvoyance, comme les radiations d’étoiles glissent, dans les profondeurs glauques, jusque sous les voûtes et les arceaux des sombres retraites de la mer.

* * *

Rappelons ici les points essentiels de la théorie du moi, à laquelle se rattachent tous les problèmes de la mémoire et de la conscience.

L’identité du moi, la personnalité, ne persiste et ne se maintient que par le souvenir et la conscience. Les réminiscences, les intuitions, les aptitudes déterminent la sensation d’avoir vécu. Il existe dans l’intelligence une continuité, une succession de causes et d’effets qu’il faut reconstituer dans leur ensemble pour posséder la connaissance intégrale du moi. Cela, nous l’avons vu, est impossible dans la vie matérielle, puisque l’incorporation amène un effacement temporaire des états de conscience qui forment cet ensemble continu. De même que la vie physique est soumise aux alternances de la nuit et du jour, il se produit un phénomène analogue dans la vie de l’esprit. Notre mémoire, notre conscience traversent alternativement des périodes d’éclipse ou de rayonnement, d’ombre ou de lumière, dans l’état céleste ou terrestre, et même sur ce dernier plan, pendant la veille ou les différents états du sommeil. Et comme il y a des gradations dans l’éclipse, il y a aussi des degrés dans la lumière.

Beaucoup de rêves ne laissent aucune trace au réveil, pas plus que les impressions recueillies pendant le sommeil somnambulique. Tous les magnétiseurs le savent : l’oubli au réveil est un phénomène constant chez les somnambules. Mais dès que l’esprit du sujet, plongé dans un nouveau sommeil, se retrouve dans les conditions dynamiques permettant la rénovation des souvenirs, ceux-ci se réveillent. Le sujet se rappelle ce qu’il a fait, dit, vu, exprimé à toutes les époques de son existence.

Par là, nous comprendrons facilement l’oubli momentané des vies antérieures. Le mouvement vibratoire de l’enveloppe périspritale, amorti par la matière, au cours de la vie actuelle, est beaucoup trop faible pour que le degré d’intensité et la durée nécessaires à la rénovation de ces souvenirs puissent être atteints pendant la veille.

En réalité, la mémoire n’est qu’un mode de la conscience. Le souvenir est souvent à l’état subconscient. Déjà, dans le cercle restreint de la vie actuelle, nous ne conservons pas le souvenir de nos premières années, qui est cependant gravé en nous, comme tous les états traversés au cours de notre histoire. Il en est de même d’un grand nombre d’actes et de faits appartenant aux autres périodes de la vie. Gassendi, dit-on, se souvenait de l’âge de 18 mois ; mais c’est là une exception. L’effort mental est nécessaire pour réveiller ces souvenirs de la vie normale, celle qui nous est la plus familière ; nécessaire, répétons-le, pour ressaisir mille choses étudiées, apprises, oubliées, parce qu’elles sont redescendues dans les couches profondes de la mémoire. A chaque instant, l’intelligence doit rechercher dans la subconscience les connaissances, les souvenirs qu’elle veut revivifier ; elle s’efforce de les faire passer dans la conscience physique, dans le cerveau concret, après les avoir pourvus des éléments vitaux fournis par les neurones ou cellules nerveuses. Selon la richesse ou la pauvreté de ces éléments, le souvenir surgira clair ou diffus ; parfois, il se dérobe ; la communication ne peut s’établir, ou bien la projection ne se produit qu’après coup, au moment où on s’y attend le moins.

Donc, pour se souvenir, la première des conditions, c’est de vouloir. Ceci explique que nombre d’esprits, même dans la vie de l’espace, sous l’empire de certains préjugés dogmatiques, négligent toute recherche et restent ignorants du passé qui dort en eux. Dans ce milieu, comme parmi nous, au cours de l’expérimentation, une suggestion est nécessaire. Cette loi de la suggestion, nous la voyons se manifester partout, sous mille formes ; nous la subissons nous-mêmes à chaque instant du jour. Par exemple, près de nous, un chant s’élève, une parole, un nom a retenti, une image frappe nos regards et voilà que, soudain, grâce à l’association des idées, tout un enchaînement de souvenirs confus, presque oubliés, dissimulés dans les bas-fonds de notre conscience, se déroule à notre esprit.

Des périodes entières de notre vie présente peuvent s’effacer de la mémoire. Dans son livre : Les Phénomènes psychiques, page 170, le Docteur J. Maxwell, procureur général, parle en ces termes de ce que l’on appelle les cas d’amnésie :

« Quelquefois même, la notion de la personnalité disparaît. On connaît des malades qui, subitement, oublient jusqu’à leur nom. Toute leur vie s’efface et ils semblent revenir à l’état où ils étaient au moment de leur naissance. Ils doivent réapprendre eux-mêmes à parler, à s’habiller, à manger. Quelquefois, l’amnésie n’est pas aussi complète. J’ai pu observer un malade qui avait oublié tout ce qui avait un lien quelconque avec sa personnalité. Il ignorait absolument tout ce qu’il avait fait, ne savait plus où il était né, quels étaient ses parents. Il avait une trentaine d’années. La mémoire organique et les mémoires organisées en dehors de la personnalité subsistaient. Il pouvait lire, écrire, dessiner un peu, jouer grossièrement d’un instrument de musique. L’amnésie chez lui était limitée à tous les faits connexes à sa personnalité antérieure. »

La guerre a multiplié ces cas et chacun de nous a pu en lire la constatation dans les journaux.

Le docteur Pitre, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux, dans son livre : L’Hystérie et l’hypnotisme, cite un cas où il démontre que tous les faits et connaissances enregistrés en nous dès l’enfance peuvent renaître ; c’est ce qu’il appelle le phénomène de l’ecmnésie. Son sujet, une jeune fille de 17 ans, ne parlait que le français et avait oublié le patois gascon, idiome de sa jeunesse. Endormie et reportée par la suggestion à l’âge de 5 ans, elle n’entendait plus le français et ne parlait que le patois. Elle racontait tous les menus détails de sa vie enfantine ; ils se dessinaient pour elle avec une netteté parfaite ; mais elle restait sourde aux questions posées, ne comprenant plus la langue qu’on lui parlait. Elle avait oublié tous les faits de sa vie qui s’étaient déroulés entre les âges de 5 et de 17 ans.

Le docteur Burot a fait des expériences identiques. Son sujet Jeanne est reportée par lui, mentalement, à différentes époques de sa jeunesse, et, à chaque période, les incidents de son existence se dessinent avec précision dans sa mémoire, mais tout fait ultérieur s’efface. On pouvait suivre à rebours les progrès de son intelligence. Revenue à l’âge de 5 ans, on constate qu’elle sait à peine lire ; elle écrit comme elle le faisait à cet âge, d’une façon malhabile, avec les fautes d’orthographe qui lui étaient habituelles à cette époque (1).

Tous ces récits ont été contrôlés. Les savants que nous citons se sont livrés à des enquêtes minutieuses ; ils ont pu constater l’exactitude des faits rapportés par les sujets, faits qui étaient effacés de leur mémoire à l’état normal.

Nous allons voir que par un enchaînement logique et rigoureux, ces phénomènes nous conduisent à la possibilité de réveiller expérimentalement, dans la partie permanente de l’être, les souvenirs antérieurs à la naissance. C’est ce que nous constaterons dans les expériences de F. Colavida, E. Marata, colonel de Rochas, etc..

L’état de fièvre, le délire, le sommeil anesthésique, en provoquant le dégagement partiel, peuvent aussi ébranler, dilater les couches profondes de la mémoire et réveiller des connaissances et des souvenirs anciens. On se rappellera sans doute le cas célèbre de Ninfa Filiberto, de Palerme. Elle parlait, dans la fièvre, plusieurs langues étrangères qu’elle avait oubliées depuis longtemps. Voici d’autres faits rapportés par des praticiens :

Le docteur Henri Freeborn (2) cite le cas d’une femme âgée de 70 ans qui, gravement malade par suite d’une bronchite, fut en proie au délire, du 13 au 16 mars 1902 :

« Dans la nuit du 13 au 14, on s’aperçut qu’elle parlait une langue inconnue aux personnes qui l’entouraient. Il semblait parfois qu’elle disait des vers ; d’autres fois, qu’elle causait. Elle répéta à plusieurs reprises la même composition en vers. On finit par reconnaître que le langage était l’hindoustani.

Le matin du 14, l’hindoustani commença à se mêler d’un peu d’anglais ; elle s’entretenait de la sorte avec des parents et des amis d’enfance, ou bien elle parlait d’eux. Le 15, l’hindoustani avait disparu à son tour et la malade s’adressait à des amis qu’elle avait connus plus tard, en se servant de l’anglais, du français et de l’allemand. La dame en question était née dans l’Inde, qu’elle quitta à l’âge de trois ans pour se rendre en Angleterre, après quatre mois de voyage, avant qu’elle eût accompli sa quatrième année. Jusqu’au jour où elle débarqua en Angleterre, elle avait été confiée à des domestiques hindous et ne parlait pas du tout l’anglais.

Il est curieux de constater qu’après une période de soixante-six ans, pendant laquelle elle n’avait jamais parlé l’hindoustani, le délire lui avait remémoré ce langage de sa première enfance. Actuellement la malade parle avec autant de facilité le français et l’allemand que l’anglais ; mais, quoiqu’elle connaisse encore quelques mots d’hindoustani, elle est absolument incapable de parler cette langue ou même d’en composer une seule phrase. »

Les Annales des Sciences psychiques, de mars 1906, enregistrèrent un cas intéressant d’amnésie dans la veille, rapporté par le docteur Gilbert- Ballet, de l’Hôtel-Dieu de Paris :

« Il s’agit d’un malade qui, à la suite d’un choc violent, avait complètement oublié foute une «tranche» de sa vie passée. Il se rappelait fort bien son enfance et des faits très lointains, mais une lacune s’était produite pour une partie de son existence plus rapprochée et il ne pouvait se souvenir des événements qui étaient survenus pendant cette période de sa vie. C’est ce qu’on appelle l’amnésie rétrograde. C’est un nommé Dada, âgé de 50 ans. Depuis le 4 jusqu’au 7 octobre précédent, un vide absolu s’était fait dans sa mémoire. Ayant quitté, le 4, ses maîtres, qui l’employaient comme jardinier dans une propriété près de Nevers, il se retrouva le 7, sans savoir comment, à Liège, aux portes de l’exposition. De quelle façon a-t-il accompli ce long voyage ? Il l’ignore et, malgré tous ses efforts, ne peut retrouver le moindre souvenir. »

Mais voici que ce malade est plongé dans l’hypnose, et aussitôt tous les incidents de ce voyage se reconstituent dans leurs moindres détails, avec le souvenir des personnes rencontrées. Dada en est à sa quatrième crise d’amnésie nerveuse. Il se rappelle, endormi, ce qu’il a oublié à l’état de veille, tout simplement parce qu’il se trouve de nouveau en état de condition seconde, c’est-à-dire dans l’état où il se trouvait au moment de son attaque d’amnésie. Ce cas nous met encore sur la trace des lois et conditions qui régissent les phénomènes de rénovation de la mémoire des vies antérieures.

En résumé, toute l’étude de l’homme terrestre nous fournit la preuve qu’il existe des états distincts de la conscience et de la personnalité. Nous l’avons vu dans la première partie de cet ouvrage : la coexistence en nous d’un mental double, dont les deux parties se rejoignent et fusionnent à la mort, est attestée, non seulement par l’hypnotisme expérimental, mais encore par toute l’évolution psychique.

Le fait seul de cette dualité intellectuelle, considérée dans ses rapports avec le problème des réincarnations, nous explique comment toute une partie du moi, avec son immense cortège d’impressions et de souvenirs anciens, peut rester plongée dans l’ombre au cours de la vie actuelle.

Nous savons que la télépathie, la clairvoyance, la prévision des événements, sont des pouvoirs afférents au moi profond et caché. La suggestion en facilite l’exercice ; c’est un appel de la volonté, une invitation aux âmes faibles et inhabiles à se dégager de leur prison et à rentrer temporairement en possession des richesses, des puissances qui sommeillent en elles. Les passes magnétiques dénouent les liens qui attachent l’âme au corps physique, provoquent son dégagement. Dès lors, la suggestion, personnelle ou étrangère, fait son oeuvre ; elle s’exerce avec plus d’intensité. Son action n’est pas seulement applicable au réveil des sens psychiques; nous venons de voir qu’elle peut encore reconstituer l’enchaînement des souvenirs gravés aux profondeurs de l’être.

Il semble que, dans certains cas exceptionnels, cette action puisse s’exercer même à l’état de veille. F. Myers (3) parle de la faculté du « subliminal » d’évoquer des états émotionnels disparus de la conscience normale et de revivre dans le passé. Ce fait, dit-il, se rencontre fréquemment chez les artistes, dont les émotions revécues peuvent dépasser en intensité les émotions originales.

Le même auteur émet l’opinion que la théorie la plus vraisemblable pour expliquer le génie est celle des réminiscences de Platon, à la condition de la fonder sur les données scientifiques établies de nos jours.

Ces mêmes phénomènes reparaissent sous une autre forme dans un ordre de faits déjà signalés. Ce sont les impressions de personnes qui, à la suite d’accidents, ont pu échapper à la mort. Par exemple, des noyés sauvés avant l’asphyxie complète et d’autres qui ont fait des chutes graves. Beaucoup racontent qu’entre le moment où ils sont tombés et celui où ils ont perdu connaissance, tout le spectacle de leur vie s’est déroulé dans leur cerveau d’une façon automatique, en tableaux successifs et rétrogrades, avec une rapidité vertigineuse, accompagné du sentiment moral du bien et du mal ainsi que de la conscience des responsabilités encourues.

Th. Ribot, le chef du positivisme français, dans son ouvrage sur les Maladies de la mémoire, a cité de nombreux faits établissant la possibilité du réveil spontané, automatique, de toutes les scènes ou images qui peuplent la mémoire, particulièrement en cas d’accident.

Rappelons, à ce sujet, le cas de l’amiral Beaufort, extrait du Journal de médecine de Paris (4). Il était tombé à la mer et perdit pendant deux minutes le sentiment de sa conscience physique. Ce temps suffit à sa conscience transcendantale pour résumer toute sa vie terrestre en tableaux raccourcis, d’une netteté prodigieuse. Tous ses actes, y compris leurs causes, leurs circonstances contingentes et leurs effets, défilèrent dans sa pensée. Voici un cas de même nature rapporté par M. Cottin, aéronaute :

« Dans sa dernière ascension, le ballon le Montgolfier emportait M. Perron, président de l’Académie d’aérostation, comme capitaine, et F. Cottin, agent administratif de l’Association scientifique française.

Parti d’un bond, le ballon était à 4 h 24 à 700 mètres ; c’est alors qu’il creva et se mit à descendre plus vite qu’il n’était monté, et il s’engouffra à 4 h 27 dans la maison n° 20 de l’impasse Chevalier, à Saint-Ouen. Après avoir jeté tout ce qui pouvait compliquer l’accident, nous dit M. Cottin (5) :

« Une espèce de quiétude, d’inertie peut-être, s’empara de moi ; mille souvenirs lointains se pressent, se heurtent devant mon imagination ; puis les choses s’accentuent et le panorama de ma vie vient se dérouler devant mon esprit attentif. Tout est précis : les châteaux en Espagne, les déceptions, la lutte pour l’existence, et tout cela dans l’encadrement inexorable imposé par la destinée… Qui croirait, par exemple, que je me suis revu, à vingt ans, sergent au 22° de ligne, sac au dos et chantant sur la route. En moins de trois minutes, j’ai vu toute ma vie défiler devant ma mémoire. 
»

Ces phénomènes peuvent s’expliquer par un commencement d’extériorisation. Dans cet état, comme dans la vie de l’espace, la subconscience s’unit à la conscience normale et reconstitue la conscience totale, la plénitude du moi. Pour un instant, l’association des idées et des faits se reforme ; la chaîne des souvenirs se ressoude. Le même résultat peut être obtenu par l’expérimentation ; mais alors le sujet, dans sa recherche, doit être aidé par une volonté supérieure à la sienne en puissance, qui s’associe à lui et stimule ses efforts. Dans les phénomènes de la transe, ce rôle est rempli, soit par l’esprit guide, soit par le magnétiseur, dont la pensée agit sur le sujet comme un levier.

Les deux volontés, combinées, superposées, acquièrent alors une intensité de vibrations qui met en branle les couches les plus profondes et les plus voilées du subconscient.

* * *

Un autre point essentiel doit retenir notre attention : c’est le fait, établi par toute la science physiologique, qu’il existe une corrélation étroite entre le physique et le mental de l’homme. A chaque action physique correspond un acte psychique, et réciproquement. Tous deux s’enregistrent à la fois dans le souvenir subconscient ; de telle sorte que l’un ne peut être évoqué sans que l’autre surgisse aussitôt. Cette concordance s’applique aux moindres faits de notre existence intégrale, aussi bien pour le présent que pour les épisodes de notre passé le plus ancien.

La compréhension de ce phénomène, peu intelligible pour les matérialistes, nous est facilitée par la connaissance du périsprit, ou enveloppe fluidique de l’âme. C’est en lui, et non dans l’organisme physique, composé de matière fluente, sans cesse variable dans ses cellules constitutives, que se gravent toutes nos impressions.

Le périsprit est l’instrument de précision qui note avec une fidélité absolue les moindres variations de la personnalité. Toutes les volitions de la pensée, tous les actes de l’intelligence ont en lui leur répercussion. Leurs mouvements, leurs états vibratoires distincts y laissent des traces successives et superposées. Certains expérimentateurs ont comparé ce mode d’enregistrement à un cinématographe vivant, sur lequel se fixent successivement nos acquisitions et nos souvenirs. Il se déroulerait par une sorte de déclenchement ou de secousse, causé soit par l’action d’une suggestion étrangère, soit par une auto-suggestion, ou bien par suite d’un accident, comme nous l’avons dit plus haut.

Déjà l’influence de la pensée sur le corps nous est révélée par des phénomènes observables à chaque instant en nous-mêmes et autour de nous. La peur paralyse les mouvements ; l’étonnement, la honte, la crainte provoquent la pâleur ou la rougeur ; l’angoisse nous serre le coeur, le chagrin profond fait couler nos larmes et peut amener à la longue une dépression vitale. Ce sont là autant de preuves manifestes de l’action puissante du mental sur l’enveloppe matérielle.

L’hypnotisme, en développant la sensibilité de l’être, nous démontre d’une manière encore plus nette cette action réflexe de la pensée. Nous l’avons vu : la suggestion d’une brûlure peut produire chez un sujet autant de désordres que la brûlure elle-même. On provoque à volonté l’apparition de plaies, de stigmates, etc (6).

Si la pensée et la volonté peuvent exercer une telle action sur la matière corporelle, on comprendra que cette action s’accroisse encore et produise des effets plus intenses lorsqu’elle s’appliquera à la matière fluidique, impondérable, dont le périsprit est formé. Moins dense, moins compacte que la matière physique, elle obéira avec beaucoup plus de souplesse aux moindres volitions de la pensée. C’est en vertu de cette loi que les Esprits peuvent apparaître sous une des formes revêtues par eux dans le passé, avec tous les attributs de leur personnalité évanouie. Il leur suffit de penser fortement à une phase quelconque de leurs existences, pour se montrer aux voyants tels qu’ils étaient à l’époque évoquée dans leur mémoire. Et pour peu que la force psychique nécessaire leur soit fournie par un ou plusieurs médiums, les matérialisations deviennent possibles.

M. le colonel de Rochas, dans ses expériences, en réussissant à isoler le corps fluidique, a démontré qu’il était le siège de la sensibilité et des souvenirs (7). L’hypnotisme et la physiologie combinés nous permettent désormais d’étudier l’action de l’âme dégagée de son enveloppe grossière et unie à son corps subtil. Bientôt, ils nous fourniront les moyens d’élucider les plus délicats problèmes de l’être. L’expérimentation psychique contient la clef de tous les phénomènes de la vie ; elle est appelée à rénover entièrement la science moderne, en jetant une vive lumière sur un grand nombre de questions restées obscures jusqu’ici.

Nous allons voir maintenant, dans les phénomènes hypnotiques et particulièrement dans la transe, que les impressions, enregistrées par le corps fluidique d’une manière indélébile, forment d’étroites associations. Les impressions physiques sont reliées aux impressions morales et intellectuelles, de telle façon que l’on ne peut faire appel aux unes sans voir renaître les autres. Leur réapparition est toujours simultanée.

Cette corrélation étroite du physique et du moral, dans son application aux souvenirs gravés en nous, est démontrée par de nombreuses expériences. Citons d’abord celles de savants positivistes qui, malgré leurs préventions à l’endroit de toute théorie nouvelle, la confirment à leur insu :

M. Pierre Janet, professeur de physiologie à la Sorbonne, expose les faits suivants (8). Il expérimente sur son sujet Rose, endormi :

« Je suggère à Rose que nous ne sommes plus en 1888, mais en 1886, au mois d’avril, pour constater simplement des modifications de sensibilité qui pourraient se produire. Mais, voici un accident bien étrange. Elle gémit, se plaint d’être fatiguée et de ne pouvoir marcher. « Eh bien, qu’avez-vous donc ? – Oh ! rien… dans ma situation ! ! – Quelle situation ? » Elle me répond d’un geste ; son ventre s’était subitement gonflé et tendu par un accès subit de tympanite hystérique. Je l’avais, sans le vouloir, ramenée à une période de sa vie pendant laquelle elle était enceinte.

Des études plus intéressantes furent faites par ce moyen sur Marie ; j’ai pu, en la ramenant successivement à différentes périodes de son existence, constater tous les états divers de la sensibilité par lesquels elle a passé, et les causes de toutes les modifications. Ainsi, elle est maintenant complètement aveugle de l’oeil gauche et prétend être ainsi depuis sa naissance. Si on la ramène à l’âge de 7 ans, on constate qu’elle est encore anesthésique de l’oeil gauche ; mais si on lui suggère de n’avoir que 6 ans, on s’aperçoit qu’elle voit bien des deux yeux et on peut déterminer l’époque et les circonstances bien curieuses dans lesquelles elle a perdu la sensibilité de l’oeil gauche. La mémoire a réalisé automatiquement un état de santé dont le sujet croyait n’avoir conservé aucun souvenir. »

* * *

La possibilité de réveiller dans la conscience d’un sujet en transe les souvenirs oubliés de son enfance nous conduit logiquement à la rénovation des souvenirs antérieurs à la naissance. Cet ordre de faits a été signalé pour la première fois au Congrès spirite de Paris, en 1900, par des expérimentateurs espagnols. Voici un extrait de rapport, lu dans la séance du 25 septembre (9) :

« Le médium étant profondément endormi au moyen de passes magnétiques, Fernandez Colavida, président du groupe des Etudes psychiques de Barcelone, lui commanda de dire ce qu’il avait fait la veille, l’avant-veille, une semaine, un mois, un an auparavant, et successivement, il le fit remonter jusqu’à son enfance, qu’il lui fit expliquer dans tous les détails.

Toujours poussé par la même volonté, le médium raconta sa vie dans l’espace, la mort de sa dernière incarnation et, continuellement stimulé, il arriva jusqu’à quatre incarnations, dont la plus ancienne était une existence tout à fait sauvage. A chaque existence, les traits du médium changeaient d’expression. Pour le ramener à son état habituel, on le fit revenir graduellement jusqu’à son existence actuelle, puis on le réveilla.

Quelque temps après, à l’improviste, dans un but de contrôle, l’expérimentateur fit magnétiser le même sujet par une autre personne, en lui suggérant que ses précédents récits étaient imaginaires. Malgré cette suggestion, le médium reproduisit la série des quatre existences, comme il l’avait fait auparavant. Le réveil des souvenirs, leur enchaînement furent identiques aux résultats obtenus dans la première expérience.

Dans la même séance de ce Congrès, Esteva Marata, président de l’Union spirite de Catalogne, déclare avoir obtenu des faits analogues, par les mêmes procédés, en expérimentant sur sa propre épouse, en état de sommeil magnétique. A propos d’un message donné par un Esprit et ayant trait à l’une des vies passées du sujet, il put réveiller dans la conscience obscure de ce dernier les traces de ses existences antérieures. »

Depuis lors, ces expériences ont été tentées dans beaucoup de centres d’études. On a obtenu ainsi de nombreuses indications sur le fait des vies successives de l’âme. Ces expériences se multiplieront probablement de jour en jour. Remarquons cependant qu’elles nécessitent une grande prudence. Les erreurs, les fraudes sont faciles ; des dangers sont à craindre. L’expérimentateur doit choisir des sujets très sensibles et bien développés. Il doit être assisté d’un Esprit assez puissant pour écarter toutes les influences étrangères, toutes les causes de trouble et préserver le médium des accidents possibles, dont le plus grave serait le dégagement complet, irrémédiable, l’impossibilité de contraindre l’esprit à réintégrer le corps, ce qui occasionnerait la séparation définitive, la mort.

Il faut surtout se mettre en garde contre les excès de l’auto-suggestion et n’accepter les récits des sujets que dans la mesure où ils peuvent être vérifiés, contrôlés ; exiger d’eux des noms, des dates, des points de repère, en un mot un ensemble de preuves présentant un caractère vraiment positif et scientifique. Il serait bon d’imiter sur ce point l’exemple donné par la Société des Recherches psychiques de Londres, et d’adopter des méthodes précises et rigoureuses, par exemple celles qui ont procuré à ses travaux sur la télépathie une grande autorité.

Le défaut de précaution, l’inobservation des règles les plus élémentaires de l’expérimentation ont fait des incorporations d’Hélène Smith un cas obscur et plein de difficultés. Toutefois, au milieu de la confusion des faits signalés par Th. Flournoy, professeur à l’Université de Genève, nous croyons devoir retenir le phénomène de la princesse hindoue Simandini.

Le médium en transe reproduit les scènes d’une de ses existences, vécue dans l’Inde, au douzième siècle. En cet état, elle se sert fréquemment de mots sanscrits, langue qu’elle ignore à l’état normal. Elle donne sur des personnages historiques hindous des indications introuvables dans aucun ouvrage usuel, et dont le professeur, après bien des recherches, découvre la confirmation dans une oeuvre de Marlès, historien peu connu et tout à fait hors de la portée du sujet. Hélène Smith, dans le sommeil somnambulique, prend une attitude impressionnante. Voici ce qu’en dit M. Flournoy, dans un livre qui a eu un grand retentissement (10) :

« Il y a dans tout son être, dans l’expression de sa physionomie, dans ses mouvements, dans son timbre de voix lorsqu’elle parle ou chante en hindou, une grâce paresseuse, un abandon, une douceur mélancolique, un quelque chose de langoureux et de charmeur qui répond à merveille au caractère de l’Orient.

Toute la mimique d’Hélène si diverse et ce parler exotique ont un tel cachet d’originalité, d’aisance, de naturel, qu’on se demande avec stupéfaction d’où vient à cette fille des rives du Léman, sans éducation artistique ni connaissances spéciales de l’Orient, une perfection de jeu à laquelle la meilleure actrice n’atteindrait sans doute qu’au prix d’études prolongées ou d’un séjour au bord du Gange. »

Quant à l’écriture et au langage hindous, employés par Hélène, M. Flournoy ajoute que, dans ses recherches pour en expliquer, chez elle, la connaissance, « toutes les pistes qu’il a pu découvrir étaient fausses ».

Nous avons observé nous-même, pendant plusieurs années, des cas semblables à celui d’Hélène Smith. Un des médiums du groupe dont nous dirigions les travaux reproduisait dans la transe, sous l’influence de l’Esprit guide, des scènes de ses différentes existences. D’abord, ce furent celles de la vie actuelle, dans sa période enfantine, avec des expressions caractéristiques et des émotions juvéniles. Puis vinrent des épisodes de vies reculées, avec des jeux de physionomie, des attitudes, des mouvements, des réminiscences d’expressions du moyen âge, tout un ensemble de détails psychologiques et automatiques très différents des habitudes actuelles de la dame, fort honorable et incapable d’aucune simulation, par laquelle nous obtenions ces étranges phénomènes.

* * *

Le colonel du génie A. de Rochas, ancien administrateur de l’École Polytechnique, s’est beaucoup occupé de ce genre d’expérimentations. Malgré les objections qu’elles peuvent faire naître, nous croyons devoir relater quelques-unes de ses expériences et voici pourquoi :

« D’abord, nous retrouvons dans tous les faits du même ordre provoqués par M. de Rochas, cette corrélation du physique et du mental, signalée plus haut, et qui semble être l’expression d’une loi. Les réminiscences antérieures à la naissance produisent, sur l’organisme des sujets endormis, des effets matériels constatés par tous les assistants, dont plusieurs sont des médecins. Or, tout en tenant compte du rôle que peut jouer, dans ces expériences, l’imagination des sujets, tout en faisant la part des arabesques qu’elle brode autour du fait principal, il est d’autant plus difficile d’attribuer ces effets à la seule fantaisie de ces sujets que, suivant les propres expressions du colonel, «on est parfaitement sûr de leur bonne foi et que leurs révélations sont accompagnées de caractères somatiques paraissant prouver, d’une manière absolue, leur réalité (11). »

Nous laissons la parole au colonel de Rochas :

« Depuis longtemps on savait que, dans certaines circonstances, notamment quand on est près de la mort, des souvenirs depuis longtemps oubliés se succèdent, avec une rapidité extrême, dans l’esprit de quelques personnes, comme si on déroulait devant leurs yeux les tableaux de leur vie entière.

J’ai déterminé expérimentalement un phénomène analogue sur des sujets magnétisés ; avec cette différence qu’au lieu de rappeler de simples souvenirs, je fais prendre à ces sujets les états d’âme correspondant aux âges auxquels je les ramène, avec oubli de tout ce qui est postérieur à cet âge. Ces transformations s’opèrent à l’aide de passes longitudinales, qui ont pour effet ordinaire l’approfondissement du sommeil magnétique. Les changements de personnalité, si on peut appeler ainsi les étapes diverses d’un même individu, se succèdent invariablement selon l’ordre des temps, en allant vers le passé quand on se sert de passes longitudinales, pour revenir dans le même ordre vers le présent quand on a recours à des passes transversales ou réveillantes. Tant que le sujet n’est pas revenu à son état normal, il présente l’insensibilité cutanée. On peut précipiter les transformations en s’aidant de la suggestion, mais il faut toujours parcourir les mêmes phases et ne pas aller trop vite, sans quoi on provoque les plaintes du sujet, qui dit qu’on le torture et qu’il ne peut vous suivre.

Lors de mes premiers essais, je m’arrêtais au moment où le sujet, ramené à sa première enfance, ne savait plus me répondre ; je pensais qu’on ne pouvait aller au-delà. Un jour cependant j’essaie d’approfondir encore le sommeil en continuant les passes, et grand fut mon étonnement quand, en interrogeant le dormeur, je me trouvai en présence d’une autre personnalité, se disant être l’âme d’un mort ayant porté tel nom et vécu dans tel pays. Dès lors, une nouvelle voie paraissait indiquée : continuant les passes dans le même sens, je fis revivre le mort et parcourir à ce ressuscité toute sa vie précédente en remontant le cours du temps. Ici encore ce n’étaient pas de simples souvenirs que je réveillais, mais des états d’âme successifs que je faisais réapparaître.

A mesure que mes expériences se répétaient, ce voyage dans le passé s’effectuait de plus en plus rapidement, tout en passant exactement par les mêmes phases, de sorte que je pus ainsi remonter à plusieurs existences antérieures sans trop de fatigue pour le patient et pour moi. Tous les sujets, quelles que fussent leurs opinions à l’état de veille, donnaient le spectacle d’une série d’individualités, de moins en moins avancées moralement à mesure qu’on remontait le cours des âges ; dans chaque existence, on expiait, par une sorte de peine du talion, les fautes de l’existence précédente ; et le temps qui séparait deux incarnations s’écoulait dans un milieu plus ou moins lumineux, suivant l’état d’avancement de l’individu.

Des passes réveillantes ramenaient progressivement le sujet à son état normal, en parcourant les mêmes étapes exactement dans l’ordre inverse.

Quand j’eus constaté par moi-même et par d’autres expérimentateurs opérant dans d’autres villes, avec d’autres sujets, qu’il n’y avait pas là de simples rêves pouvant provenir de causes fortuites, mais une série de phénomènes se présentant d’une façon régulière avec tous les caractères apparents d’une vision dans le passé ou dans l’avenir, je mis tous mes soins à rechercher si cette vision correspondait à la réalité. »

Le résultat des enquêtes poursuivies par le colonel de Rochas l’amène à conclure en ces termes (12) :

« Il est certain qu’au moyen d’opérations magnétiques, on peut ramener progressivement la plupart des sensitifs à des époques antérieures de leur vie actuelle, avec les particularités intellectuelles et physiologiques, caractéristiques de ces époques, et cela jusqu’au moment de leur naissance. Ce ne sont pas des souvenirs qu’on éveille ; ce sont les états successifs de la personnalité qu’on évoque ; ces évocations se produisent toujours dans le même ordre et à travers une succession de léthargies et d’états somnambuliques.

Il est certain qu’en continuant ces opérations magnétiques au-delà de la naissance et sans avoir besoin de recourir à des suggestions, on fait passer le sujet par des états analogues correspondant à des incarnations précédentes et aux intervalles qui séparent ces incarnations. Le processus est le même à travers des successions de léthargies et d’états somnambuliques. »

Répétons-le, les concordances existant entre les faits constatés par des savants matérialistes, hostiles au principe des vies successives, tels que Pierre Janet, le docteur Pitre, le docteur Burot, etc., et ceux relatés par le colonel de Rochas nous le démontrent, il y a là autre chose que des rêves ou des romans subliminaux, mais bien plutôt une loi de corrélation qui mérite une étude attentive et soutenue. C’est pourquoi il nous a paru nécessaire d’insister sur ces faits.

En premier lieu, il convient de mentionner une série d’expériences faites à Paris avec Laurent V…, jeune homme de 20 ans, qui habitait l’École Polytechnique et préparait sa licence de philosophie. Les résultats en ont été publiés en 1895 dans les Annales des Sciences psychiques. M. de Rochas les a résumés ainsi (13) :

« Ayant constaté qu’il était sensitif, il avait voulu se rendre compte par lui-même des effets physiologiques et psychologiques qu’on pouvait obtenir à l’aide du magnétisme. Je m’aperçus par hasard qu’en l’endormant au moyen de passes longitudinales, je le ramenais à des états de conscience et de développement intellectuel correspondant à des âges de moins en moins avancés ; ainsi, il devenait successivement un élève de rhétorique, de seconde, de troisième, etc., ne sachant plus rien de ce qu’on enseignait dans les classes supérieures. Je finis par l’amener au moment où il apprenait à lire, et il me donna sur sa maîtresse d’école et ses petits camarades des détails qu’il avait complètement oubliés pendant la veille, mais dont sa mère me confirma l’exactitude.

En alternant les passes endormantes et les passes réveillantes, je lui faisais remonter ou descendre à mon gré le cours de sa vie. »

Avec les faits suivants, le cercle des phénomènes va s’élargir. Le colonel ajoute :

« Tout récemment, j’ai trouvé à Grenoble et Voiron trois sujets possédant des facultés semblables, dont j’ai pu également vérifier la réalité. Ayant eu l’idée de continuer les passes endormantes, après les avoir amenés à leur plus tendre enfance, et les passes réveillantes après les avoir ramenés à leur âge actuel, je fus très étonné de les entendre décrire successivement les principaux événements de leurs existences passées et leur état entre deux vies. Les indications, qui ne variaient jamais, étaient tellement précises que j’ai pu faire des recherches. J’ai constaté ainsi que les noms de lieux et les noms de familles qui entraient dans leurs récits existaient réellement, bien qu’ils n’en eussent aucun souvenir à l’état de veille ; mais je n’ai pu trouver dans les actes de l’état civil aucune trace des personnages obscurs qu’ils auraient vécus. »

Nous empruntons d’autres détails complémentaires à une étude de M. de Rochas, plus étendue que la précédente (14) :

« Ces sujets ne se connaissaient pas. L’une, nommée Joséphine, a 18 ans et habite Voiron; elle n’est pas mariée. L’autre, Eugénie, a 35 ans, et habite Grenoble ; elle est veuve, a deux enfants et possède une nature apathique, très franche et peu curieuse. Toutes deux ont une bonne santé et une conduite régulière. Connaissant leurs familles, j’ai pu vérifier l’exactitude de leurs révélations rétrospectives dans une foule de détails qui n’auraient aucun intérêt pour le lecteur. J’en citerai seulement quelques-uns relatifs à Eugénie, afin d’en donner une idée ; ils sont extraits des procès-verbaux de nos séances avec le docteur Bordier, directeur de l’Ecole de médecine de Grenoble :

Endormie, je la ramène de quelques années en arrière. Je vois une larme perler à ses yeux. Elle me dit qu’elle a vingt ans et qu’elle vient de perdre un enfant.

… Continuation des passes. Sursaut brusque avec cri d’effroi; elle a vu apparaître à côté d’elle les fantômes de sa grand-mère et d’une de ses tantes, mortes depuis peu. (Cette apparition, qui a eu lieu à l’âge auquel je l’ai ramenée, lui avait fait une très profonde impression.)

… La voici maintenant à 11 ans. Elle va faire sa première communion ; ses plus gros péchés sont d’avoir quelquefois désobéi à sa grand-maman et surtout d’avoir pris un sou dans la poche de son papa ; elle a eu bien honte et lui en a demandé pardon.

… A 9 ans. – Sa mère est morte depuis huit jours ; elle a beaucoup de chagrin. Son père vient de lui faire quitter Vinay, où il est teinturier, pour l’envoyer à Grenoble chez son grand-père, afin d’y apprendre la couture.

A 6 ans. – Elle est à l’école de Vinay et sait déjà bien écrire.

A 4 ans. – Elle garde sa petite soeur quand elle n’est pas à l’école. Elle commence à faire des barres et à écrire quelques lettres.

Des passes transversales, en la réveillant, la font passer exactement par les mêmes phases et les mêmes états d’âme.»

Le colonel expérimente ce qu’il appelle « l’instinct de la pudeur », à différentes phases du sommeil ; il soulève légèrement la robe d’Eugénie, qui la rabat chaque fois avec vivacité ou lui donne des tapes. « Toute petite, elle ne réagit plus contre cet attouchement ; sa pudeur n’est pas encore éveillée. »

« Joséphine, à Voiron, a présenté les mêmes phénomènes relativement à l’écriture à différents âges. (Suivent cinq spécimens montrant le progrès de son instruction de 4 à 18 ans.)

Jusqu’à présent, nous avons marché sur un terrain ferme ; nous avons observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer comme certain. Nous allons maintenant entrevoir des horizons nouveaux.

Nous avons laissé Eugénie à l’état de tout petit enfant allaité par sa mère. En approfondissant davantage son sommeil, je déterminai un changement de personnalité. Elle n’était plus vivante ; elle flottait dans une demi-obscurité, n’ayant ni pensée, ni besoins, ni communication avec personne. Puis des souvenirs encore plus lointains.

Elle avait été auparavant une petite fille, morte très jeune, d’une fièvre occasionnée par la dentition ; elle voit ses parents en larmes autour de son corps, dont elle s’est dégagée très vite.

Je procédai ensuite au réveil, par des passes transversales. En se réveillant, elle parcourt en sens inverse toutes les phases signalées précédemment et me donne de nouveaux détails provoqués par mes demandes. – Quelque temps avant sa dernière incarnation, elle a senti qu’elle devait revivre dans une certaine famille ; elle s’est rapprochée de celle qui devait être sa mère et qui venait de concevoir… Elle est entrée, peu à peu, « par bouffées » dans le petit corps. Jusqu’à sept ans, elle a vécu, en partie, en dehors de ce corps charnel qu’elle voyait, aux premiers mois de sa vie, comme si elle était placée à l’extérieur. Elle ne distinguait pas bien alors les objets matériels qui l’entouraient, mais, en revanche, elle avait la perception d’Esprits flottant autour d’elle. Les uns, très brillants, la protégeaient contre d’autres, sombres et malfaisants, qui cherchaient à influencer son corps physique ; quand ces derniers y parvenaient, ils provoquaient ces accès de rage que les mamans appellent des caprices. »

Suivent de longs détails, fort intéressants d’ailleurs, sur d’autres existences de la personnalité qui fut en dernier lieu Joséphine ; et M. de Rochas termine ainsi :

« Il est, du reste, fort difficile de concevoir comment des actions mécaniques, comme celles des passes, déterminent le phénomène de la régression de la mémoire d’une façon absolument certaine jusqu’à un moment déterminé, et que ces actions, continuées exactement de la même manière, changent brusquement, à ce moment-la, leur effet pour ne plus donner naissance qu’à des hallucinations. »

Nous n’ajouterons rien à ces commentaires, dans la crainte de les affaiblir. Nous préférons passer sans transition à une autre série d’expériences de M. de Rochas, faites à Aix-en-Provence, expériences relatées, séance par séance, dans les Annales des Sciences psychiques de juillet 1905 (15) :

Le sujet est une jeune fille de 18 ans, jouissant d’une parfaite santé et n’ayant jamais entendu parler de magnétisme ni de spiritisme. Mlle Marie Mayo est la fille d’un ingénieur français, mort en Orient. Elle a été élevée à Beyrouth, où elle était confiée aux soins de domestiques indigènes ; elle y apprenait à lire et à écrire en arabe. Puis elle a été ramenée en France et habite Aix avec une tante.

Les séances avaient pour témoins le docteur Bertrand, ancien maire d’Aix, médecin de la famille, et M. Lacoste, ingénieur, à qui on doit la rédaction de la plupart des procès-verbaux. Ces séances furent très nombreuses. L’énumération des faits remplit 50 pages des Annales. Les premières expériences, entreprises au cours de décembre 1904, portent sur la rénovation des souvenirs de la vie actuelle. Le sujet, plongé dans l’hypnose par le colonel, recule par degrés dans le passé et revit les scènes de son enfance. Elle donne, à ses différents âges, des spécimens de son écriture, que l’on peut contrôler. A 8 ans, elle écrit en arabe et trace des caractères qu’elle a oubliés depuis.

On obtient ensuite la rénovation des vies antérieures. Alternativement, remontant la chaîne de ses existences, ou bien la redescendant pour revenir vers l’époque actuelle, sous l’empire des procédés magnétiques que nous avons indiqués, le sujet passe et repasse par les mêmes étapes, dans le même ordre, soit direct, soit rétrograde, avec une lenteur, dit le colonel, « qui rend les explorations difficiles au-delà d’un certain nombre de vies et de personnalités ».

La simulation n’est pas possible. Mayo traverse les différents états hypnotiques et, à chacun d’eux, elle manifeste les symptômes qui le caractérisent. A plusieurs reprises, le docteur Bertrand constate la catalepsie, la contracture, l’insensibilité complète. Mayo passe la main sur une bougie sans la sentir. « Elle ne sent absolument pas l’ammoniaque. Ses yeux ne réagissent pas à la lumière ; la pupille n’est pas impressionnée par une lampe ou une bougie avancée brusquement trop près de son oeil ou reculée rapidement (16). » En revanche, la sensibilité à distance est très accentuée, ce qui démontre, en toute évidence, le phénomène de l’extériorisation. Citons les procès-verbaux :

« Je fais remonter à Mayo le cours des années ; elle va ainsi jusqu’à l’époque de sa naissance. En la poussant plus loin, elle se rappelle qu’elle a déjà vécu ; qu’elle s’appelait Line ; qu’elle est morte noyée, puis, qu’elle s’est élevée dans l’air ; qu’elle y a vu des êtres lumineux, mais qu’il ne lui avait pas été permis de leur parler. Au- delà de la vie de Line, elle se retrouve encore dans l’erraticité, mais dans un état assez pénible, parce que, auparavant, elle avait été un homme « pas bon ».

Dans cette incarnation, elle s’appelait Charles Mauville. Elle débute dans la vie publique comme employé de bureau, à Paris. On se battait alors constamment dans les rues. Lui-même a tué du monde et y prenait plaisir ; il était méchant. On coupait des têtes sur la place.

A 50 ans, il a quitté le bureau, est malade (Mayo tousse) et ne tarde pas à mourir. Il peut suivre son enterrement et entendre les gens dire qu’il « a trop fait la noce ». Il reste pendant quelque temps attaché à son corps. Il souffre, est malheureux. Enfin, il passe dans le corps de Line.

Autres séances reconstituant l’existence de Line, la Bretonne :

« Je ralentis les passes quand j’arrive à l’époque de sa mort; la respiration devient alors entrecoupée le corps se balance comme porté par les vagues et elle présente des suffocations. »

Séance du 29 décembre 1904. – M. de Rochas commande :

« Redeviens Line… au moment où elle s’est noyée. »

Aussitôt, Mayo fait un brusque mouvement sur son fauteuil ; elle se retourne sur le côté droit, la figure dans ses mains et reste ainsi quelques secondes. On dirait une première phase de l’acte qui s’accomplit volontairement, car si Line meurt noyée, c’est une noyade volontaire, un suicide, ce qui donne à la scène un aspect tout particulier, bien différent d’une noyade involontaire.

Puis Mayo revient brusquement du côté gauche. Les mouvements respiratoires se précipitent et deviennent difficiles ; la poitrine se soulève avec effort et irrégulièrement ; la figure exprime l’anxiété, l’angoisse ; les yeux sont effarés. Elle fait de véritables mouvements de déglutition, comme si elle avalait de l’eau, mais malgré elle, car on voit qu’elle résiste. Elle pousse à ce moment quelques cris inarticulés ; elle se tord plutôt qu’elle ne se débat et sa figure exprime une si réelle souffrance que M. de Rochas lui ordonne de vieillir de quelques heures. Puis il lui demande :

« T’es-tu débattue longtemps ? – Oui.

Est-ce une mauvaise mort ? – Oui.

Où es-tu ? – Dans le gris. »

30 décembre 1904. – Existence de Ch. Mauville.

Mayo retrace une des phases de la maladie qui l’emporte. Elle semble éprouver toutes les caractéristiques des maladies de poitrine : oppression, quintes de toux pénibles. Elle meurt et assiste à son convoi :

« Y avait-il beaucoup de monde derrière ton cercueil ? – Non.

Que disait-on de toi ? Pas de bien n’est-ce pas ? On rappelait que tu avais été un méchant homme ?

– (Après hésitation et tout bas.) – Oui. »

Elle est ensuite dans le « noir » ; le colonel le lui fait traverser rapidement, elle se réincarne en Bretagne. Elle se voit enfant, puis jeune fille, elle a 16 ans et ne connaît pas encore son futur mari ; à 18 ans, elle le rencontre, l’épouse peu après et devient mère. Ici, nous assistons à une scène d’accouchement d’un réalisme frappant (17). Le sujet se renverse sur son fauteuil, ses membres se raidissent, sa figure se contracte, et ses souffrances paraissent si intenses que le colonel lui ordonne de passer rapidement.

Elle a 22 ans, elle a perdu son mari dans un naufrage et son petit enfant est mort. Désespérée, elle se noie. Cet épisode, qu’elle a déjà reproduit dans une autre séance, est si douloureux, que le colonel lui prescrit de passer outre, ce qu’elle fait, mais non sans éprouver une violente secousse. Dans le «gris» où elle se voit ensuite, elle ne souffre pas, comme nous l’avons dit, alors qu’elle avait souffert dans le «noir», après la mort de Ch. Mauville. Elle se réincarne dans sa famille actuelle et est ramenée à son âge présent. Le changement a lieu au moyen de passes magnétiques transversales.

31 décembre 1904. – « Je me propose dans cette séance d’obtenir quelques nouveaux détails sur la personnalité de Charles Mauville et de tâcher de pousser Mayo jusqu’à une vie précédente. J’approfondis, en conséquence, rapidement le sommeil au moyen de passes longitudinales jusqu’à l’enfance de Mauville.

Au moment où je l’interroge, il a 5 ans; son père est contremaître dans une manufacture, sa mère est vêtue de noir et porte un bonnet. Je continue à approfondir le sommeil.

Avant sa naissance, il est dans le « noir », il souffre. Auparavant, il a été une dame dont le mari était gentilhomme, attaché à la cour de Louis XIV ; elle s’appelait Madeleine de Saint-Marc.

Enquête sur la vie de cette dame. Elle a connu Mlle de La Vallière, qui lui était sympathique: elle ne connaît presque pas Mme de Montespan. Mme de Maintenon lui déplaît.

« On dit que le Roi l’a épousée secrètement ? – Peuh ! c’est tout simplement sa maîtresse.

Et le Roi, comment le trouvez-vous ? – C’est un orgueilleux. Connaissez-vous M. Scarron ? – Dieu ! qu’il était laid.

Avez-vous vu jouer M. de Molière ? – Oui, mais je ne l’aime pas beaucoup.

Connaissez-vous M. Corneille ? – C’est un sauvage.

Et M. Racine ? – Je connais surtout ses oeuvres ; je les aime beaucoup.»


Je lui propose de la faire vieillir, pour qu’elle voie ce qui lui arrivera plus tard.

Elle s’y refuse absolument. C’est en vain que je commande avec autorité ; je ne parviens à vaincre sa résistance qu’au moyen d’énergiques passes transversales, auxquelles elle cherche à se dérober par tous les moyens.

Au moment où je m’arrête, elle a 40 ans ; elle a quitté la cour ; elle tousse et se sent malade de la poitrine. Je la fais parler sur son caractère ; elle avoue qu’elle est égoïste et jalouse, surtout des jolies femmes.

A 45 ans, elle se meurt phtisique. J’assiste à une courte agonie et elle entre dans le noir. »

Arrêtons-nous un instant, pour considérer l’ensemble de ces faits, rechercher les garanties d’authenticité qu’ils présentent et en dégager les enseignements.

Une chose nous frappe tout d’abord : c’est, dans chaque vie rénovée, la répétition constante, au cours de séances multiples, des mêmes événements, dans le même ordre, soit ascendant, soit descendant, d’une façon spontanée, sans hésitation, erreur ni confusion (18).

Puis cette constatation unanime des expérimentateurs, en Espagne, à Genève, Grenoble, Aix, etc., constatation que j’ai pu faire moi-même, chaque fois que j’ai observé des phénomènes de ce genre : à chaque existence nouvelle qui se déroule, l’attitude, le geste, le langage du sujet changent ; l’expression du regard diffère, devenant plus dure, à mesure qu’on recule dans l’ordre des temps. On assiste à l’exhumation d’un ensemble de vues, de préjugés, de croyances en rapport avec l’époque et le milieu où cette existence s’est accomplie. Quand le sujet est une femme et qu’il passe par une incarnation masculine, la physionomie est tout autre ; la voix est plus forte, le ton plus élevé, les allures affectent une certaine brusquerie. Les différences ne sont pas moins accusées lorsqu’on traverse une période enfantine.

Les états physiques et mentaux s’enchaînent, se relient toujours dans une étroite connexité, se complétant les uns par les autres et restant inséparables. Chaque souvenir évoqué, chaque scène revécue, mobilise tout un cortège de sensations et d’impressions, riantes ou pénibles, comiques ou poignantes, suivant les cas, mais parfaitement adéquates à la situation. La loi de corrélation constatée par Pierre Janet, Th. Ribot, etc., se retrouve et se manifeste ici dans toute sa rigueur, avec une précision mécanique, aussi bien en ce qui a trait aux scènes de la vie présente que pour celles se rattachant aux vies antérieures. A elle seule, cette corrélation constante suffirait à assurer à ces deux ordres de souvenirs le même caractère de probabilité. Les souvenirs de l’existence actuelle dans ses phases primaires, effacés de la mémoire normale du sujet, ayant pu être vérifiés exacts, ce qui est une preuve d’authenticité pour les uns devient également une forte présomption en faveur des autres.

D’autre part, les sujets ont reproduit avec une fidélité absolue, avec une vivacité d’impressions et de sensations nullement factices, des scènes aussi émouvantes que compliquées : asphyxie par immersion, agonies causées par la phtisie au plus haut degré, cas de grossesse suivi d’accouchement, avec toute la série des phénomènes physiques qui s’y rattachent : suffocations, douleurs, etc..

Or, ces sujets, presque tous des jeunes filles de 16 à 18 ans, sont très timides de leur nature et peu expertes en matière scientifique. De l’aveu même des expérimentateurs, dont l’un est médecin de la famille de Mayo, leur incapacité de simuler ces scènes est notoire. Elles ne possèdent aucune connaissance en physiologie ou en pathologie et n’ont été témoins, dans leur présente existence, d’aucun incident susceptible de leur fournir des indications et des enseignements sur des faits de cet ordre (19).

Toutes ces considérations nous portent à écarter les soupçons de fraude, de supercherie ou l’hypothèse d’un simple jeu de l’imagination.

Quel talent, quel art, quelle perfection d’attitude, de geste et d’accent ne faudrait-il pas dépenser d’une façon soutenue, au cours de tant de séances, pour imaginer et simuler des scènes aussi réalistes, parfois dramatiques, en présence d’expérimentateurs habiles à démasquer l’imposture, de praticiens toujours en garde contre l’erreur ou la fourberie ? Un tel rôle ne saurait être attribué à de jeunes personnes ne possédant aucune expérience de la vie, n’ayant reçu qu’une instruction fort restreinte, voire élémentaire.

Autre chose : dans l’enchaînement de ces récits, dans la destinée des êtres qui sont en cause, dans les péripéties de leurs existences, nous retrouvons sans cesse la confirmation de cette haute loi de causalité ou de conséquence des actes qui régit le monde moral. Certes on ne peut pas voir là un reflet des opinions des sujets, puisque ceux-ci ne possèdent aucune notion sur ce point, le milieu où ils ont vécu, l’éducation reçue ne les ayant nullement préparés à la connaissance des vies successives, comme l’attestent les observateurs (20).

Évidemment, beaucoup de sceptiques penseront que ces faits sont encore trop peu nombreux pour qu’on puisse en dégager une théorie ferme et des conclusions définitives. On dira qu’il convient d’attendre pour cela une accumulation plus considérable de preuves et de témoignages. On nous objectera peut-être maintes expériences d’allures suspectes, où abondent les anachronismes, les contradictions, les faits apocryphes. Il se dégage de ces récits fantaisistes la forte impression que des observateurs bénévoles ont pu être joués, mystifiés. Mais en quoi les expériences sérieuses en seraient-elles amoindries ? Les abus, les erreurs qui se produisent ça et là ne sauraient atteindre les études poursuivies avec une méthode précise et un rigoureux esprit de contrôle.

Somme toute, nous estimons pour notre part que les faits relatés plus haut, joints à beaucoup d’autres de même nature qu’il serait superflu d’énumérer ici, sont suffisants pour établir l’existence, à la base de l’édifice du moi, d’une sorte de crypte où s’entasse une immense réserve de connaissances et de souvenirs. Le long passé de l’être y a laissé ses traces ineffaçables qui, seules, pourront nous dire le secret des origines et de l’évolution, le mystère profond de la nature humaine.

Il est, dit Herbert Spencer, deux processus de construction de la conscience: l’assimilation et le souvenir. Mais, il faut bien le reconnaître, la conscience normale dont il parle n’est qu’une conscience précaire et restreinte. Elle vacille aux bords des abîmes de l’âme comme une flamme intermittente, éclairant un monde caché où sommeillent des forces, des images, où s’accumulent les impressions recueillies depuis le point initial de l’être.

Et tout cela, caché pendant la vie sous les voiles de la chair, se révèle dans la transe, sort de l’ombre avec d’autant plus de netteté que l’âme est plus dégagée de la matière et plus évoluée.

* * *

Quant aux réserves faites par le colonel de Rochas à propos des inexactitudes relevées par lui dans les récits des hypnotisés, au cours de ses enquêtes, nous devons ajouter une chose : il n’y a rien d’étonnant à ce que des erreurs aient pu se produire, étant donné l’état mental des sujets et la quantité d’éléments connus et inconnus – à l’heure présente – qui entrent en jeu dans ces phénomènes si nouveaux pour la science. Ceux- ci pourraient être attribués à trois causes différentes, soit à des réminiscences directes des sujets, soit à des visions ou encore à des suggestions d’origine extérieure. Pour le premier cas, remarquons-le, dans toutes les expériences ayant pour but de mettre en vibration les forces animiques, l’être ressemble à un foyer qui s’allume et s’avive, et, dans son activité, projette des vapeurs, des fumées qui voilent de temps à autre la flamme intérieure. Parfois, chez des sujets peu évolués, peu exercés, les souvenirs normaux, les impressions récentes se mêleront donc à des réminiscences plus lointaines. L’habileté des expérimentateurs consistera à faire la part de ces éléments troublants, à dissiper ces brumes et ces ombres, pour rendre au fait central son importance et son éclat.

On pourrait encore voir là les résultats de suggestions exercées par les magnétiseurs ou par des personnalités étrangères. Voici ce que dit, sur ce point, le colonel de Rochas (21) :

« Ces suggestions ne viennent certainement pas de moi, qui ai non seulement évité tout ce qui pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais qui ai souvent cherché en vain à l’égarer par des suggestions différentes. Il en a été de même pour les autres expérimentateurs qui se sont livrés à cette étude.

Sont-elles l’effet d’idées qui, suivant l’expression populaire, « sont dans l’air » et qui agissent plus fortement sur l’esprit du sujet dégagé des liens du corps ? Cela pourrait bien être dans une certaine mesure, car on a remarqué que toutes les révélations des extatiques se ressentent plus ou moins du milieu dans lequel ils ont vécu.

Sont-elles dues à des entités invisibles qui, voulant répandre parmi les hommes la croyance aux incarnations successives, procèdent comme la Morale en action, à l’aide de petites histoires sous des noms supposés, pour éviter les revendications entre vivants ? »

Les Invisibles, consultés sur la même question par la voie médiumnique, ont répondu (22) :

« Lorsque le sujet n’est pas suffisamment dégagé pour lire en lui-même l’histoire de son passé, il arrive que nous procédons par tableaux successifs, reproduisant à sa vue ses propres existences. Ce sont bien alors des visions, et c’est pourquoi elles ne sauraient être toujours exactes.

Nous pouvons vous initier à votre passé, sans toutefois préciser les dates et les lieux. N’oubliez pas que, dégagés des conventions terrestres, il n’y a plus pour nous ni temps ni espace.

Vivant en dehors de ces limites, nous commettons facilement des erreurs en tout ce qui s’y rattache.

Nous considérons tout cela comme de très petites choses et nous préférons vous entretenir de vos actes bons ou mauvais et de leurs conséquences. Si quelques dates, si quelques noms ne se retrouvent pas dans vos archives, vous en concluez que tout est faux. Erreur profonde de votre jugement ! Les difficultés sont grandes pour vous donner des connaissances aussi précises que vous l’exigez. Mais, croyez-nous, ne vous lassez pas dans vos recherches. Cette étude est la plus noble de toutes. Ne sentez-vous pas que répandre la lumière est beau ? Cependant, sur votre planète, hélas ! il se passera encore bien du temps avant que les masses comprennent vers quelle aurore elles doivent aller ! »

Il serait facile d’ajouter un grand nombre de faits se rattachant au même ordre de recherches.

Le prince Adam Wiszniewski, rue du Débarcadère, 7, à Paris, nous communique la relation suivante. Il la doit aux témoins eux-mêmes, dont quelques-uns vivent encore et n’ont consenti à être désignés que par des initiales :

« Le prince Galitzin, le marquis de B…, le comte de R… étaient réunis, pendant l’été de 1862, aux eaux de Hombourg.

Un soir, après avoir dîné très tard, ils se promenaient dans le parc du Casino ; ils y aperçurent une pauvresse couchée sur un banc. L’ayant abordée et interrogée, ils l’invitèrent à venir souper à l’hôtel. Après qu’elle eut soupé avec un grand appétit, le prince Galitzin, qui était magnétiseur, eut l’idée de l’endormir. Après de nombreuses passes, il y réussit. Quel ne fut pas l’étonnement des personnes présentes lorsque, profondément endormie, celle qui, dans la veille, ne s’exprimait qu’en un mauvais dialecte allemand, se mit à parler très correctement en français, racontant qu’elle s’était réincarnée pauvrement, par punition, pour avoir commis un crime dans sa vie précédente, au dix-huitième siècle. Elle habitait alors un château en Bretagne, au bord de la mer. Ayant pris un amant, elle voulut se débarrasser de son mari et le précipita à la mer du haut d’un rocher. Elle désigna le lieu du crime avec une grande précision.

Grâce à ses indications, le prince Galitzin et le marquis de B… purent, plus tard, se rendre en Bretagne, dans les Côtes-du-Nord, séparément, et se livrer à deux enquêtes, dont les résultats furent identiques. Ayant questionné nombre de personnes, ils ne purent recueillir d’abord aucun renseignement. Ils trouvèrent enfin de vieux paysans qui se rappelèrent avoir entendu raconter, par leurs parents, l’histoire d’une jeune et belle châtelaine qui avait fait périr son époux en le précipitant à la mer. Tout ce que la pauvre femme de Hombourg avait dit dans l’état somnambulique fut reconnu exact.

Le prince Galitzin, à son retour de France, repassant à Hombourg, interrogea le commissaire de police au sujet de cette femme. Ce fonctionnaire lui déclara qu’elle était dépourvue de toute instruction, ne parlait qu’un vulgaire dialecte allemand et ne vivait que des mesquines ressources d’une femme à soldats. »

On le voit, la doctrine des vies successives, enseignée par les grandes écoles philosophiques du passé et, de nos jours, par le spiritualisme kardéciste, reçoit, par les travaux des savants et des chercheurs, d’une façon tantôt directe, tantôt indirecte, de nouveaux et nombreux appoints. Grâce à l’expérimentation, les profondeurs les plus cachées de l’âme humaine s’entrouvrent, et notre propre histoire semble se reconstituer de la même manière que la géologie a pu reconstituer l’histoire du globe, en fouillant ses puissantes assises.

La question reste encore pendante, il est vrai. On doit apporter une extrême réserve dans les conclusions. Cependant, malgré les obscurités qui subsistent, nous avons considéré comme un devoir de publier ces faits et ces expériences, afin d’attirer sur eux l’attention des penseurs et de provoquer de nouvelles investigations. C’est à ce prix que la lumière se fera peu à peu, complète, sur ce problème, comme elle s’est faite sur tant d’autres.

* * *

En principe, nous l’avons dit, l’oubli des existences antérieures est une des conséquences de la réincarnation. Toutefois, cet oubli n’est pas absolu. Chez beaucoup de personnes, le passé se retrouve sous la forme d’impressions, sinon de souvenirs précis. Ces impressions influencent parfois nos actes ; ce sont celles qui ne proviennent ni de l’éducation, ni du milieu, ni de l’hérédité. Dans le nombre, on peut classer les sympathies et les antipathies soudaines, les intuitions rapides, les idées innées. Il suffit de descendre en nous-mêmes, de nous étudier avec attention, pour retrouver dans nos goûts, nos tendances, dans les traits de notre caractère, de nombreux vestiges de ce passé. Malheureusement, trop peu, parmi nous, se livrent à cet examen d’une façon méthodique et attentive.

Il y a plus. On peut citer, à toutes les époques de l’histoire, un certain nombre d’hommes qui, grâce à des dispositions exceptionnelles de leur organisme psychique, ont conservé des souvenirs de leurs vies passées. Pour eux, la pluralité des existences n’est pas une théorie ; c’est un fait directement perçu.

Le témoignage de ces hommes revêt une importance considérable, en ce sens qu’ils occupaient, dans la société de leur temps, une haute situation ; presque tous, esprits supérieurs, ont exercé sur leur époque une grande influence. La faculté, très rare, dont ils jouissaient était, sans doute, le résultat d’une immense évolution. La valeur d’un témoignage étant en rapport direct avec l’intelligence et l’intégrité du témoin, on ne saurait passer sous silence les affirmations de ces hommes, dont quelques-uns ont porté la couronne du génie.

C’est un fait bien connu que Pythagore se rappelait au moins trois de ses existences et les noms qu’il portait dans chacune d’elles (23) : il déclarait avoir été Hermotime, Euphorbe et l’un des Argonautes. Julien, dit l’Apostat, tant calomnié par les chrétiens, mais qui fut, en réalité, une des grandes figures de l’histoire romaine, se rappelait avoir été Alexandre de Macédoine. Empédocle affirmait que, quant à lui, «il se souvenait même d’avoir été successivement garçon et fille (24) ».

D’après Herder (Dialogues sur la Métempsycose), on doit ajouter à ces noms ceux de Yarchas et d’Apollonius de Thyane.

Au moyen âge, nous retrouvons cette faculté chez Jérôme Cardan.

Parmi les modernes, Lamartine déclare, dans son Voyage en Orient, avoir eu des réminiscences très nettes d’un passé lointain. Voici son témoignage :

« Je n’avais en Judée ni Bible ni bagage à la main ; personne pour me donner le nom des lieux et le nom antique des vallées et des montagnes. Pourtant je reconnus de suite la vallée de Térébinthe et le champ de bataille de Saül. Quand nous fûmes au couvent, les Pères me confirmèrent l’exactitude de mes prévisions. Mes compagnons ne pouvaient le croire. De même à Séphora, j’avais désigné du doigt et nommé par son nom une colline surmontée d’un château ruiné, comme le lieu probable de la naissance de la Vierge. Le lendemain, au pied d’une montagne aride, je reconnus le tombeau des Macchabées et je disais vrai sans le savoir. Excepté les vallées du Liban, je n’ai presque jamais rencontré en Judée un lieu ou une chose qui ne fût pour moi comme un souvenir. Avons-nous donc vécu deux fois ou mille fois ? Notre mémoire n’est-elle qu’une image ternie que le souffle de Dieu ravive ? »

Chez Lamartine, la conception des vies multiples de l’être était si vive, qu’il se proposait d’en faire l’idée maîtresse, l’inspiratrice par excellence de ses oeuvres. La Chute d’un ange était, dans sa pensée, le premier anneau, et Jocelyn le dernier d’une série d’ouvrages qui devaient se rattacher les uns aux autres et retracer l’histoire de deux âmes poursuivant, à travers les temps, leur évolution douloureuse. Les agitations de la vie politique ne lui laissèrent pas le loisir de relier entre eux les anneaux épars de cette chaîne de chefs-d’oeuvre (25).

Joseph Méry était pénétré des mêmes idées. Le Journal littéraire, du 25 novembre 1864, disait de lui, de son vivant :

« Il a des théories singulières, qui sont pour lui des convictions. Ainsi il croit fermement qu’il a vécu plusieurs fois ; il se rappelle les moindres circonstances de ses existences antérieures, et il les détaille avec une verve de certitude qui s’impose comme une autorité. Ainsi, il a été l’un des amis de Virgile et d’Horace ; il a connu Auguste et Germanicus ; il a fait la guerre dans les Gaules et en Germanie. Il était général et il commandait les troupes romaines lorsqu’elles ont traversé le Rhin. Il reconnaît dans les montagnes des sites où il a campé ; dans les vallées, des champs de bataille où il a combattu autrefois. Il s’appelait alors Minius. Ici se place un épisode qui semble bien établir que ces souvenirs ne sont pas simplement des mirages de son imagination.

Un jour, dans sa vie présente, il était à Rome et il visitait la bibliothèque du Vatican. Il y fut reçu par de jeunes hommes, des novices en longues robes brunes, qui se mirent à lui parler le latin le plus pur. Méry était bon latiniste en tout ce qui tient à la théorie et aux choses écrites, mais il n’avait pas encore essayé de causer familièrement dans la langue de Juvénal. En entendant ces Romains d’aujourd’hui, en admirant ce magnifique idiome, si bien harmonisé avec les moeurs de l’époque où il était en usage, avec les monuments, il lui sembla qu’un voile tombait de ses yeux, et que lui-même avait conversé, en d’autres temps, avec des amis qui se servaient de ce langage divin. Des phrases toutes faites et irréprochables tombaient de ses lèvres ; il trouva immédiatement l’élégance et la correction ; il parla latin, enfin, comme il parle français. Tout cela ne pouvait se faire sans un apprentissage, et, s’il n’eût pas été un sujet d’Auguste, s’il n’eût pas traversé ce siècle de toutes les splendeurs, il ne se serait pas improvisé une science impossible à acquérir en quelques heures. »

Le Journal littéraire, toujours au sujet de Méry, reprend :

« Son autre passage sur la terre a été aux Indes : voilà pourquoi, quand il a publié la Guerre du Nizan, il n’est pas un de ses lecteurs qui ait douté qu’il n’eût habité longtemps l’Asie. Ses descriptions sont si vivantes, ses tableaux sont si originaux, il fait toucher du doigt les moindres détails. Il est impossible qu’il n’ait pas vu ce qu’il raconte ; le cachet de la vérité est là.

Il prétend être entré dans ce pays avec l’expédition musulmane, en 1035. Il y a vécu cinquante ans, il y a passé de beaux jours et il s’y est fixé pour ne plus en sortir. Là, il était encore poète, mais moins lettré qu’à Rome et à Paris. Guerrier d’abord, rêveur ensuite, il a gardé dans son âme les images saisissantes des bords de la rivière sacrée et des sites hindous. Il avait plusieurs demeures à la ville et à la campagne, il a prié dans le temple des Eléphants, il a connu la civilisation avancée de Java, il a vu les splendides ruines qu’il signale et que l’on connaît encore si peu.

Il faut l’entendre raconter ses poèmes, car ce sont de vrais poèmes que ces souvenirs à la Swedenborg. Il est très sérieux, n’en doutez pas. Ce n’est pas une mystification arrangée aux dépens de ses auditeurs. C’est une réalité dont il parvient à vous convaincre. »

Paul Stapfer, dans son livre intitulé: Victor Hugo à Guernesey, raconte ses entretiens avec le grand poète. Celui-ci lui disait sa croyance aux vies successives. Il croyait avoir été Eschyle, Juvénal, etc.. Il faut reconnaître que ces propos ne brillent pas par un excès de modestie et manquent un peu de preuves démonstratives.

Le philosophe subtil et profond que fut Amiel écrivait :

« Quand je pense aux intuitions de toutes sortes que j’ai eues depuis mon adolescence, il me semble que j’ai vécu bien des douzaines et presque des centaines de vies. Toute individualité caractérise ce monde idéalement en moi ou plutôt me forme momentanément à son image. C’est ainsi que j’ai été mathématicien, musicien, moine, enfant, mère, etc.. Dans ces états de sympathie universelle, j’ai même été animal et plante. »

Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Ponson du Terrail et beaucoup d’autres écrivains modernes partageaient ces convictions. Gustave Flaubert, dans sa Correspondance (Tome II, page 165), écrit ceci :

« Je suis sûr d’avoir été sous l’empire romain directeur de quelque troupe de comédiens ambulants… et, en relisant les comédies de Plaute, il me revient comme des souvenirs. »

***

Aux réminiscences d’hommes, illustres pour la plupart, il faut ajouter celles d’un grand nombre d’enfants.

Ici, le phénomène s’explique aisément. L’adaptation des sens psychiques à l’organisme matériel, à partir de la naissance, s’opère lentement et graduellement. Elle n’est complète que vers la septième année ; plus tard encore chez certains individus.

Jusqu’à cette époque, l’esprit de l’enfant, flottant autour de son enveloppe, vit encore, dans une certaine mesure, de la vie de l’espace. Il jouit de perceptions, de visions qui impressionnent parfois de lueurs fugitives le cerveau physique. C’est ainsi qu’on a pu recueillir de certaines bouches juvéniles des allusions à des vies antérieures, des descriptions de scènes et de personnages n’ayant aucun rapport avec la vie actuelle de ces jeunes êtres.

Ces visions, ces réminiscences s’évanouissent généralement vers l’âge adulte, lorsque l’âme de l’enfant est entrée en pleine possession de ses organes terrestres. Alors, c’est en vain qu’on l’interroge sur ces souvenirs fugaces. Toute transmission des vibrations périspritales a cessé; la conscience profonde est devenue muette.

On n’a pas prêté jusqu’ici à ces révélations toute l’attention qu’elles méritent. Les parents, rendus inquiets par des manifestations considérées comme étranges et anormales, plutôt que de les provoquer, cherchent au contraire, à en empêcher le retour. La science perd ainsi d’utiles indications. Si l’enfant, lorsqu’il s’essaie à traduire, dans son langage pénible et confus, les vibrations fugitives de son cerveau psychique, était encouragé, interrogé, au lieu d’être rebuté, ridiculisé, on pourrait obtenir sur le passé des éclaircies présentant un certain intérêt, tandis qu’elles sont actuellement perdues dans la plupart des cas.

En Orient, où la doctrine des vies successives est partout répandue, on attache plus d’importance à ces réminiscences. Elles y sont recueillies, contrôlées dans la mesure du possible et, souvent, reconnues exactes. En voici une preuve entre mille :

Une correspondance de Simla (Indes Orientales) au Daily Mail (26) rapporte qu’un jeune enfant, né dans le district, est considéré comme la réincarnation de feu M. Tucker, surintendant de la contrée, assassiné en 1894 par des « discoïts ». L’enfant se souvient des moindres incidents de sa précédente vie. Il a voulu se transporter à divers endroits familiers à M. Tucker. A la place du meurtre, il s’est mis à trembler et a donné tous les signes de la terreur. « Ces faits sont assez communs à Burma – ajoute le journal – où les réincarnés se souvenant de leur passé s’appellent des win- sas. »

M. C. de Lagrange, consul de France, écrivait de la Vera-Cruz (Mexique) à la Revue Spirite, le 14 juillet 1880 (27) :

« Il y a deux ans, nous avions, à la Vera-Cruz, un enfant de 7 ans qui possédait la faculté de médium guérisseur. Plusieurs personnes furent guéries, soit par l’apposition de ses petites mains, soit à l’aide de remèdes végétaux dont il donnait la recette et qu’il affirmait connaître. Lorsqu’on lui demandait où il avait appris ces choses, il répondait que, lorsqu’il était grand, il était médecin. Cet enfant a donc le souvenir d’une existence antérieure.

Il parlait avec difficulté. Son nom était Jules Alphonse, né à la Vera-Cruz. Cette surprenante faculté s’est développée en lui à l’âge de 4 ans. Bien des personnes, incrédules d’abord, en ont été frappées et sont aujourd’hui convaincues. Lorsqu’il est seul avec ses parents. Il leur redit souvent : « Père, il ne faut pas croire que je resterai longtemps avec toi ; je ne suis ici que pour quelques années, puisqu’il faut que j’aille là-bas. » Et si on lui demande : « Mais où veux-tu aller ? – Loin d’ici, répond-il, et où l’on est mieux qu’ici. »

Cet enfant est très sobre, grand dans toutes ses actions, perspicace et très obéissant.» – Depuis ce temps l’enfant est mort. »

Le Banner of light, de Boston, du 15 octobre 1892, publiait la relation suivante de l’honorable Isaac G. Forster, insérée également par le Globe Democrat, de Saint-Louis, 20 septembre 1892, le Brooklyn Eagle et le Milwaukee Sentinel, du 25 septembre 1892 :

« Il y a douze ans, j’habitais le comté d’Effingham (Illinois) et j’y perdis une enfant, Maria, au moment où elle entrait dans la puberté. L’année suivante, j’allai me fixer au Dakota. J’y eus, il y a neuf ans, une nouvelle petite fille, que nous avons appelée Nellie. Depuis qu’elle fut en âge de parler, elle prétendit qu’elle ne se nommait pas Nellie, mais Maria ; que c’était le vrai nom que nous lui donnions autrefois.

Je retournai dernièrement dans le comté d’Effingham pour y régler quelques affaires et j’emmenai Nellie avec moi. Elle reconnut notre ancienne demeure et bien des personnes qu’elle n’avait jamais vues, mais que ma première fille, Maria, connaissait fort bien.

A un mille se trouve la maison d’école que Maria fréquentait. Nellie, qui ne l’avait jamais vue, en fit une description exacte et m’exprima le désir de la revoir. Je l’y conduisis et, une fois là, elle se dirigea directement vers le pupitre que sa soeur occupait, me disant : « Ce pupitre est le mien ! »

Le Journal des Débats du 11 avril 1912, dans son feuilleton scientifique signé Henri de Varigny, cite un cas semblable emprunté à l’ouvrage de M. Fielding Hall, lequel s’est livré à de longues recherches sur cette question :

« Il y a environ un demi-siècle, deux enfants, un garçon et une fille, étaient nés le même jour, dans le même village, en Birmanie. Plus tard, on les maria, et après avoir formé une famille et pratiqué toutes les vertus, ils moururent le même jour.

Des temps troublés survinrent, et deux jeunes gens, des deux sexes, durent fuir le village où le premier épisode s’était déroulé ; ils allèrent s’établir ailleurs et eurent deux fils jumeaux qui, au lieu de s’appeler par leurs noms propres, se donnaient entre eux les noms du couple vertueux et du défunt dont il a été parlé.

Les parents s’en étonnèrent, mais bientôt ils comprirent. Pour eux, le couple vertueux s’était réincarné dans leurs enfants. On voulut faire la preuve. On conduisit ceux-ci au village où ils étaient nés. Ils reconnurent tout : routes, maisons, gens, jusqu’aux vêtements du couple, conservés sans qu’on dise pour quelle raison. L’un se rappela avoir emprunté deux roupies à une personne. Celle- ci vivait encore ; elle confirma le fait.

M. Fielding Hall, qui a vu les deux enfants alors qu’ils avaient 6 ans, trouvait à l’un une apparence plus féminine ; celui-ci hébergerait l’âme de la femme défunte. Avant la réincarnation, disent-ils, ils ont vécu quelque temps sans corps, dans les branches d’arbres. Mais ces souvenirs lointains deviennent de moins en moins nets et s’effacent peu à peu. »

Cette perception des vies antérieures se retrouve aussi, exceptionnellement, chez quelques adultes.

Le docteur Gaston Durville, dans Psychic Magazine, numéro de janvier à avril 1914, rapporte un cas remarquable de rénovation des souvenirs à l’état de veille. Mme Laure Raynaud, connue à Paris pour ses guérisons au moyen du magnétisme, affirmait, depuis longtemps, qu’elle se souvenait d’une autre vie passée en un lieu qu’elle dépeignait et qu’elle disait retrouver un jour. Elle déclarait avoir vécu dans des conditions nettement déterminées (sexe, rang social, nationalité, etc.) et s’être désincarnée, il y a un certain nombre d’années, à la suite de telle maladie. Des témoignages précis furent recueillis à ce sujet.

Mme Raynaud, partie en Italie en mars 1913, reconnut le pays où elle avait vécu. Elle parcourut les environs de Gênes et retrouva son habitation comme elle l’avait décrite.

« Grâce au concours de M. Calaure, un psychiste érudit de Gênes, nous retrouvâmes, dit le docteur, dans les registres de la paroisse San Francesco d’Albaro, un acte de décès qui fut celui de Mme Raynaud, n° 1. Toutes les déclarations faites par elle il y a plusieurs années, sexe, condition sociale, nationalité, âge et cause de décès, etc. se trouvèrent confirmées. »

* * *

Les témoignages provenant du monde invisible sont aussi abondants que variés. Non seulement des Esprits, en grand nombre, affirment dans leurs messages avoir vécu plusieurs fois sur la terre ; mais il en est qui annoncent à l’avance leur réincarnation. Ils désignent leur futur sexe et l’époque de leur naissance; ils fournissent des indices sur leurs apparences physiques ou leurs dispositions morales, qui permettent de les reconnaître à leur retour en ce monde ; ils prédisent ou énoncent des particularités de leur existence prochaine, que l’on a pu vérifier.

La revue Filosofia della Scienza, de Palerme, numéro de janvier 1911, publie sur un cas de réincarnation un récit du plus haut intérêt, que nous résumons ci-après. C’est le chef de la famille dans laquelle les événements se sont passés, le docteur Carmelo Samona, de Palerme, qui parle :

« Nous avons perdu, le 15 mars 1910, une fillette que ma femme et moi adorions ; chez ma compagne, le désespoir fut tel que je craignis un moment pour sa raison. Trois jours après la mort d’Alexandrine, ma femme eut un rêve où elle crut voir l’enfant lui dire :
« Mère, ne pleure plus, je ne t’ai pas abandonnée ; je ne me suis pas éloignée de toi : au contraire, je te reviendrai comme enfant. »

Trois jours plus tard, répétition de ce même rêve. La pauvre mère, dont rien ne pouvait atténuer la douleur, et qui n’avait, à cette époque, aucune notion des théories du spiritualisme moderne, ne puisait dans ces rêves qu’une nouvelle raison d’attiser sa peine. Un matin qu’elle se lamentait comme de coutume, trois coups secs se firent entendre à la porte de la chambre où nous nous trouvions. Croyant à l’arrivée de ma soeur, mes enfants, qui étaient avec nous, allèrent ouvrir la porte en disant : « Tante Catherine, entrez. » Notre surprise, à tous, fut grande en constatant qu’il n’y avait personne derrière cette porte, ni dans la pièce qui la précédait. C’est alors que nous résolûmes de commencer des séances de typtologie, dans l’espoir que, par ce moyen peut-être, nous aurions quelques éclaircissements sur le fait mystérieux des rêves et des coups qui nous préoccupaient tant ; nous continuâmes, d’ailleurs, nos expériences pendant trois mois avec une grande régularité.

Dès notre première séance, deux entités se manifestèrent : l’une disait être ma soeur, l’autre, notre chère disparue. Cette dernière confirma, par la table, son apparition dans les deux rêves de ma femme et révéla que les coups frappés l’avaient été par elle. Elle répéta encore à sa mère :

« Ne te désole plus, car je naîtrai de nouveau par toi et avant Noël.» La prédiction était accueillie par nous avec d’autant plus d’incrédulité qu’un accident suivi d’opération (le 21 novembre 1909) rendait invraisemblable toute nouvelle grossesse chez ma femme. Et cependant, le 10 avril, un premier soupçon de grossesse se révéla chez elle. Le 4 mai suivant, notre fille se manifesta encore par la table et nous donna un nouvel avertissement : «Mère, il y en a une autre en toi.» Comme nous ne comprenions pas cette phrase, l’autre entité qui, paraît-il, accompagnait toujours notre fille, la confirma en la commentant ainsi : «La petite ne se trompe pas : un autre être se développe en toi, ma chère Adèle. »

Les communications qui suivirent ratifièrent toutes ces déclarations et les précisèrent même, en annonçant que les enfants à naître seraient des filles ; que l’une d’elles ressemblerait à Alexandrine et serait même un peu plus belle qu’elle ne l’était antérieurement. Malgré l’incrédulité persistante de ma femme, les choses parurent prendre la tournure annoncée, car au mois d’août, le docteur Cordaro, accoucheur réputé, pronostiqua la grossesse gémellaire.

Et le 22 novembre 1910, ma femme donna le jour à deux fillettes, sans ressemblance entre elles, l’une, toutefois, reproduisant sur ses traits les particularités physiques bien spéciales qui caractérisaient la physionomie d’Alexandrine, c’est-à-dire une hyperhémie de l’oeil gauche, une légère séborrhée de l’oreille droite, enfin une dissymétrie peu marquée de la face. Et, à l’appui de ses déclarations, le docteur Carmelo Samona apporte les attestations de sa soeur Samona Gardini, du professeur Wigley, de Mme Mercantini, du marquis Natoli, de la princesse Niscomi, du comte di Ranchileile qui, tous, avaient été tenus au courant, au fur et à mesure qu’elles se produisaient, des communications obtenues dans la famille du docteur Carmelo Samona.

Depuis la naissance de cette enfant, deux ans et demi se sont écoulés et le docteur Carmona écrit à Filosofia della Scienza que la ressemblance d’Alexandrine II° avec Alexandrine I° n’a fait que se confirmer, non seulement au physique, mais surtout au moral. Mêmes attitudes et jeux calmes, mêmes formes de caresses à sa mère ; mêmes terreurs enfantines exprimées dans les mêmes termes, même tendance irrésistible à se servir de la main gauche, même façon d’écorcher les noms de ceux qui l’entourent. Comme Alexandrine I°, elle ouvre l’armoire aux chaussures toutes les fois qu’elle peut pénétrer dans la chambre où ce meuble se trouve, se chausse un pied, et se promène triomphalement dans la chambre. En un mot, elle refait de façon absolument identique l’existence à l’âge correspondant d’Alexandrine I°.

On ne remarque rien de semblable chez Maria Pace, sa soeur jumelle.

On comprend tout l’intérêt que présente une observation de cet ordre, suivie pendant des années par un investigateur de la valeur du docteur Carmona (28).

M. Th. Jaffeux, avocat à la Cour d’appel de Paris, nous communiquait le fait suivant (5 mars 1911) :

« Depuis le commencement de 1908, j’avais comme esprit guide une femme que j’avais connue dans mon enfance, et dont toutes les communications présentaient un caractère de précision rare : noms, adresses, soins médicaux, prédictions d’ordre familial, etc.. Au mois de juin 1909, je transmis à cette Entité, de la part du Père Henri, directeur spirituel du groupe, le conseil de ne pas prolonger indéfiniment un séjour stationnaire dans l’espace. L’Entité me répondit, à cette époque : «J’ai l’intention de me réincarner ; j’aurai successivement trois incarnations très brèves». Vers le mois d’octobre 1909, elle m’a annoncé spontanément qu’elle allait se réincarner dans ma famille et elle m’a désigné le lieu de cette réincarnation : un village du département d’Eure-et-Loir. J’y avais, en effet, une cousine enceinte à ce moment. Je posai alors la question suivante : «A quel signe pourra-t-on vous reconnaître? – R.: J’aurai une cicatrice de 2 centimètres sur le côté droit de la tête.» Le 15 novembre, la même Entité m’annonça qu’elle cesserait de venir au mois de janvier suivant et serait remplacée par un autre Esprit. Je songeai dès ce moment à donner à cette preuve toute sa portée et rien ne m’eût été plus facile, après avoir fait constater officiellement la prédiction, de faire dresser un certificat médical à la naissance de l’enfant. Malheureusement je me trouvais en présence d’une famille qui manifestait une hostilité farouche contre le spiritisme ; j’étais désarmé. Au mois de janvier 1910, l’enfant naquit avec une cicatrice de 2 centimètres sur le côté droit de la tête. Il a, à l’heure actuelle, 14 mois. »

M. Warcollier, ingénieur chimiste à Paris, rapporte le fait suivant dans la Revue scientifique et morale de février 1920 :

« Mme B…, appartenant à une famille aristocratique d’opinions royalistes, me fut présentée par une personne de ma famille, Mme Viroux. Elle avait perdu pendant la guerre un fils qu’elle aimait particulièrement ; il lui reste encore d’autres enfants, dont une fille mariée dont il sera question plus loin. Les détails relatifs à ce cas sont connus de tous les amis de Mme B… qui en avaient été informés au cours des événements. Engagé volontaire au début de la guerre, son fils gagna rapidement les galons de sous-lieutenant et fut tué pendant une attaque. La mère eut un rêve dans lequel elle vit l’endroit précis, un remblai de chemin de fer, où le corps de son fils était enseveli. Grâce à ce rêve, elle retrouva la dépouille de son enfant et la fit inhumer dans le cimetière du village voisin.

Quelques mois après, elle eut un autre rêve et vit son fils qui lui disait : «Maman, ne pleure pas, je vais revenir, pas chez toi, mais chez ma soeur.» Elle ne comprit pas le sens de ces paroles ; mais sa fille eut un rêve semblable, dans lequel elle vit son frère, redevenu enfant, qui jouait dans sa propre chambre. Ni l’une ni l’autre ne pensait ni ne croyait à la réincarnation. La fille de Mme B…, n’ayant jamais eu d’enfants, se désolait à ce sujet. Mais peu après elle devint enceinte.

La nuit qui précéda la naissance, Mme B… revit son fils en rêve. Il lui parla encore de son retour et lui montra un bébé nouveau-né ayant des cheveux noirs qu’elle reconnut parfaitement lorsqu’elle le reçut entre ses mains quelques heures plus tard. Mme B… est persuadée, par mille détails psychologiques et par de curieux traits de caractère, que cet enfant est bien son fils réincarné et cependant elle affirme qu’elle n’était pas auparavant réincarnationiste. Catholique de naissance et par son rang, tout en sympathisant avec le clergé elle avoue qu’elle était absolument sceptique, voire peut-être athée et n’avait jamais fréquenté ni les spirites ni les théosophes. »

* * *

Nous avons indiqué dans ce chapitre les causes physiques de l’oubli des vies antérieures. En le terminant, ne convient-il pas de nous placer à un autre point de vue et de nous demander si cet oubli ne se justifie pas par une nécessité d’ordre moral ? Le souvenir du passé ne nous paraît pas désirable pour la majorité des hommes, faibles «roseaux pensants» qu’agite le souffle des passions. Au contraire, il semble indispensable à leur avancement que les vies d’autrefois soient momentanément effacées de leur mémoire.

La persistance des souvenirs entraînerait la persistance des idées erronées, des préjugés de caste, de temps et de milieu, en un mot, de tout un héritage mental, de tout un ensemble de vues et de choses que nous aurions d’autant plus de peine à modifier, à transformer, qu’il serait plus vivant en nous. Il y aurait là bien des entraves à notre éducation, à nos progrès ; notre jugement se trouverait souvent faussé dès la naissance. L’oubli, au contraire, en nous permettant de profiter plus largement des états différents que nous procure une nouvelle vie, nous aide à reconstruire notre personnalité sur un plan meilleur ; nos facultés et notre expérience y gagnent en étendue et en profondeur.

Autre considération, plus grave encore : la connaissance d’un passé taré, souillé, comme ce doit être le cas pour beaucoup d’entre nous, serait un lourd fardeau à porter. Il faut une volonté fortement trempée pour voir sans vertige se dérouler une longue suite de fautes, de défaillances, d’actes honteux, de crimes peut-être, pour en peser les conséquences et se résigner à les subir. La plupart des hommes actuels sont incapables d’un tel effort. Le souvenir des vies antérieures ne peut être profitable qu’à l’esprit assez évolué, assez maître de lui-même pour en supporter le poids sans faiblir, assez détaché des choses humaines pour contempler avec sérénité le spectacle de son histoire, revivre les peines endurées, les injustices souffertes, les trahisons de ceux qu’il a aimés. C’est un douloureux privilège de connaître le passé évanoui, passé de sang et de larmes, et c’est aussi une cause de tortures morales, de déchirements intérieurs.

Les visions qui s’y rattachent seraient, dans la plupart des cas, une source de cruels soucis pour l’âme faible, aux prises avec sa destinée. Si nos vies précédentes ont été heureuses, la comparaison entre les joies qu’elles nous donnaient et les amertumes du présent rendrait celles-ci insupportables. Furent-elles coupables ? L’attente perpétuelle des maux qu’elles entraîneraient paralyserait notre action, rendrait notre existence stérile. La persistance des remords, la lenteur de notre évolution nous feraient croire que la perfection est irréalisable !

Combien de choses ne voudrions-nous pas effacer de notre vie actuelle, qui sont autant d’obstacles à notre paix intérieure, autant d’entraves à notre liberté ! Que serait-ce donc si la perspective des siècles parcourus se déroulait sans cesse, dans tous ses détails, devant notre regard ! Ce qu’il importe d’apporter avec soi, ce sont les fruits utiles du passé, c’est-à-dire les capacités acquises ; c’est là l’instrument de travail, le moyen d’action de l’esprit. C’est aussi tout ce qui constitue le caractère, l’ensemble des qualités et des défauts, des goûts et des aspirations, tout ce qui déborde de la conscience profonde dans la conscience normale.

La connaissance intégrale des vies écoulées présenterait des inconvénients redoutables, non seulement pour l’individu, mais aussi pour la collectivité. Elle introduirait dans la vie sociale des éléments de discorde, des ferments de haine qui aggraveraient la situation de l’humanité et entraveraient tout progrès moral. Tous les criminels de l’Histoire, réincarnés pour expier, seraient démasqués ; les hontes, les trahisons, les perfidies, les iniquités de tous les siècles seraient de nouveau étalées sous nos yeux. Le passé accusateur, connu de tous, redeviendrait une cause de profonde division et de vives souffrances.

L’homme, revenu ici-bas pour agir, développer ses facultés, conquérir de nouveaux mérites, doit regarder en avant et non en arrière. L’avenir s’ouvre devant lui, plein d’espérance et de promesses ; la grande loi lui commande d’avancer résolument et, pour lui rendre la marche plus facile, pour le délivrer de tout lien, de tout fardeau, elle étend un voile sur son passé. Remercions la Puissance infinie qui, en nous allégeant du bagage écrasant des souvenirs, nous a rendu l’ascension plus aisée, la réparation moins amère.

Parfois on nous objecte qu’il serait injuste d’être puni pour des fautes oubliées, comme si l’oubli effaçait la faute ! On nous dit (29), par exemple : « Une justice qui se trame dans le secret, et que nous ne pouvons pas juger nous-mêmes, doit être considérée comme une iniquité. »

Mais d’abord, est-ce que tout n’est pas un secret pour nous ? Le brin d’herbe qui pousse, le vent qui souffle, la vie qui s’agite, l’astre qui glisse dans la nuit silencieuse, tout est mystère. Si nous ne devons croire qu’aux choses bien comprises, à quoi croirons-nous ?

Si un criminel, condamné par les lois humaines, tombe malade et perd la mémoire de ses actions – nous avons vu que les cas d’amnésie ne sont pas rares – s’en suit-il que sa responsabilité s’évanouit en même temps que ses souvenirs ? Aucune puissance ne peut faire que le passé n’ait pas été.

Dans beaucoup de cas, il serait plus atroce de savoir que d’ignorer. Quand l’esprit dont les vies lointaines furent coupables quitte la terre et que les mauvais souvenirs se réveillent pour lui, lorsqu’il voit se dresser des ombres vengeresses, regrette-t-il le temps de l’oubli ? accuse-t-il Dieu de lui avoir ôté, avec la mémoire de ses fautes, la perspective des épreuves qu’elles entraînent ?

Qu’il nous suffise donc de connaître le but de la vie, de savoir que la divine justice gouverne le monde. Chacun est à la place qu’il s’est faite et rien n’arrive qui ne soit mérité. N’avons-nous pas notre conscience pour guide, et les enseignements de génies célestes ne brillent-ils pas d’un vif éclat dans notre nuit intellectuelle ?

Mais l’esprit humain flotte à tous les vents du doute et de la contradiction. Tantôt il trouve que tout est bien et il demande de nouvelles puissances de vie ; tantôt il maudit l’existence et réclame le néant. La justice éternelle peut-elle conformer ses plans à nos vues mobiles et changeantes ? Poser la question, c’est la résoudre. La justice n’est éternelle que parce qu’elle est immuable. Dans le cas qui nous occupe, elle est l’harmonie parfaite s’établissant entre la liberté de nos actions et la fatalité de leurs conséquences. L’oubli temporaire de nos fautes n’entrave pas leur effet. L’ignorance du passé est nécessaire, afin que toute l’activité de l’homme se porte vers le présent et vers l’avenir, afin qu’il se soumette à la loi de l’effort et se conforme aux conditions du milieu où il renaît.

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Pendant le sommeil, l’âme agit, pense, erre. Parfois elle remonte au monde des causes et retrouve la notion des vies écoulées. De même que les étoiles brillent seulement pendant la nuit, de même notre présent doit se voiler d’ombre pour que les lueurs du passé s’allument à l’horizon de la conscience.

La vie dans la chair, c’est le sommeil de l’âme ; c’est le rêve, triste ou joyeux. Pendant qu’il dure, nous oublions les rêves précédents, c’est-à- dire les incarnations passées. Cependant, c’est toujours la même individualité qui persiste sous ses deux formes d’existence. Dans son évolution, elle traverse alternativement des périodes de contraction et de dilatation, d’ombre et de lumière. La personnalité se restreint ou s’épanouit dans ces deux états successifs, comme elle se perd et se ressaisit à travers les alternatives du sommeil et de la veille, jusqu’à ce que l’âme, parvenue à l’apogée intellectuel et moral, ait fini pour toujours de rêver.

Il est en chacun de nous un livre mystérieux où tout s’inscrit en caractères ineffaçables. Ferme à nos yeux pendant la vie terrestre, il s’ouvre dans l’espace ; l’esprit avancé en parcourt à son gré les pages. Il y trouve des enseignements, des impressions et des sensations que l’homme matériel a peine à comprendre.

Ce livre, le subconscient des psychistes, est ce que nous appelons le périsprit. Plus celui-ci s’épure, plus les souvenirs se précisent. Nos vies, une à une, émergent de l’ombre et défilent devant nous, pour nous accuser ou nous glorifier. Les moindres faits, actes, pensées, tout reparaît et s’impose à notre attention. Alors l’esprit contemple la réalité redoutable ; il mesure son degré d’élévation ; sa conscience prononce sans recours. Qu’elles sont douces à l’âme, à cette heure, les bonnes actions accomplies, les oeuvres de sacrifice ! Mais lourdes sont les défaillances, les oeuvres d’égoïsme et d’iniquité !

Pendant l’incarnation, nous devons le rappeler, la matière couvre le périsprit de son épais manteau ; elle comprime, éteint ses radiations ; de là, l’oubli. Délivré de ce lien, l’esprit élevé retrouve la plénitude de sa mémoire. L’esprit inférieur ne se souvient guère que de sa dernière existence. C’est l’essentiel pour lui, puisqu’elle est la somme des progrès acquis, la synthèse de tout son passé ; par elle, il peut mesurer sa situation. Ceux dont la pensée ne s’est pas imprégnée, sur notre monde, de la notion des préexistences, ignorent longtemps leurs vies premières, les plus éloignées. De là l’affirmation de nombreux Esprits, en certains pays, que la réincarnation n’est pas une loi. Ceux-là n’ont pas interrogé les profondeurs de leur être ; ils n’ont pas ouvert le livre fatidique où tout est gravé. Ils conservent les préjugés du milieu terrestre où ils ont vécu, et ces préjugés, au lieu de les inciter à cette recherche, les en détournent plutôt.

Les Esprits supérieurs, par un sentiment de charité, connaissant la faiblesse de ces âmes, jugeant que la connaissance du passé ne leur est pas encore nécessaire, évitent d’attirer sur ce point leur attention, afin de leur épargner la vue de pénibles tableaux. Mais un jour vient où, sous les suggestions d’en haut, leur volonté s’éveille et fouille ces replis cachés de la mémoire. Alors, les vies antérieures leur apparaissent comme un mirage lointain. Un temps viendra où, la connaissance de ces choses étant plus répandue, tous les esprits terrestres, initiés par une forte éducation à la loi des renaissances, verront le passé se dérouler devant eux aussitôt après la mort et même, en certains cas, pendant cette vie. Ils auront acquis la force morale nécessaire pour affronter ce spectacle sans faiblir.

Pour les âmes épurées, le souvenir est constant. L’esprit élevé a le pouvoir de revivre à volonté dans le passé, de voir le présent avec ses conséquences et de pénétrer dans le mystérieux avenir, dont les profondeurs s’illuminent par instants, pour lui, de rapides éclairs, pour replonger ensuite dans le sombre inconnu.

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NOTES DE L’ AUTEUR

1 Docteurs Bourru et Burot, les Changements de la personnalité. Bibliothèque scientifique contemporaine, 1887.

2 Voir Lancet, de Londres, numéro du 12 juin 1902.

3 F. Myers, la Personnalité humaine, page 333.

4 Voir plus haut, chap. XI.

5Extrait de le Spiritisme et l’Anarchie, par J. Bouvery, page 405.

6 Voir Dans l’Invisible, chap. XX.

7 Voir A. de Rochas, l’Extériorisation de la sensibilité.

8 P. Janet, l’Automatisme psychologique, page 160.

9Voir Compte rendu du Congrès spirite et spiritualiste de 1900. Leymarie, éditeur, pages 349- 350.

10 Th. Flournoy, Des Indes à la planète Mars, pages 271-272.

11 Revue Spirite, janvier 1907, page 41. Voir aussi l’ouvrage du colonel de Rochas sur les Vies successives, Chacornac, édit., 1911.

12 A. de Rochas, les Vies successives, page 497.

13Mémoire lu à l’Académie delphinale, le 19 novembre 1904, par A. de Rochas.

14 Voir A. de Rochas, les Vies successives, Chacornac, édit., 1911, 68-75.

15 Voir aussi son livre les Vies successives, pages 123-162.

16 Annales des sciences psychiques, juillet 1905, page 391.

17 Cet incident ne lui sera pas, naturellement, révélé au réveil.

18 Un autre expérimentateur, M. A. Bouvier, dit (Paix universelle de Lyon, 15 septembre 1906) : «Chaque fois que le sujet repasse une même vie, quelles que soient les précautions prises pour le tromper ou le faire tromper, il reste toujours la même individualité, avec son caractère personnel, redressant au besoin les erreurs de ceux qui l’interrogent.»

19 Cette opinion a été émise en ma présence, lors de mon passage à Aix, par MM. Lacoste et le docteur Bertrand.

20 Voir à ce sujet A. de Rochas, les Vies successives, page 501.

21 Annales des sciences psychiques, janvier 1906, page 22.

22 Communication obtenue dans un groupe du Havre, en juin 1907.

23 Hérodote, Hist., t. II, chap. CXXIII ; Diogène Laerce, Vie de Pythagore.

24 Fragment, vers. 11-12. Diogène Laerce, Vie d’Empédocle.

25 Voir Petit de Julleville, Histoire de la littérature française, t. VII.

26 Reproduit par le Matin et Paris-Nouvelles du 8 juillet 1903, sous le titre : Une réincarnation, correspondance de Londres, 7 juillet.

27 Revue Spirite, 1880, page 361.

28 Annales des Sciences psychiques, juillet 1913, n° 7, pages 196 et suivantes.

29 Journal de Charleroi, 18 février 1899. C’est ce qu’objectait déjà, au quatrième siècle, Enée de Gaza, dans son Théophraste.

Chapitre XIII. – Les vies successives. – La réincarnation et ses lois


« Le problème de l’Être et de la destinée »
de Léon Denis
1ère édition 1905, 2ème édition 1922

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Après un temps de séjour dans l’espace, l’âme renaît dans la condition humaine, en apportant avec elle l’héritage, bon ou mauvais, de son passé (1). Elle renaît petit enfant, elle reparaît sur la scène terrestre pour jouer un nouvel acte du drame de sa vie, acquitter ses dettes antérieures, conquérir de nouvelles puissances qui faciliteront son ascension, accéléreront sa marche en avant.

La loi des renaissances explique et complète le principe d’immortalité. L’évolution de l’être indique un plan et un but : ce but, qui est la perfection, ne saurait se réaliser dans une existence unique, si longue, si fructueuse fût-elle. Nous devons voir dans la pluralité des vies de l’âme la condition nécessaire de son éducation et de ses progrès. C’est par ses propres efforts, ses luttes, ses souffrances qu’elle se rachète de son état d’ignorance et d’infériorité et s’élève, degré à degré, sur la terre d’abord, puis à travers les demeures innombrables du ciel étoilé.

La réincarnation, affirmée par les voix d’outre-tombe, est la seule forme rationnelle sous laquelle on puisse admettre la réparation des fautes commises et l’évolution graduelle des êtres. Sans elle, on ne voit guère de sanction morale satisfaisante et complète ; pas de conception possible d’un Être qui gouverne l’univers avec justice.

Si nous admettons que l’homme vit actuellement pour la première et la dernière fois ici-bas, qu’une seule existence terrestre est le partage de chacun de nous, il faudrait le reconnaître : l’incohérence et la partialité président à la répartition des biens et des maux, des aptitudes et des facultés, des qualités natives et des vices originels.

Pourquoi aux uns la fortune, le bonheur constant ; aux autres, la misère, le malheur inévitable ? à ceux-ci la force, la santé, la beauté ; à ceux-là, la faiblesse, la maladie, la laideur ? Pourquoi ici l’intelligence, le génie, et là l’imbécillité ? Comment tant d’admirables qualités morales se rencontrent-elles à côté de tant de vices et de défauts ? Pourquoi des races si diverses, les unes inférieures au point qu’elles semblent confiner à l’animalité ; les autres, favorisées de tous les dons qui assurent leur suprématie? Et les infirmités innées, la cécité, l’idiotisme, les difformités, toutes les infortunes qui emplissent les hôpitaux, les asiles de nuit, les maisons de correction ? L’hérédité n’explique pas tout. Dans la plupart des cas, ces afflictions ne peuvent être considérées comme le résultat de causes actuelles. Il en est de même des faveurs du sort. Trop souvent, des justes semblent écrasés sous l’épreuve, tandis que des égoïstes et des méchants prospèrent.

Pourquoi aussi les enfants mort-nés et ceux qui sont condamnés à souffrir dès le berceau ? Certaines existences s’achèvent en peu d’années, en peu de jours ; d’autres durent près d’un siècle. Et encore, d’où viennent les jeunes prodiges : musiciens, peintres, poètes, tous ceux qui, dès le bas âge, montrent des dispositions extraordinaires pour les arts ou les sciences, alors que tant d’autres restent médiocres toute la vie, malgré un labeur acharné ? De même, les instincts précoces, les sentiments innés de dignité ou de bassesse, contrastant parfois si étrangement avec le milieu où ils se manifestent ?

Si la vie individuelle commence seulement à la naissance terrestre, si rien n’existe antérieurement pour chacun de nous, on cherchera en vain à expliquer ces diversités poignantes, ces anomalies effroyables, encore moins à les concilier avec l’existence d’un Pouvoir sage, prévoyant, équitable. Toutes les religions, tous les systèmes philosophiques contemporains sont venus se heurter à ce problème. Aucun d’eux n’a pu le résoudre. Considérée à leur point de vue, qui est l’unité d’existence pour chaque être humain, la destinée reste incompréhensible, le plan de l’univers s’obscurcit, l’évolution s’arrête, la souffrance devient inexplicable. L’homme, porté à croire à l’action de forces aveugles et fatales, à l’absence de toute justice distributive, glisse insensiblement vers l’athéisme et le pessimisme.

Au contraire, tout s’explique, tout s’éclaire par la doctrine des vies successives. La loi de justice se révèle dans les moindres détails de l’existence. Les inégalités qui nous choquent résultent des différentes situations occupées par les âmes à leurs degrés infinis d’évolution. La destinée de l’être n’est plus que le développement, à travers les âges, de la longue série de causes et d’effets engendrés par ses actes. Rien ne se perd ; les effets du bien et du mal s’accumulent et germent en nous jusqu’au moment favorable à leur éclosion. Tantôt ils s’épanouissent rapidement ; tantôt, après un long laps de temps, ils se reportent, se répercutent d’une existence à une autre, selon que leur maturité est activée ou ralentie par les influences ambiantes ; mais aucun de ces effets ne saurait disparaître de lui-même. La réparation, seule, peut les supprimer.

Chacun emporte au-delà de la tombe et rapporte en naissant la semence du passé. Cette semence, suivant sa nature, pour notre bonheur ou notre malheur, répandra ses fruits sur la vie nouvelle qui commence et même sur les suivantes, si une seule existence ne suffit pas à épuiser les conséquences mauvaises de nos vies antérieures. En même temps, nos actes de chaque jour, sources de nouveaux effets, viennent s’ajouter aux causes anciennes, les atténuant ou les aggravant. Ils forment avec elles un enchaînement de biens ou de maux qui, dans leur ensemble, composeront la trame de notre destin.

Ainsi la sanction morale, si insuffisante, parfois si nulle, lorsqu’on l’étudie au point de vue d’une vie unique, se retrouve absolue et parfaite dans la succession de nos existences. Il y a une corrélation étroite entre nos actes et notre destinée. Nous subissons en nous-mêmes, dans notre être intérieur et dans les événements de notre vie, le contrecoup de nos agissements. Notre activité, sous toutes ses formes, est créatrice d’éléments bons ou mauvais, d’effets proches ou lointains, qui retombent sur nous en pluies, en tempêtes, ou en rayons joyeux. L’homme construit son propre avenir. Jusqu’ici, dans son incertitude, dans son ignorance, il le construit à tâtons et subit son sort sans pouvoir l’expliquer. Bientôt, mieux éclairé, pénétré de la majesté des lois supérieures, il comprendra la beauté de la vie, qui réside dans l’effort courageux et donnera à son œuvre une plus noble et plus haute impulsion.

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* *

La variété infinie des aptitudes, des facultés, des caractères, s’explique aisément, disions-nous. Toutes les âmes ne sont pas du même âge ; toutes n’ont pas gravi de la même allure leurs stades évolutifs. Les unes ont parcouru une carrière immense et s’approchent déjà de l’apogée des progrès terrestres ; d’autres commencent à peine leur cycle d’évolution au sein des humanités. Celles-ci sont les âmes jeunes, émanées depuis un temps moins long du foyer éternel, foyer inépuisable, d’où jaillissent sans cesse des gerbes d’intelligences qui descendront sur les mondes de la matière animer les formes rudimentaires de la vie. Parvenues à l’humanité, elles prendront rang parmi les peuplades sauvages ou les races barbares qui occupent les continents attardés, les régions déshéritées du globe. Et lorsqu’elles pénètrent enfin dans nos civilisations, on les reconnaît encore, facilement, à leur gaucherie, à leur maladresse, à leur inhabileté en toutes choses, et surtout à leurs passions violentes, à leurs goûts sanguinaires, parfois même à leur férocité. Mais ces âmes non évoluées monteront à leur tour l’échelle des graduations infinies au moyen de réincarnations innombrables.

Un autre élément du problème, c’est la liberté d’action de l’esprit. Aux uns, elle permet de s’attarder sur la voie d’ascension, de perdre, sans souci du but véritable de l’existence, tant d’heures précieuses à la poursuite des richesses et du plaisir. Aux autres, elle permet de se hâter sur les sentiers ardus et d’atteindre rapidement les sommets de la pensée, s’ils préfèrent aux séductions matérielles la possession des biens de l’esprit et du cœur. De ce nombre sont les sages, les génies et les saints de tous les temps et de tous les pays, les nobles martyrs des causes généreuses et ceux qui ont consacré des vies entières à accumuler, dans le silence des cloîtres, des bibliothèques, des laboratoires, les trésors de la science et de la sagesse humaine.

Tous les courants du passé se retrouvent, se rejoignent et se confondent en chaque vie. Ils contribuent à faire l’âme grande ou chétive, brillante ou obscure, puissante ou misérable. Chez la plupart de nos contemporains, ces courants ne réussissent à faire que des âmes indifférentes, sans cesse ballottées entre les souffles du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur, de la passion et du devoir.

Ainsi, dans l’enchaînement de nos étapes terrestres, se poursuit et se complète l’oeuvre grandiose de notre éducation, la lente édification de notre individualité, de notre personnalité morale. C’est pourquoi l’âme doit s’incarner successivement dans les milieux les plus divers, dans toutes les conditions sociales, subir tour à tour les épreuves de la pauvreté et de la richesse, apprendre à obéir, puis à commander. Il lui faut les vies obscures, vies de labeur, de privations, pour apprendre le renoncement aux vanités matérielles, le détachement des choses frivoles, la patience, la discipline de l’esprit. Il faut les existences d’étude, les missions de dévouement, de charité, par lesquelles l’intelligence s’éclaire et le coeur s’enrichit de qualités nouvelles. Puis viendront les vies de sacrifice, sacrifice à la famille, à la patrie, à l’humanité. Il faut aussi l’épreuve cruelle, fournaise où l’orgueil et l’égoïsme se dissolvent, et les étapes douloureuses qui sont le rachat du passé, la réparation de nos fautes, la forme sous laquelle la loi de justice s’accomplit. L’esprit se trempe, s’affine, s’épure par la lutte et la souffrance. Il revient expier dans le milieu même où il s’est rendu coupable. Il arrive parfois que les épreuves font de notre existence un calvaire, mais ce calvaire est un sommet qui nous rapproche des mondes heureux.

Donc, il n’y a pas de fatalité. C’est l’homme, par sa propre volonté, qui forge ses chaînes ; c’est lui qui tisse, fil à fil, jour par jour, de sa naissance à sa mort, le réseau de sa dest